Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er mars 2007

Femme dévorée

Nue Propriété, du réalisateur belge Joachim Lafosse, cadre une famille en crise : premier lieu de l’apprentissage de la démocratie et de la politique, lieu de la rencontre entre le masculin et le féminin. La forme répond à ce fond très contemporain, très radical.

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Devant un miroir, une femme essaye une nuisette. Achetée en soldes, précise-t-elle aux deux jeunes hommes qui assistent à cet essayage d’un soir. « Pas cher pour avoir l’air d’une pute ! » Quel lien gît sous cette insulte machiste ? Celui d’une mère et de ses deux fils. Pascale, Thierry et François. Interprétés respectivement par Isabelle Huppert et les deux frères Rénier, Jérémie et Yannick, ces trois personnages forment la cellule en crise de Nue Propriété. Etouffée dans son épanouissement, entravée dans ses projets de vie par la présence vampirique de ses enfants, la mère se dit qu’elle pourrait peut-être vendre leur maison. « Elle est à nous », rétorque l’un des fils. « Tu veux que je crève ici, c’est ça ? Tu veux ma mort ? », hurle la mère. Le malaise est en partie engendré par la relation fusionnelle qui unit ce couple de frères jumeaux et par leur racisme envers Jan, l’amant flamand de la mère (Kris Cuppens). Hommes mûrs physiquement, ils se comportent comme des petits enfants : voir la bien étrange scène du bain. Les chamailleries régressives ne tardent pas à dégénérer en tragédie fratricide. Rarement le machisme filial n’aura été dévoilé avec autant de force. Rarement une mère n’aura paru si seule. Joachim Lafosse, réalisateur belge né en 1975 à Bruxelles, livre une œuvre audacieuse et radicale, qui pourrait être une petite cousine des films enfantés par les frères Dardenne.

Si la maison est au centre de Nue Propriété, elle reste pourtant invisible tout au long du film pour n’apparaître qu’à la fin dans le regard terrorisé de Thierry...

Joachim Lafosse . Oui. L’histoire que je raconte est très banale au fond, ça pourrait être un feuilleton de Dallas, l’histoire de la vente d’une maison. Mais quand on regarde Dallas, ce qu’on voit justement, c’est la splendeur de la maison. Ce n’est pas du tout ce qui m’intéresse. Je voulais que la maison soit la représentation d’un paradis perdu, la marque du passé. Cela me semblait intéressant de ne la montrer qu’à la toute fin. Le fond et la forme devaient se rencontrer. J’ai décidé de faire des cadres fixes pendant la quasi-totalité du film. Ces cadres ne laissent pas assez de place à tout le monde : ils sont comme une maison que les personnages n’arrivent pas à quitter. Je voulais que chacun des personnages soit obligé, s’il veut s’éloigner, de quitter le cadre. Ce sont les personnages qui doivent quitter le cadre et non le cadre qui doit suivre les personnages. Quand la famille n’est plus représentée que par un bien, je pense que c’est le début de la fin. La famille, ce n’est pas une maison à vendre.

C’est le lien familial qui vous intéresse ?

J.L. C’est la difficulté à vivre le lien au sein de la famille, la nécessité de s’éloigner, de trouver la distance juste, de faire respecter les limites de chacun. Pour moi, la famille c’est le premier lieu de l’apprentissage de la démocratie et de la politique, le lieu de la rencontre entre le masculin et le féminin aussi. Quand la mère dit à ses enfants : « si vous ressemblez à votre père, je me flingue », on comprend beaucoup de choses de la violence des enfants. Dans une famille, le fait que le désir de chacun puisse exister sans empêcher l’autre de s’émanciper relève pour moi de la démocratie. La politique commence là, même si, bien sûr, on peut ne pas avoir de famille et être un vrai démocrate. Pour ma part, j’ai grandi dans une famille qui n’avait rien de classique. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger le lien en général. Je suis parti de la famille, mais j’ai désormais envie d’aller vers le groupe, de parler de l’amitié ou du travail. Mon prochain film portera sur l’éducation, sur les limites de la transmission. C’est l’histoire d’un adolescent en décrochage scolaire qui rencontre un adulte qui veut l’aider mais qui va dépasser les limites, aller trop loin. Cela s’appelle Elève libre. Le film dira la nécessité de la gratuité de l’enseignement public.

