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Accueil > idées/culture | Par Clémentine Autain, Rémi Douat | 21 février 2011

Florence Aubenas découvre l’ordinaire

Otage en 2005, reporter au Nouvel Observateur et auteure du Quai
de Ouistreham, Florence Aubenas revendique ses engagements
face au terrorisme, sur les prisons ou contre un journalisme
qui se perd dans le commentaire au détriment de l’enquête.

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Vous êtes mobilisée dans le soutien
aux otages français en
Afghanistan. On a l’impression
que la marge de manoeuvre est
très étroite… Comment faire ?

Plus la marge de manoeuvre est étroite, plus il
faut s’engager. Quand on fait appel à l’opinion
publique, avec des manifestations ou le port
d’un bracelet symbolique comme celui que j’ai,
on interpelle sur les modalités d’action face à la
prise d’otages et au terrorisme. Le but premier
est évidemment d’obtenir une libération. Mais
il s’agit aussi d’ouvrir un débat. Faut-il négocier
avec les terroristes’ C’est une question qui
m’intéresse et sur laquelle j’ai tranché. Je pense
qu’il faut négocier avec tout le monde, y compris
avec des terroristes. C’est le propre d’une démocratie
que d’utiliser les mots et pas les armes.

Négocier avec des terroristes, est-ce une position
que peut tenir ouvertement un Etat ?

C’est un choix, en tout cas pour un Etat. La position
française qui vise globalement à négocier,
autant que possible, me convient. La négociation,
c’est un terme noble et beau, qui ne signifie
pas la défaite. Parler avec quelqu’un qui ne me
ressemble pas et utilise la force en faisant valoir
que, moi, j’utilise d’autres moyens que la force,
pour rompre la spirale de la violence : c’est ça la
démocratie. Les prises d’otages et les attentats
sont des situations anormales qu’il faut faire cesser.
Mais rentrer dans des cycles de violence en
débarquant avec des armes ne règle rien et finit
de plus en plus mal. Nous l’avons vu en Irak ou
en Afghanistan. Une démocratie devrait toujours
se vanter de négocier. Terroriser les terroristes,
c’est l’inverse de nos valeurs. Les pays démocratiques
ne doivent pas singer les pays autoritaires
et violents, comme l’ont fait les Américains ou les
Britanniques. Evidemment, cette position pose
de nombreuses questions, ce n’est pas si simple.
Mais je continue à préférer le dialogue. D’une
certaine manière, l’histoire donne raion à cette
position : la voie de la violence a toujours échoué.

Vous êtes aussi engagée à l’Observatoire
international des prisons. Est-ce compatible
avec votre métier de journaliste ?

C’est vrai que la profession se plaît à se décrire
« objective », donnant la parole à tous de manière
égale, sans engagement. Ainsi le journal d’Anne
Frank serait un mauvais journal parce qu’il ne
donne pas la parole aux nazis ! Plus sérieusement,
l’OIP se situe en faveur des droits de l’Homme et j’y ai toute ma place en tant que journaliste. La prison m’apparaît comme un endroit
désespérant pour la France, à beaucoup
de points de vue. J’avais envie de m’engager de
ce côté-là. Quand je suis arrivée à Libé, un journaliste
tenait la rubrique « prisons », ce qui n’est
plus le cas aujourd’hui. Cette évolution en dit
long. L’actuelle réflexion sur les prisons consiste
à imaginer comment on pourrait y rester le plus
longtemps possible. Je pense que c’est un
peu court. Un peu court pour nous, et un peu
trop long pour eux. La société ne peut pas se
satisfaire que l’on sorte démolis
des établissements pénitentiaires.
C’est mauvais pour tout le
monde : les prisonniers, bien sûr,
mais pour la société dans son ensemble,
même pour les victimes
que l’on brandit aujourd’hui dans
le débat. Mais je ne militerais pas
dans une organisation institutionnelle, dans un
syndicat ou un parti. L’OIP est une association
ni de gauche ni de droite, tout en étant un réel
contre-pouvoir, comme la presse.

Vous avez un regard critique sur le journalisme,
sur la façon dont est produite
l’information aujourd’hui. Qu’est-ce qui
vous préoccupe ?

