Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er novembre 2009

Fin d’un monde bipolaire

Dans les années 1980, Moscou et Washington déploient leurs stratégies. Pour Mikhaïl Gorbatchev, il s’agit de redonner du souffle à un système qui étouffe. Pour Ronald Reagan, d’en finir avec « l’Empire du mal ». Retour sur la genèse géopolitique d’une chute. Avec Pierre Verluise et Jean-Paul Hébert.

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Pierre Verluise : « LES ETATS-UNIS ONT JOUÉ PERSO »

Comment l’URSS envisage-t-elle ses relations avec l’Occident au début des années 1980 ?

Pierre Verluise. En 1985, lorsque Mikhaïl Gorbatchev est nommé secrétaire général, la croissance de l’URSS est nulle. Son premier objectif est donc d’assurer la survie du système. Les services du KGB ont alors compris que si l’on sert aux Occidentaux un discours qui les caresse dans le sens du poil, ils le croiront. Mikhaïl Gorbatchev et ses conseillers produisent la glasnost qui va être une manière de revaloriser la parole soviétique. Depuis plusieurs décennies, la presse soviétique était censurée, contrôlée, et du coup personne ne s’y intéressait. Il s’agissait donc de changer cette perception, en introduisant dans le discours des éléments de réalité précédemment censurés. A partir de 1987-1988, la presse fait état de la prostitution qui existe dans le pays. Cela est destiné à surprendre. Puisque la presse parle de la prostitution, des accidents d’avion, etc., c’est que le reste est vrai aussi. Et le reste du discours, c’est que l’URSS veut devenir une démocratie, un Etat de droit, une économie de marché. Ce qui rencontre un écho favorable, particulièrement en Europe de l’Ouest. Estimant qu’il faut soutenir cette évolution, les Européens proposent des millions de crédit qui conduisent à un triplement de la dette extérieure soviétique entre 1985 et 1991.

Dans le même temps, ce que l’on n’a pas vu à l’époque, les services secrets soviétiques, en synergie avec les mafias, organisent la fuite des capitaux du pays. A hauteur, selon les estimations, de 50 à 100 milliards de dollars. Cette double stratégie conduit l’URSS à se déclarer le 4 décembre 1991 en suspension de paiement. Les hommes politiques et les banquiers occidentaux consentent des rééchelonnements de dette avantageux. Quelque part, c’est un succès pour la stratégie mise en œuvre par les Soviétiques. Sauf que, entre temps, depuis 1989, le bloc de l’Est s’est écroulé. Il y a donc un problème : si la stratégie a été bonne, les objectifs ne sont pas atteints. Confirmation, le 8 décembre 1991 : l’URSS implose. Ce système que l’on voulait faire perdurer disparaît.

Justement, quelle place ont occupé les pays du bloc de l’Est dans cette stratégie ?

P.V. On peut supposer que le calcul soviétique a été que la périphérie de l’Empire coûtait de plus en plus cher et qu’il fallait lâcher, pour essayer de se retrouver plus tard. Cela dit, on en sait beaucoup mais on ne sait pas tout. Il y a encore des zones d’ombre. Ce qui est évident, c’est que si les Etats-Unis et l’URSS étaient deux systèmes adversaires, cela n’a pas empêché, à certains moments historiques, des comportements paradoxaux, des convergences. On sait ainsi que Ion Iliescu, un des héros de la « révolution roumaine », dans les neuf mois qui ont précédé cette pseudo-révolution de décembre 1989, a été autorisé à quitter la Roumanie. Il s’est ensuite rendu aux Etats-Unis où il a rencontré de hauts responsables du département d’Etat, en URSS où il a rencontré de hauts responsables de la diplomatie, avant de revenir chez lui, tranquillement, pour sortir de la boîte à chaussures pendant le mois de décembre 1989...

Quand il arrive au pouvoir aux Etats-Unis, Ronald Reagan tient aussitôt un discours très virulent contre l’URSS, qui incarne selon lui « l’Empire du mal »...

