Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Luce Vigo | 1er février 2009

Figures libres

Février compte moins de jours que les autres mois de l’année mais bien plus de très bons films... Florilège de sorties hivernales, libres, audacieuses et revigorantes.

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NOS LIMITES
Elève libre , de Joachim Lafosse, en salles le 4 février

Nous avions rencontré Joachim Lafosse, jeune réalisateur belge très doué, à l’occasion de la sortie de Nue propriété. Sa forme de mise en scène préférée ? Le plan-séquence. Son moment quotidien favori ? Le repas. Ses personnages ne cessent de manger et il y a de la dévoration dans ses films qui saisissent sur le vif des liens en crise, propices à la prédation sociale. Lafosse confirme son talent avec Elève libre, un film dérangeant sur la transmission et la transgression. Une inhabituelle dédicace, « A nos limites », ouvre le film : « limites » à entendre au double sens des bornes et des défaillances. Et pose d’emblée les limites du cadre. Trois adultes, Pierre (Jonathan Zaccaï) et un couple (Yannick Renier et Claire Bosdon), vaguement amis via un club de tennis, s’immiscent petit à petit dans la vie de Jonas (Jonas Bloquet), ado de seize ans laissé pour compte par sa mère, qui échoue à passer dans la classe supérieure autant qu’à devenir tennisman professionnel. Pierre prend en charge Jonas et l’aide à passer ses examens en candidat libre. Jusqu’à l’abus. Elève libre démine les clichés sur la pédagogie (« Il faut apprendre à apprendre »), la libre-pensée pseudo-révoltée qui se retourne finalement en morale desséchée (une certaine lecture de Camus), la jouissance sans entraves érigée au rang d’un libertinage consumériste. Le film n’est pas sans actualiser le climat oppressant de certains contes du Marquis de Sade comme « Eugénie de Franval », une nouvelle des Crimes de l’amour. Joachim Lafosse renvoie le spectateur à ses doutes et ses incertitudes et cloue le bec à ceux qui pensent avoir des réponses positives à tout ou qui vivent dans le culte du « No Limit », devenu slogan publicitaire. Telle est la grande force de Lafosse, ne rien asséner, déranger les assignations politiques ou morales hâtives. A l’instar de Jonas, lors de son entraînement de tennis inaugural, Lafosse aime plutôt à prendre le pouls des emballements qu’il invente. J.C.

A REBOURS
L’Etrange Histoire de Benjamin Button,**de **David Fincher, en salles le 4 février

Adapté d’une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald, le nouveau film du cinéaste américain David Fincher (Se7en, The Game, Fight Club, Panic Room, Zodiac) n’est pas sans évoquer le dernier Coppola, L’Homme sans âge, inspiré, lui, par Mircea Eliade. Dépassant de très loin son aîné essoufflé, Fincher cherche aussi à se confronter à la puissance anthropologique du septième art, capable de défier le cours du temps. Fresque de près de trois heures dont les défauts sont emportés par son flux, son impressionnante amplitude historique et existentielle, L’Etrange Histoire de Benjamin Button manie avec délectation la figure du flash-back qui permet de déjouer l’irréversibilité temporelle. Alors que l’ouragan Katrina s’apprête à dévaster la Nouvelle Orléans, une très vieille femme agonise sur son lit d’hôpital. A son chevet, sa fille recueille ses souvenirs. Après lui avoir raconté l’allégorie du film : la construction, pendant la Première Guerre mondiale, d’une gigantesque horloge montée à l’envers en vue de rendre la vie et de faire revenir les soldats morts sur le front... :, elle lui demande de lire un carnet : celui de l’homme qu’elle a jadis aimé, Benjamin Button. Plongée dans le passé : le petit Benjamin né en 1918 est une erreur de la nature, un vieillard dans un corps de bébé. Après avoir provoqué la mort de sa mère en couches, et avoir été abandonné par son père, il est recueilli par Queenie, employée noire dans une maison de retraite pour riches Blancs. Toute sa vie consistera à rajeunir. En traversant le siècle, depuis la Grande Guerre jusqu’à celle de 1939-1945, en passant par les années 1960. Le film travaille jusqu’au vertige la transformation physique des acteurs (Brad Pitt et Cate Blanchett) et porte un rêve inavouable de toute-puissance : l’enfantement de l’acteur par le cinéma : la star Brad Pitt est ici accouchée, inventée par le film lui-même. J.C.