Pourriez-vous revenir sur le titre de votre film, Nue Propriété ?

J.L. Le titre s’est imposé très vite. On ne peut hériter avant la mort de quelqu’un, or ces deux fils se comportent un peu comme des héritiers. C’est toute l’ambiguïté de la nue-propriété. La confrontation entre les deux mots me plaisait : quand on est nu, on ne possède rien. Peut-on être nu et en même temps propriétaire ? Qu’est-ce qui compte le plus dans la vie, ne pas être propriétaire mais avoir la jouissance de son existence ou en être propriétaire sans en avoir la jouissance ? Ce qui compte, me semble-t-il, c’est quand les lieux sont vivants, qu’ils permettent d’être dans la création, de vivre ici et maintenant. Les fils jouissent de leur mère aussi. Elle alimente d’ailleurs cette jouissance en ne cessant de nourrir ses bourreaux. Elle est victime de ses fils, mais en même temps, c’est elle qui les nourrit.

C’est pour cette raison que vous avez donné une si grande place aux scènes de repas ?

J.L. Filmer des scènes à table, c’est une façon de parler des personnages sans faire de psychologisation. La nourriture, c’est la libido, la pulsion de vie. Les fils dévorent. Ce sont des ogres, un couple de monstres. Où sont, qui sont les parents de ces ogres ? Il y a une phrase dans les familles qu’on entend souvent : « Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir des enfants pareils ? » Dans cette famille, ils s’entredévorent.

La violence machiste que vous montrez est glaçante. Elle concerne tous les hommes.

J.L. Le père et les deux fils sont terrifiants de machisme. Je crois que Jan, l’amant de la mère, l’est moins. Il lutte contre elle plus positivement. Il lui propose de parler à ses enfants, il la soutient. Quand elle finit par l’inviter à dîner et qu’il prend la parole, elle lui dit de se taire parce qu’il provoque trop de violence. Je trouve que c’est l’un des seuls personnages du film qui a la volonté d’aller à contresens. Ces hommes souffrent de leur machisme : Thierry va devoir faire un sacré bout de chemin pour pouvoir cohabiter avec quelqu’un plus tard.

Le contexte social et professionnel : le chômage des fils : est très présent sans être toutefois mis au premier plan. Pourquoi ?

J.L. Ces fils n’ont pas de désir propre : ils passent plus de temps à essayer de ne pas perdre ce qu’ils ont, leur mère et leur maison, la maison de leur enfance, que d’aller vers leur désir, d’avancer, de gagner, d’acquérir leur vie. Cela me semble assez contemporain. Ce problème n’est pas uniquement social ou économique : le fait de sortir du lien, de prendre des distances, quand on est une mère célibataire, semble beaucoup plus difficile que pour d’autres parents. Les trentenaires d’aujourd’hui comme moi ont presque tous des parents séparés et je pense que, sociologiquement, c’est un vrai événement. Que va faire cette génération ? Je suis assez curieux de le savoir.

Le cinéma des frères Dardenne, Belges comme vous, est-il l’une de vos sources d’inspiration ?

J.L. Oui, j’admire beaucoup leurs films. Au-delà de leur cinéma, c’est la rigueur, la cohérence de leur rapport au travail qui m’impressionnent. Ce sont des gens qui n’ont pas capitulé, qui luttent pour qu’un certain cinéma continue à exister.

Ça rend heureux, votre film précédent, vient de recevoir le grand prix du Jury du festival « Premiers plans » d’Angers, présidé par Abderrahmane Sissako.

J.L. Ce film met en scène des copains qui décident de partager une utopie, de lui donner forme. Ça rend heureux raconte l’histoire de Fabrizio, un cinéaste au chômage qui a fait un premier film sans argent qui n’a pas du tout marché et qui, malgré tout, décide d’en faire un deuxième. C’est l’histoire de ce tournage...

Propos recueillis par J.C.

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