P.V. Quelque temps après son élection, au mois de janvier 1981, une réunion se tient à la Maison Blanche avec des experts de la CIA. Question : que faire avec l’URSS ? Différentes options sont présentées au Président. La première, une guerre nucléaire, n’est pas raisonnable, elle est écartée. La deuxième, une guerre conventionnelle, s’achèverait par une défaite des Etats-Unis, l’URSS disposant de plus d’armes et de plus d’hommes... Reagan demande alors : « Qu’a-t-on de plus qu’eux ? » Réponse : de l’argent. L’idée est donc de dépenser beaucoup d’argent dans un programme d’armement qui sera porté sur la place publique en 1983 sous le nom d’Initiative de défense stratégique (IDS). Sur le moment, tout le monde y a vu la preuve que Reagan jouait au cowboy et n’avait rien compris. Sauf que l’intention n’était pas de réaliser cela immédiatement mais d’enclencher une relance de la course aux armements pour contraindre l’URSS à augmenter la part de la défense dans son budget. Ce qu’elle a fait. Les pénuries se sont aggravées et le régime s’est mis en difficulté face à des opinions irritées de ne pas trouver dans les magasins les biens de consommation élémentaires. Cette situation a participé, dans le bloc de l’Est, à diffuser l’idée qu’il fallait que ça cesse.

Cette surenchère a-t-elle continué après l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir ?

P.V. En 1987, le traité sur les euromissiles fait baisser la pression. Mais la stratégie américaine avait été bien pensée en prenant les Soviétiques à leur petit jeu qui consistait à toujours vouloir faire plus que les Américains. Concernant Gorbatchev, les Américains ont très peu misé sur lui sur le plan financier. Il faut attendre 1990 pour que George Bush mette le premier milliard de dollars de crédit sur Gorbatchev. Cela signifie que de 1985 à 1989, ce sont les Européens de l’Ouest qui donnent. Pourquoi, si les Américains avaient compris le sens de la manœuvre soviétique (promesse de réforme contre crédits), n’ont-ils pas averti leurs alliés ? Probablement parce que, non sans cynisme, ça ne les dérangeait pas de voir les Européens jeter leur argent par la fenêtre. Leur propre capacité de puissance en était d’autant renforcée.

Les Etats-Unis n’associent donc pas leurs alliés européens à ce plan ?

P.V. Non, je ne pense pas qu’il y ait eu une coopération très avancée et équitable avec tout le monde. Les Etats-Unis ont joué plutôt perso. Ils n’ont pas vraiment prévenu les Français, François Mitterrand étant plutôt favorable aux thèses de la maison commune européenne de Gorbatchev. Le Royaume-Uni était plus informé dans le cadre de « la relation spéciale ». Une personne a bien été tenue au courant, il s’agit du pape Jean Paul II : il fallait éviter que le Vatican dresse son autorité morale en disant qu’il y avait autre chose à faire que de fabriquer des systèmes d’armes très coûteux. Alors, tous les trois ou quatre mois, le général Walters se rendait au Vatican pour expliquer la stratégie et dire au Pape où ils en étaient. Les Russes parlent encore d’un complot entre Washington et le Vatican, à propos de cette période. C’est un mot un peu fort mais il y a bien eu une connivence entre les deux.

Quant à la République fédérale allemande, je ne sais pas si elle a été informée dans le détail, mais en tout cas elle a été rapidement soutenue dans ses projets d’unification de l’Allemagne. Paris faisant défaut, dans les premières semaines qui ont suivi la chute du Mur, c’est à Washington que Bonn a trouvé une oreille attentive et un soutien. Avec une condition, côté américain : que l’Allemagne ne soit pas neutralisée, qu’elle reste dans l’Otan. Les Soviétiques, eux, acceptaient l’idée d’une réunification mais à condition qu’elle soit neutralisée. Finalement, l’unification s’est faite dans l’Otan, ce qui, quelque part, a constitué le premier élargissement de l’Otan post-guerre froide.

La forme prise par les événements en 1989 est-elle anticipée par les Etats-Unis ?

P.V. Ils ont été capables d’accompagner le mouvement et de comprendre ce qui se passait. Cela s’explique par la forte capacité d’analyse et de renseignement sur l’URSS développée dès les années 1950 par les Etats-Unis. Cela leur a permis de comprendre très vite que la guerre froide était terminée. Avec la dissolution du Pacte de Varsovie, les Etats-Unis ont intégré que l’on était passé à une autre configuration stratégique. Et que, par exemple, ils pouvaient construire leur nouvelle modalité de puissance non plus sur l’armement mais sur l’usage des nouvelles technologies de l’information, notamment Internet. Les Américains ont compris que l’Internet, dont le versement hors frontières s’est produit au début des années 1990, pouvait aussi, parce qu’ils en contrôlent l’essentiel du système, être un moyen de domination et de croissance. Or, faire ce changement d’appui n’était pas si facile et cela renvoie à des capacités conceptuelles qu’ils avaient à ce moment-là... Mais qu’ils ont manifestement perdu par la suite, quand on voit la manière dont ils ont réagi aux attentats de 2001.

