Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 14 juillet 2010

Foot, la réserve africaine

Pour la première fois, le Mondial de foot se déroulait sur le continent africain. L’occasion de rappeler tout ce que le ballon rond doit à l’Afrique. Une problématique largement occultée par les péripéties tragi-comiques des Bleus.

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La Coupe du monde de football en Afrique du Sud. Cette simple phrase constitue en soi une révolution. Pour la première fois, un des phénomènes sportifs internationaux les plus importants : seuls les JO le dépasse en aura médiatique et en impact économique : s’est tenu sur le continent noir. Certes en 1995, la nation arc-en-ciel avait accueilli la troisième édition de la Coupe du monde de rugby. Mais il s’agissait d’abord d’un enjeu interne à la société sud-africaine : lorsque Nelson Mandela enfila le maillot des Springboks, autrefois vitrine présentable de l’apartheid, le message principal relevait de la politique de réconciliation en cours. Les anciens de l’ANC firent l’effort d’aller vers le sport des Blancs, le rugby.

Le football fut au contraire, au travers de l’histoire, la grande passion des Noirs. Plus encore, il permit la construction d’une culture nationale commune aux divers peuples, communautés et ethnies parfois entassées dans les townships, subissant la violente acculturation « à vide » induite par le système ségrégationniste. De ce point de vue, la Coupe du monde s’avèra aussi un hommage au rôle du foot dans la lente résistance culturelle « locale » à l’apartheid.

Quinze ans après la victoire des Springboks à domicile, : récemment mise en scène par Clint Eastwood dans Invictus :, l’Afrique du Sud a vécu une toute autre expérience. Les chances de remporter la victoire pour recoudre les cicatrices du passé et du présent étaient quasiment nulles, malgré le soutien involontaire de l’équipe de France. Du côté des grandes nations du foot africain, on attendait la Côte d’Ivoire ou le Cameroun, mais ce fut finalement le Ghana qui sauva l’honneur. Ce n’est donc pas seulement un pays que la Fédération internationale de football (Fifa) avait choisi le 15 mai 2004 pour organiser cette 19e édition, décision notamment prise au détriment des pays arabes (Maroc, Lybie, Tunisie). C’est un continent, et sa part noire en particulier, qui avaient été désignés. Naturellement, des considérations propres à la Fifa ont pesé. Par exemple, la volonté d’achever la mondialisation globale du football (à l’instar du choix des USA en 1994 et du Japon-Corée en 2002), en allant braconner sur les terres dominées par le rugby (l’Australie est candidate pour 2018 ou 2022).

« négriers du football »

Mais la véritable et première dimension était surtout symbolique. Cette Coupe du monde permettait au monde du foot de payer à son tour sa dette morale. Car si la Fifa avait suspendu la Fédération sud-africaine (Fasa) en 1964 (le Cio n’exclura lui son Comité olympique qu’en 1970), sous la pression de nombreux pays africains tous juste décolonisés, et malgré les réticences « apolitiques » de son président Stanley Rous, elle ne fut virée définitivement qu’en 1974, suite à l’élection, avec le soutien massif des fédérations africaines, du brésilien João Havelange.

Ensuite, il s’agissait aussi de valoriser le poids du football africain d’aujourd’hui. Davantage que des championnats exsangues ou des équipes nationales pour l’instant sans palmarès, c’est l’immense réservoir de joueurs talentueux qui se trouvait en quelque sorte ici récompensé, un peu à l’instar du meilleur employé du mois dans un McDonald. De l’Ivoirien Didier Drogba, vedette du Chelsea, au Camerounais Samuel Etoo à l’Inter de Milan, et même le Ghanéen André Ayew chez les surprenants promus en L1 Arles-Avignon, les stars africaines donnent le tempo du foot mondial, comme jamais l’Afrique n’y arrive ailleurs, y compris dans la culture. En retour, le trafic des jeunes joueurs a pris une telle ampleur surréaliste, et complètement décomplexée, que l’expression de « négriers du football » est rentrée dans le langage courant.

un déséquilibre majeur

Car au-delà des idoles se cache une dure réalité. Le football africain n’a jamais réussi à sortir de son statut de dépendance. Il est même aujourd’hui victime d’une forme insidieuse de néocolonialisme subtil, auquel s’associent les gloires parties en Europe qui reviennent au pays gérer les affaires. Le développement endogène et autosuffisant du foot africain (aujourd’hui financièrement sous perfusion de la Fifa et des sponsors) reste une lointaine perspective (lire l’entretien avec Paul Dietschy, p. 42). Surtout l’organisation de la Coupe du monde de football sanctifie un déséquilibre majeur en faveur du Vieux Continent. 31 places : la 32e pour l’Afrique du Sud, pays hôte :, mais seulement 5 pour l’Afrique contre 13 pour l’Europe, qui demeure le vrai centre de gravité du ballon rond. Cette formule « magique » contrecarre pour le moins les chances de voir une équipe africaine soulever le trophée le 11 juillet prochain à Johannesburg. Tandis que le tournoi olympique, qui accorde à chaque confédération le même nombre de qualifiés, a, en revanche, déjà vu le Nigéria en 1996 et le Cameroun en 2000 ramener au continent africain ses premiers titres internationaux.

L’organisation du Mondial va néanmoins se révéler un véritable test pour l’Afrique du Sud. La construction des stades (cinq nouveaux sont sortis de terre) a été ponctuée de mouvements sociaux et les syndicats ont dénoncé des emplois sous-payés. Durant le Mondial, les stadiers en charge de la sécurité à l’intérieur des enceintes ont fini par faire grève, réclamant les salaires décents promis. De nombreux observateurs ont aussi critiqué la politique du gouvernement et des autorités, qui en ont profité pour vider certains centres-villes et/ou quartiers de leurs populations miséreuses trop visibles. Sans parler du serpent de mer de l’insécurité, ou encore de la question des transports en commun qui provoqua l’ire des chauffeurs de taxis collectifs, au point que certains d’entre eux sont allés jusqu’à ouvrir le feu sur les bus du nouveau réseau mis en place...

Le dernier problème accompagne le sillage de la crise. La situation économique mondiale a réduit de près de 100 ?000 le nombre des visiteurs attendus. Malgré un prix des billets sur place assez faible vu d’Europe, 12 euros, il demeurait élevé dans un pays où le salaire moyen d’un ouvrier tourne autour de 60 euros par mois.

L’affluence ne fut donc pas franchement au rendez-vous. Et les supporters africains comptèrent (un comble !?), parmi les moins nombreux pour cet événement. Même les pays européens se révélèrent à la traîne (comment blâmer les Français cela dit ??). Les Américains caracolèrent en tête, loin devant l’euphorique Algérie. Mais les symboles furent au rendez-vous, et surtout le vuvuzela, à défaut du reste... ? nicolas kssis

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