Accueil > N° 59 - février 2009 | Par Clémentine Autain | 1er février 2009

Femmes et pouvoir. Etre femme libérée, ce n’est pas si facile (1)

Cinq jours après avoir accouché par césarienne, Rachida Dati décide de reprendre ses activités. Controverses s’ensuivent et un débat à mettre à jour : comment se débrouiller si l’on est femme dans un monde où le costume d’élu, de ministre ou de chef d’entreprise reste bien taillé pour les hommes ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

En 1992, Ségolène Royal avait invité les caméras à populariser son séjour à la maternité alors qu’elle était ministre, manière de dire qu’il est possible voire facile d’occuper de hautes fonctions et d’avoir un enfant. En 2008, Sarah Palin a repris son poste de gouverneur de l’Alaska quatre jours après la naissance de son cinquième enfant. Cette année, c’est Rachida Dati qui, cinq jours après une césarienne, décide de reprendre ses activités de ministre de la Justice. La polémique engendrée a eu le mérite de mettre sur la place publique une bonne question : comment les femmes peuvent-elles exercer le « pouvoir » à « égalité » avec les hommes ? A lire les nombreux commentaires sur le choix de Rachida Dati, ce n’est pas gagné... Pour Bernadette Chirac, « c’est sa vie privée » . La femme d’affaire Sophie de Menton aimerait plutôt qu « elle assume sa condition de femme » . La ministre Valérie Pécresse a perçu un acte de liberté et de courage. La féministe Florence Montereynaud constate plutôt que « la ministre reproduit l’exploit monstrueux des ouvrières des années 1920 » . Courage ou traitrise ? L’affaire a mis au jour les injonctions contradictoires adressées aux femmes qui occupent des postes à hautes responsabilités et historiquement dévolus aux hommes. Elle révèle les impensés ou mal-pensés de l’inclusion des femmes en politique.

ENFANT OU « CARRIÈRE » ?

Aujourd’hui, l’alternative, c’est soit de prendre le temps nécessaire pour vivre le bouleversement qu’engendre un accouchement, bouleversement physique et psychologique ; soit d’assurer sa « carrière » et de faire face aux responsabilités liées à sa fonction, comme l’aurait fait un homme (qui n’accouche donc pas), sans discontinuité. « Bonne mère » ou « bonne ministre » , il faut choisir : même si les deux expressions n’ont pas beaucoup de sens. Tenir les deux bouts est une équation impossible dans un monde masculin, façonné par et pour les hommes, où les enfants n’ont pas leur place et où les femmes sont encore largement minoritaires. Dans ce contexte, Rachida Dati a fait le choix de la carrière. Un article consacré à la polémique française dans le journal londonien The Observer notait que « loin d’être un exemple de dynamisme, ce comportement n’est que le reflet de sa peur, de son manque de confiance en elle » . La pression exercée par Nicolas Sarkozy, qui a décidé de lancer juste à ce moment-là une réforme d’importance, la suppression des juges d’instruction, n’est sans doute pas pour rien dans la décision de Dati. Faut-il le lui reprocher, comme l’ont fait certaines voix féministes ? Mais comment faire la leçon à une femme sur laquelle pèsent les modèles imposés et l’histoire patriarcale ? Même s’il est vrai qu’une femme publique contribue de fait à façonner nos imaginaires et donc le réel, ce qui représente une responsabilité...

L’ARNAQUE DU LIBRE CHOIX

Le choix de la ministre dit en substance à toutes les femmes : « On peut faire un enfant et reprendre tout de suite son boulot.  » Elle l’a fait, c’est donc possible. Des employeurs ne manqueront pas de le souligner. Pire, les femmes qui ont peur du fameux plafond de verre, c’est-à-dire du plafonnement de leur carrière au moment de l’arrivée d’enfant(s), peuvent rêver d’être cette superwoman. Aujourd’hui, le droit français ne le permet pas puisque le congé de maternité est obligatoire, ce qui est une protection pour toutes les femmes. En la matière, le discours sur le libre-choix, notamment entendu dans le discours de la droite à ce sujet, est une arnaque pour nos droits et libertés. Si le congé de maternité était optionnel, cela susciterait de nouvelles concurrences entre les femmes. Et les chefs d’entreprise en profiteraient pour exercer une pression. Nos droits fondent nos libertés, et tant mieux si les femmes qui pètent la forme cinq jours après avoir accouché en profitent !