Propos recueillis par Emmanuel Riondé

Jean-Paul Hébert : « UNE VICTOIRE FROIDE »

La glasnost a-t-elle été seulement le masque d’une stratégie soviétique visant à « parasiter » le bloc occidental ?

Jean-Paul Hébert. Non, à mon sens, elle recouvre un progrès plus global qui découle d’une conscience profonde du fait que l’organisation politique et économique soviétique ne fonctionne plus et qu’il faut passer à autre chose. La glasnost sert peut-être aussi à glaner des crédits mais, de mon point de vue, ce n’est pas sa perspective première. Il y a vraiment à ce moment-là, autour de Mikhaïl Gorbatchev, des gens qui ont une conscience claire du besoin de changement. Ce qu’ils ne mesurent probablement pas, c’est jusqu’où cela va les conduire... Il faut rapprocher cette évolution de ce qui s’est passé en 1981 avec Solidarnosc. Cette fois-ci, en Pologne, dans cette révolte de la société, car c’en était une, il n’y a pas eu de solution militaire. A l’évidence, il y a donc la nécessité d’un changement. Après la Hongrie en 1956, l’intervention militaire soviétique à Prague en 1968 : déjà plus soft :, et donc la Pologne, la chute du mur de Berlin n’est que l’étape suivante, inévitable. Au moment où cela se produit, le Mur ne sert plus à rien, il ne sépare plus rien, la circulation se fait dessus, dessous. Toute une proximité idéologique s’est déjà développée des deux côtés avec une contagion des images occidentales à l’Est.

Jusqu’à quel point l’Initiative de défense stratégique (IDS) lancée par Ronald Reagan participe-t-elle de la chute du Mur ?

J.-P.H. L’IDS va mettre une pression énorme sur l’URSS. Tellement énorme qu’en 1987, le traité de Washington sur les euromissiles, traité bipartite entre les Etats-Unis et l’URSS, va enfanter des dispositions tout à fait nouvelles : d’abord, ce traité aboutit à des destructions d’armes, ce qui est une première. Ensuite, c’est un traité inégalitaire dans lequel l’URSS accepte de détruire plus d’armes que les Etats-Unis. Enfin, il prévoit des mesures concrètes et détaillées de contrôle et d’inspection, ce qui, là encore, est assez inédit. Cela indique bien que l’URSS ne peut pas supporter cette surenchère et qu’elle en a conscience. S’il n’a pas été l’unique élément décisif de la chute du Mur, l’IDS a clairement pesé dans la balance. Disons qu’il a été l’oreiller supplémentaire qui a fini d’étouffer l’économie soviétique... Cependant, il faut aussi considérer ce projet comme faisant partie de la pensée stratégique récurrente des Etats-Unis. On voit régulièrement surgir, environ tous les 10 ans depuis les années 1950, ce mythe de l’invulnérabilité. L’idée de la mise en place d’un système qui protégerait totalement le pays. Récemment, c’était encore le bouclier anti-missile qui devait se déployer en Europe.

Quel est l’héritage stratégique de ce moment historique ?

J.-P.H. Il est compliqué. Le mur qui s’effondre, c’est d’abord le sentiment qui se répand partout que tous les discours sur la transformation de la société ne sont que des masques camouflant la sauvegarde d’intérêts privés, d’intérêts de la bureaucratie. Le monde se précipite alors dans un modèle capitaliste dénué d’aspects et de projets collectifs. Pendant la décennie qui a suivi, côté russe, la population a beaucoup souffert de l’image écornée du pays qu’a donnée Boris Eltsine. De ce point de vue, pour de nombreux Russes, Vladimir Poutine a restauré cette image. La Russie n’est plus crainte mais au moins est-elle de nouveau respectée. Par contre, aujourd’hui, la Russie n’est clairement plus une puissance mondiale. Elle est en train de devenir le premier pays européen mais, c’est une tendance profonde, le jeu international ne se joue plus avec elle. Côté américain, la disparition de l’URSS a posé un problème important : il a laissé ce modèle seul, sans adversaires, et donc contraint de ne plus compter que sur ses propres forces pour justifier son bien-fondé. En étant forcément beaucoup plus exposé aux critiques puisqu’il est désormais unique. C’est ce qui se disait après la chute du Mur : la guerre froide s’est achevée par une victoire froide.

Propos recueillis par E.R.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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