Ce qui pose problème, c’est le temps de l’enquête
et du reportage. En dix ans, selon Reporters
sans frontières, on compte en moyenne
50 % de reportages en moins. C’est l’un des
gros problèmes de la presse française. Il y a
un appétit pour l’enquête. Par exemple, quand
l’affaire Bettencourt éclate, c’est Mediapart qui
en profite. En sortant de l’information inédite,
le site a atteint une rentabilité qu’il n’avait pas
jusque-là. Il faut donc donner davantage que du
commentaire et de l’interview. Mais la chronique
et l’opinion, c’est moins cher que d’envoyer un
reporter deux mois à Haïti. La crise de la presse
payante est née de cela. Il y a une vraie césure
entre presse payante et presse gratuite. Quand
on paie pour être informé, on demande plus que
ce que l’on trouve sur Internet ou à la télé.

Au-delà du motif financier, de quoi cette
évolution de l’univers journalistique est-elle
le signe ?

Les gens qui deviennent journalistes sont différents
de ceux d’il y a vingt ou trente ans. Les
écoles de presse sont devenues systématiques.
Aujourd’hui, quand on recrute un journaliste, il y
a neuf chances sur dix qu’il sorte d’une école de
journalisme ! Le profil n’est pas
celui de gens de terrain, jeunes,
mais plutôt de personnes ayant
de bonnes compétences générales,
de type Sciences-Po, avec
un bac + 5 en poche. Il faudrait
ouvrir cette sélection. Le fait de
passer par des écoles a eu du
bon, notamment pour combattre le piston. Mais
le résultat, c’est que ce sont davantage des
gens de dossier qui sont recrutés que des personnes
qui ont envie de prendre un billet d’avion
au dernier moment pour faire un reportage.

C’est ce constat qui vous a donné l’envie
d’enquêter pendant plusieurs mois pour
écrire Le quai de Ouistreham ?

Ce qui me frappe dans ce type de reportage
social, d’engagement au sens large du terme,
c’est que l’on s’attendrait au traitement d’un
sujet extraordinaire. Faire le ménage sur un ferry,
quitter toute sa famille et ne plus revenir à Paris
pendant six mois, se faire passer pour quelqu’un
d’autres, etc. Autant de temps, d’énergie, de
déguisements, on imaginerait que c’est pour
dénoncer un scandale au sein du Pentagone !
Or c’est tout à fait l’inverse : c’est pour parler
de choses banales. Günter Wallraff (journaliste
d’investigation allemand, ndlr
) avait-il besoin de
se teindre les cheveux et de mettre des lentilles
de contact pour dénoncer une évidence, le racisme ? Oui, car finalement c’est le plus visible
qui est le plus difficile à voir. Les gens ont envie
d’entendre parler d’une chose intime mais niée.
L’effet miroir a plu. Je me suis cassé la tête à faire
le ménage pour démontrer qu’il y a de la précarité
en France : on m’a dit que je découvrais
la lune, que j’étais Bécassine. Mais je le revendique
 ! Car je trouve très difficile de parler des
choses ordinaires. Cela nécessite beaucoup
d’énergie. La presse est très bien faite pour parler
de faits terribles et extraordinaires, avec plein
de gros titres, mais pour parler du quotidien, elle
n’est pas outillée.

Est-ce que votre démarche visait à dire
que l’on peut faire du journalisme comme
ça, en prenant le temps, en s’engageant,
en parlant de choses banales ?

Je suis choquée depuis longtemps par le discours
qu’il y a dans les rédactions, tous médias
confondus : « pas de sujets tristes, les gens
veulent s’amuser » ; « c’est déjà la crise, ce n’est
pas la peine de les déprimer » ; « on ne parle pas
de pouvoir d’achat mais de consommation », etc.
Je trouve malvenu de vouloir à tout prix positiver,
ce n’est pas notre boulot. Si j’avais dit dans ma
rédaction que je voulais faire un reportage sur
les femmes de ménage à Caen, ils m’auraient
dit oui mais donné trois feuillets ! En plus, la tendance
people s’aggrave. On fait des Unes sur la
vie privée de Rachida Dati mais pas sur la justice.
L’école des Annales a énoncé que l’histoire
n’était pas seulement la vie des princes et des
princesses, c’est aussi la vie de tout le monde,
sur le long terme. La presse n’a pas fait cette
révolution-là. Au contraire, elle penche dans
l’autre sens. Il faut faire entrer dans les journaux
la vie et l’actualité dans toutes ses dimensions.
Travailler en profondeur sur les effets de la crise,
c’était mon objectif. Je pense que j’ai longtemps
été à côté de la plaque sur ce sujet. Partager le
quotidien de certaines personnes, je n’avais pas pu le faire avant. Je me suis engagée, c’est comme ça que j’aime faire mon travail.