STATUT DE L’ÉLU-E

Pour les fonctions politiques, le statut de l’élu-e restant introuvable, les femmes ne peuvent pas compter sur le congé formel de maternité. Si la loi sur la parité n’a pas porté tous ses fruits, c’est aussi parce que les conditions d’exercice des fonctions et mandats sont restés inchangés. Notre société n’a pas accompagné le bouleversement lié à la remise en cause de la répartition ancestrale et hiérarchique des rôles : sphère privée et reproductive pour les femmes, sphère publique et productive pour les hommes. La problématique du congé de maternité est nouvelle, puisque les hommes qui nous gouvernent depuis des siècles non seulement ne connaissent pas l’accouchement mais ont laissé aux femmes le temps domestique et parental. Un statut de l’élu-e est indispensable, au sein duquel le droit à un congé de maternité et de paternité devrait figurer. Il faut aussi repenser notre organisation sociale : un nouveau partage des temps de la vie : professionnel, familial, citoyen, loisirs : est nécessaire. Une refonte des politiques familiales et la réduction du temps de travail salarié constituent des leviers. En attendant, le costume d’élu ou de ministre reste taillé pour les hommes. La tenue de Rachida Dati, toujours ultraféminine : robe sexy, maquillage appuyé, talons hauts, même au sortir de la maternité : est troublante. Sa posture et ses tenues frappent plus que les tailleurs classiques et gris : masculins ? : de Simone Veil ou Michèle Alliot-Marie. Est-ce une manière pour Dati de rassurer les hommes « Ne vous inquiétez pas, je suis bien une femme  ») ? En tout cas, on perçoit plus chez elle la féminité, au sens des attributs dévolus à un genre, ce qui détonne dans un univers masculin. On pourrait donc voir dans cette mise en scène outrancière de l’identité sexuée un comportement plus subversif, au sens où Judith Butler l’entend, c’est-à-dire une forme parodique de la féminité qui, telle une performance répétée dans un univers de corps masculins, finit par troubler le genre... politique. C.A.

Paru dans Regards n°59, février 2009

CARLA BRUNI-SARKOZY, LA COUVERTURE DU PRÉSIDENT

On dit qu’à côté du président, et pour la France, Carla Bruni-Sarkozy veut se modeler sur Jackie Kennedy. Devenir la femme la plus élégante du monde occidental (et donc, du monde). Pendant ce temps, le social est gris anthracite, comme le petit chapeau John Galliano qui a subjugué le prince Philip ?le mari de la reine Elisabeth ? et les magazines féminins.

Quelle aubaine pour le président Sarkozy ! Il a de la chance : même quand il lance « casse-toi alors, pauvre con » ou « descends si t’es un homme » au premier opposant, sa Première Dame raconte qu’elle l’aime pour « ses cinq ou six cerveaux » . Tandis qu’il caricature la virilité, elle surjoue la féminité classique. Question partage des genres’au sens du sexe social’ les rôles de ce couple présidentiel sont effroyablement stéréotypés. A Monsieur, l’impatience, l’agressivité, les mécaniques. A Madame, la grâce, les bonnes manières. Pourtant, elle ne sert pas qu’à embellir les sorties officielles. On lui confie certaines tâches, bien précises. Comme par magie, elles cessent ainsi d’être politiques. Ainsi, comme Carla Bruni-Sarkozy a autrefois posé pour une campagne contre le sida, et que son frère est mort de cette maladie, elle devient, en décembre dernier, ambassadrice du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Quinze jours plus tôt, la France a notoirement diminué sa contribution annuelle à ce même Fonds mondial ! Une mesure dénoncée par Act Up. Et moins d’une semaine plus tard, à Dakar, où se tient la XVe conférence internationale sur le sida en Afrique, Carla Bruni-Sarkozy brille ? par son absence. Ambassadrice ? Une fonction décorative, semble-t-il.

Cette contradiction dans ses actions est aussi présente dans ses paroles. En juillet 2008, elle déclare au Parisien  : « Pour moi, l’opinion politique des artistes n’a de toute façon aucun sens. » En octobre pourtant, sous l’influence de sa s’ur, la réalisatrice et actrice Valeria Bruni-Tedeschi, la Première Dame change d’avis : c’est elle qui signifie à Marina Petrella qu’elle ne sera finalement pas extradée vers l’Italie.

De toute façon, Carla Bruni-Sarkozy ne maîtrise pas la chose politique : elle a même comparé le site relatant un SMS du président à son ex-épouse à la presse de la Collaboration. A suivi un mot d’excuse laconique dans l’Express  : « Si j ?ai pu blesser quelqu’un, j ?en suis extrêmement désolée. »

En résumé, on se demande ce qu’il y a derrière la façade. Au Brésil, à Noël. Comme toujours lors de leurs déplacements en couple, elle l’éclipse. Hôpital, favela de Rio, visite aux enfants pauvres. On ne voit que la belle Carla Bruni-Sarkozy et sa robe à pois blancs. Pendant ce temps, le président Sarkozy fait signer à son homologue Lula une grosse vente d’armes : 50 hélicoptères de transport militaire, 4 sous-marins d’attaque. Le chèque : 6 milliards d’euros. Dans un monde meilleur, il y aurait moins d’argent pour les armes et davantage pour les bidonvilles. Et même, Carla Bruni-Sarkozy insisterait là-dessus. Mais non. Impeccables sourires pour les photographes, rien de plus. Sarkozy a bien choisi. N.H.

Dernier ouvrage paru de Natacha Henry : Les Filles faciles n’existent pas , éd., Michalon, 2008.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?