SURTRAVOLTÉ
Tony Manero , de Pablo Larrain, en salles le 11 février

Tony Manero. Ce nom vous titille les oreilles ? Vous êtes en train de vous remémorer l’identité de fiction de John Travolta dans le film cultissime de John Badham, La Fièvre du samedi soir. Le cinéaste Pablo Larrain en propose une version sinistre et cruelle plantée à Santiago du Chili. 1978, en pleine dictature de Pinochet : Raul (Alfredo Castro), cinquantenaire minable, est fasciné par le personnage de Travolta qui fait rage à quelques kilomètres de là. Il fantasme sur ce rêve américain à paillettes et devient prêt à tout pour remporter le concours de sosies de son idole. Le personnage s’enfonce dans une spirale meurtrière, ressemblant davantage aux criminels de Dostoïevski qu’à son danseur des Etats-Unis. Il y a longtemps qu’un héros n’avait semblé en même temps si désespéré et si abject. Entremêlant les fils de la fiction et ceux de l’histoire, Tony Manero parvient à donner corps à un personnage produit par une situation politique et sociale, mais dénué de toute conscience de soi. J.C.

RETOUR AUX SOURCES
Le Petit Fugitif , de Morris Engel,** **Ruth Orkin** et **Ray Ashley, en salles le 11 février

Joey, petit garçon de sept ans à la voix plaintive est le souffre-douleur de son grand frère et de ses copains. Il est victime d’une mauvaise plaisanterie : on lui fait croire qu’il a tué son frère. Joey fuit jusqu’à se perdre dans la foule de Coney Island, en évitant de croiser tout représentant de la loi. Tourné en 1953 aux Etats-Unis par Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley, la même année que O Dreamland de Lindsay Anderson, un des représentants des « Jeunes gens en colère » du Free Cinéma anglais, Le Petit Fugitif, disparu très vite des écrans français, a marqué les cinéastes de la Nouvelle Vague, en particulier François Truffaut. Aujourd’hui le film américain ressort grâce à Carlotta Films et à un petit livre d’Alain Bergala, Mais où je suis, édité par la Cinémathèque française et Actes Sud Junior. Si des similitudes existent entre ce film et ceux du Free Cinéma, leur ancrage dans la société populaire de chacun des pays, et l’indépendance des cinéastes, il y a aussi des différences notoires. Fictionnel et positif dans Le Petit Fugitif, le point de vue sur la société est plus documentaire et dénonciateur dans les films anglais de la même époque. L.V.

UNE SALE HISTOIRE
Z 32 /, d’ Avi Mograbi , en salles le 18 février

Ancien objecteur de conscience « Refuznik », ce qui lui valut quelques mois de prison, le cinéaste israélien Avi Mograbi participe, depuis 2004, à un groupe d’écoute d’anciens soldats, marqués par la honte des exactions commises dans les territoires occupés. Sous ce nom de code Z 32, et derrière des visages masqués ou floutés, se cache l’identité d’un jeune homme qui témoigne sans crainte d’être reconnu. Son récit est répété, dans différents lieux et sous différentes formes, par lui-même, par son amie dont il espère le pardon pour le sang palestinien qu’il a fait couler et dont il ne peut se laver. Il est aussi soutenu, dans une tradition théâtrale grecque et brechtienne, par un chœur dont le cinéaste est le soliste. Il chante, avec des mots simples mais sans ambiguïtés cette « sale histoire », comme dit sa femme. Oui, chante toujours Avi Mograbi, « je cache un assassin dans mon film ». « Quel gâchis », ajoute-t-il. Plus souterrain que dans ses films précédents (Comment j’ai appris à surmonter ma peur, Happy birthday Mr Mograbi, Pour un seul de mes deux yeux), l’humour noir du cinéaste n’atténue pas le questionnement qu’il poursuit sur la société israélienne, questionnement de plus en plus désespéré, traduit par une mise en scène elle-même interrogée. Le film montre les limites du cinéma qui, une fois le film terminé, renvoie le soldat à sa solitude entachée d’actes irréversibles. L.V.

Paru dans Regards n°59, février 2009

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