Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er juin 2008

Forces du théâtre

Dernière création du metteur en scène Bruno Meyssat, Forces 1915-2008 vient de terminer sa première tournée en France. Cet objet qui en aura dérouté plus d’un laisse des traces dans le paysage théâtral : par sa capacité d’inventer un langage, il incite à une autre écoute.

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Forces est le dernier spectacle de Bruno Meyssat, metteur en scène, né en 1959, basé à Lyon, que l’on rangera pour le situer dans un premier temps dans les théâtres dits post-dramatiques. Créé en janvier 2008, Forces 1915-2008 a terminé sa tournée, la première du moins : qu’il continue à pouvoir être vu ! : à Paris ce printemps. Pourquoi parler ici d’un spectacle qui, pour l’instant, n’est plus représenté ? Parce que, d’une part, les objets ont une existence hors d’eux-mêmes, et que les spectacles continuent de vivre longtemps après, dans les propos et les pratiques de ceux qui les ont vus ou qui en ont entendu parler. D’autre part, parce que tout objet d’art emporte avec lui un art poétique, et que celui de Bruno Meyssat est singulièrement aigu. C’est un des plus beaux travaux présentés cette saison à Paris.

TEXTE

On se plaît à rappeler combien Meyssat est frileux en matière de texte, privilégiant le fragment, le silence, les compositions oniriques. Libération va même jusqu’à écrire que ce théâtre ne fait pas « très bon ménage avec les textes » (1). En fait de mauvais ménage, on pourrait se demander si ces metteurs en scène si méfiants avec le texte ne seraient pas ceux qui précisément auraient pris le mieux la mesure de ce que dire signifie. Parler n’est pas rien, et sur une scène, on pourrait dire que c’est énorme, que la tâche de l’acteur est incommensurable, sauf à penser que l’on doit être sur un plateau comme dans sa salle de bain, ce que ne fait pas Meyssat.

On y trouvera peut-être un rapport avec le choix de cette pièce d’August Stramm, poète et dramaturge allemand mort à la guerre en 1915, alors qu’il venait d’écrire le texte de Forces. Auteur classé dans l’Expressionnisme, plutôt connu pour ses pièces rachitiques, toutes en onomatopées. L’« intrigue » de Forces est banale : un couple reçoit deux amis, un homme et une femme, et la pièce est constituée de la succession de scènes entre eux, dans la perspective d’une situation classique de vaudeville (relations amoureuses croisées). Rien que de très habituel au théâtre sauf que leurs dialogues n’ont rien de réaliste, ils sont constitués de mots, bouts de phrases, phrases brèves, expressions répétées, qui semblent extraits ou condensés d’une conversation normale dont on aurait recueilli la matière sèche. « Qui ? », « Enfant », « Indescriptiblement gracieuse », « A combien de pas touchez-vous le cœur ? »

Ce type d’écriture oblige à deux choses, dans le meilleur sens du mot « obliger ». D’une part il enjoint l’acteur à une invention, il pose la question essentielle du « comment dire ça ? » ; d’autre part il sape, brutalement, toutes les bases (trop) habituelles d’écoute et de compréhension, créant, par son exercice de découpe et de condensation, les conditions matérielles d’une écoute autre, où ce ne sera plus le sens premier des phrases et des mots qui serait mis en avant, mais les résonances, les effets de répétition, le caractère essentiellement énigmatique des échanges, les enjeux non dits. Paradoxalement donc, le peu de dit fait place au non-dit, au non-pensé.

FEMME

Mettre en scène un texte, c’est à chaque fois réinventer le rapport à la parole, ce devrait être cela. On dira ici que Meyssat et son équipe ont donné lieu à une façon de dire Forces qui lui va bien. On soulignera du coup le travail des cinq acteurs : il y a une figure spectrale en plus du quatuor. Personnage principal, l’épouse, jouée par Elisabeth Moreau, tient une place à part, et dont la singularité du jeu, sensiblement plus psychologique, apporte sa livre de chair tout en détonant avec l’étrangeté délibérée des autres, notamment Elisabeth Doll et Jean-Christophe Vermot-Gauchy, habitués du théâtre de Meyssat. Cet écart souligne le rôle nodal de son personnage dans l’articulation de la pièce, femme jalouse, endroit de la plainte, pompe aspirante de la valse du quatuor, inspiratrice de mort.

Il faudrait s’étendre plus en détails que je ne le fais ici, sur ce que tout cela raconte, qui est très substantiel malgré les effets de mystère. Le spectacle invente un langage qui fonctionne par juxtapositions. Mots, choses et actes se prêtent alors à des jeux d’articulation : femme, divan, vérité, viennent faire écho, comme des indices, avec d’autres séries, urne, vase, autre femme. Puis avec meurtre, miroir, suicide, laissant à l’horizon de la représentation miroiter quelques clefs, hystérie, psychanalyse, et cette étrange duplicité du vase, à la fois urne et sexe.

COMPOSITION

Art poétique, a-t-on annoncé : la forme du spectacle est au cœur de cette affirmation. Forces est un diptyque composé de la pièce de Stramm, écrite en 1915, et d’une pièce sans texte de Meyssat, La Cime des arbres, datée de 2008. Les cinq acteurs fabriquent dans cette seconde partie une succession de figures, d’actes, de gestes, où résonne le texte antérieur tout en le portant encore un peu au-devant de lui. Par rapport à l’épure de Stramm, cette deuxième partie fonctionne comme son envers, sa part inconsciente, son gant retourné. Et à force de décantation et de déplacements, les personnages se commuent en figures, qui elles-mêmes deviennent fantômes, de sorte que nous accédons, par ce jeu de condensations successives, à des natures d’êtres inouïes, traces d’hommes, énigmes d’eux-mêmes, et qu’alors, de façon insensible, comme par une série de pas-de-côté, le théâtre atteint sa nécessité.

Avec le jeu des acteurs induit par le texte, c’est probablement la séquence qui a le plus dérouté le public. Au théâtre, comme en politique, le discours se soumet à un tel point à l’injonction au sens et au réalisme, que toute proposition qui prend au sérieux la nature de sa tâche, c’est-à-dire l’invention (de langages ou de relations sociales), rencontre facilement malaise et rires de défense. Ou comment l’art nous apprend à aimer être perdu. « Dans comprendre, il y a prendre », dit Godard.

Composition picturale il va sans dire, dont il faudrait souligner la beauté de la scénographie : jeu des matières (présences du bois, du verre, du gravier), des couleurs (accord du parquet jaune et de la toile prune), et présence d’une incongruité qui crée des heurts entre des objets, qui fabrique son propre langage.

MYSTIQUE

La séquence finale, point d’orgue de cet incongru de haut vol et du lyrisme bizarre que fabrique Meyssat, pose une question : l’autre femme : si jamais ces identités se sont maintenues à travers les strates précédentes : est vêtue d’ailes en paille, de chaussons d’enfant, d’une cagoule péruvienne en laine, et est portée par le spectre qui vient de chausser des cothurnes japonaises. Cette somme de signes archaïques et hétérogènes, cette hybridation historico-culturelle, donne une image qui, venue à travers cette avancée dans l’épaisseur psychique, semble poser l’équivalence entre l’inconscient subjectif et l’archaïsme collectif. Image jungienne, pourrait-on dire, qui flirte avec une forme de mystique ou de syncrétisme humaniste. Option de la représentation peut-être, qui dans sa générosité laisse néanmoins ouverte la possibilité d’en être ému autrement. Comme d’un usage laïque du fantôme. D.S.

Paru dans Regards n52, mai-juin 2008

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