C’est aussi l’enjeu de la visibilité d’une
classe sociale ?

Non, je n’ai pas vu les choses en termes de
classes. J’ai vu un monde du travail coupé en
deux : un monde du travail des CDI et un monde
du travail des précaires. Aujourd’hui, environ
20 % des salariés sont précaires, contre 2 % en
1970. Ils ne servent pas à éponger un surplus
de travail, comme autrefois avec le recours très
réglementé à l’intérim et CDD, mais à contourner
le code du travail. Des gens sont précaires
à vie. Les salariés qui sont en CDI font partie
d’un champ de débat social dont sont exclus les
précaires. Les gens définissent leur boulot non
plus par le métier mais par le type de contrat :
ils disent « je cherche un CDI ». Très longtemps,
on a dit que le coeur de métier ne serait pas précaire.
Mais à l’usine Peugeot de Montbéliard, il
y a deux tiers de CDI et un tiers de précaires,
dont certains sont là depuis six ou sept ans. Une
rivalité s’installe, on dresse les uns contre les
autres. Et cette césure existe maintenant dans
toutes les catégories sociales. Chez les profs, il
y a aujourd’hui différents statuts d’enseignants ;
de nombreux journalistes sont précaires. Evidemment,
les filets de sécurité sont plus grands
quand on a des diplômes, de bons réseaux
sociaux. Mais à présent la précarité va de bas
en haut de l’échelle sociale. Elle rend la contestation
très compliquée. Les armes classiques
des salariés ne fonctionnent pas dans le monde
précaire. Et personne ne se reconnaît comme
précaire car chacun espère ce statut provisoire.

Pour finir, on imagine que la journaliste,
de Libération au Nouvel Observateur, et
la citoyenne que vous êtes a un point de
vue sur l’état de la gauche…

Aux élections locales, je trouve que l’on s’y retrouve
plus ou moins. Il y a des gens de terrain
à gauche en qui l’on peut avoir confiance. En
revanche, je suis préoccupée pour la présidentielle.
Qu’est-ce qui va être proposé aux
électeurs de gauche ? Quels discours de changement
 ? Pour l’instant, le casting prévaut. J’ai
trouvé intéressantes les discussions au sein
d’Europe Ecologie sur la forme parti et sur les
alliances, y compris en posant la question du
Modem. Quelque chose de nouveau a surgi,
qui brisait des lignes. Daniel Cohn-Bendit a
été moteur et très novateur. J’en parle au passé
parce que l’on ne sait pas encore ce que cela va
donner à la présidentielle. Au Parti socialiste, j’ai
peur que les primaires tournent mal, alors que
l’idée semblait bonne.

Et la gauche du PS ?

Elle serait intéressante si elle permettait d’ouvrir
l’horizon. Elle rate un peu cet objectif, alors qu’elle
pourrait se le permettre, n’étant pas contrainte
par trop de positions institutionnelles à préserver.
Elle a la capacité de rêver pour nous et il y a
beaucoup de gens bien. La gauche de la gauche
devrait oser beaucoup plus. Or, c’est parfois elle
qui est la plus réactionnaire. Son discours est l’un
des plus datés en termes de classes sociales, de
contenu politique. Elle a longtemps été l’avant-garde.
Là, je trouve qu’elle est souvent l’arrière-garde.
On a besoin d’une gauche non gouvernementale,
qui soit un laboratoire. Mais attention,
rien n’est joué. Les choses se mettent juste en
place pour la séquence électorale essentielle de
2012. J’attends de voir…

À (re)LIRE

Le quai de Ouistreham,
de Florence Aubenas, éd. de l’Olivier,
février 2010, 269 p., 19 €.

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