Accueil > monde | Par Charlotte Noblet | 1er mai 2007

Fraction armée rouge, Action directe, Brigades rouges : générations perdues

L’arrestation de l’ancien activiste italien Cesare Battisti au Brésil comme la libération en Allemagne d’une adhérente de l’ex-Fraction armée rouge (RAF) ou encore les vingt ans d’incarcération des membres d’Action directe (AD) en France : la violence des courants radicaux anti-impérialistes de l’Europe de l’Ouest post-soixante-huit revient dans le débat...

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Le 25 mars, 2 heures du matin : ses concitoyen(ne)s célébraient « les 50 ans de l’Europe » quand elle est sortie de prison, après vingt-quatre ans d’incarcération. A 57 ans, Brigitte Mohnhaupt ne ressemble plus guère à « la femme la plus dangereuse d’Allemagne » que l’Etat recherchait par voie d’affichage à la fin des années 1970. C’est pourtant bien elle, la stratège de la « deuxième génération » de la RAF, celle qui organisa les violences de l’« automne allemand » en 1977. Les leaders de la « première génération » rencontrés en prison l’avaient persuadée de réorganiser la lutte armée de la RAF : surnommée « Bande à Baader » en France, d’après le nom de son initiateur, Andreas Baader. Du grand patronat aux politiques impérialistes, les symboles de l’« Etat bourgeois » sont pris pour cible. De 1970 à sa dissolution en 1998, la RAF fera une trentaine de victimes.

Brigitte Mohnhaupt fut arrêtée en 1982. Condamnée à la réclusion à perpétuité avec une peine incompressible de vingt-quatre ans, en 1986, et après avoir vu sa première demande de libération refusée en 2006, l’ex-membre de la RAF bénéficie maintenant d’une libération conditionnelle. Ses retrouvailles avec l’Allemagne réunifiée risquent toutefois d’être difficiles. Le climat de psychose des années 1970 décrit par Heinrich Böll dans L’Honneur perdu de Katharina Blum est loin. Il lui faut désormais imaginer des agents de police s’adonnant à une fouille en ligne secrète d’ordinateurs privés, d’autres menant une investigation par recoupement grâce à la comparaison automatisée des données électroniques de tout un chacun. Les conversations téléphoniques sont sur écoute, les empreintes digitales enregistrées sur les passeports biométriques accessibles aux bureaux de déclaration de domicile. Et il ne s’agit pas d’un scénario du réalisateur de La Vie des autres, mais bien de l’Allemagne de demain si les propositions du ministère de l’Intérieur sont appliquées. Désespérant pour une personne qui voulait mettre fin à la sclérose de l’ordre établi ?

VIOLENCE ET CONTRE-VIOLENCE

Gregor Gysi, chef du groupe parlementaire de gauche die Linke, donne certainement aussi le vague à l’âme en affirmant que la RAF ne fut pas révolutionnaire mais meurtrière et que le capitalisme ne peut être dépassé qu’avec le soutien de la majorité populaire. Idem lorsqu’il ajoute que les procédés radicaux de la RAF ont nui au « bon développement des gauches démocratiques » . L’habituelle critique adressée à la RAF, celle de son isolement progressif des autres mouvements d’opposition extraparlementaire, est comme sous-entendue. « On oublie souvent que l’étudiant Rudi Dutschke, avant d’être gravement blessé lors d’un attentat en 1968, défendait lui aussi le passage à la lutte armée » , tient à rappeler Alban Lefranc, auteur d’un roman dans lequel il revient sur les années noires de la RAF (1). « La génération 1968, celle de la bande à Baader, affrontait non seulement un déni généralisé de la période nazie, mais aussi le choc né du réarmement de l’Allemagne, la guerre du Vietnam, le sentiment d’une sclérose du système politique après la grande coalition de 1966. » L’organisation entendait ainsi exercer une « violence systématique » sur « la classe dominante » , afin de contraindre l’Etat aux représailles et de mobiliser « la classe des opprimés » . Seulement, le soutien populaire est revenu à l’Etat et à la surenchère des mesures de « contre-violence » .

Qu’importe : lorsque la RAF rend les armes, en 1992, Brigitte Mohnhaupt refuse « le deal avec l’Etat » et n’émet aucun regret. Cela ne l’empêchera pas de sortir de prison, ce que le chef des conservateurs Edmund Stoiber (CSU) considère comme une « faiblesse de l’Etat de droit » et ce qui interroge sur le sort des trois derniers détenus de la RAF : Eva Haule, Birgit Hogefeld et Christian Klar : susceptibles d’être libérés d’ici 2009. Leur libération doit-elle être conditionnée à leur repentir ? La question suscite d’autant plus de débats que Christian Klar a adressé une demande de grâce au président fédéral allemand.

Alors que l’Allemagne se divise sur le bien-fondé du droit de grâce : « une réminiscence des royautés de droit divin réduisant lois et droit à l’absurde » , selon l’historien munichois Michael Wolffsohn, « une soupape nécessaire à toute démocratie » , selon les Verts allemands : la France se penche non sans réticences sur les conditions de détention exceptionnelles réservées aux membres d’Action directe (AD), incarcérés depuis vingt ans comme le rappelle la pétition demandant leur libération déposée fin mars au ministère de la Justice.

Condamnés à perpétuité en 1987 avec une peine incompressible de dix-huit ans, les têtes pensantes d’AD pourraient aujourd’hui bénéficier d’une libération conditionnelle. Mais l’Etat français ne semble pas prêt à pardonner aux membres d’un mouvement responsable d’une cinquantaine d’attentats et assassinats entre 1979 et 1987. Issue de l’union entre les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes) et les NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie populaire), AD revendiquait la violence « comme la forme de lutte des authentiques révolutionnaires » . Ses membres arrêtés pour dégâts matériels bénéficièrent de l’amnistie présidentielle en 1981. Les plus convaincus entrèrent alors en clandestinité pour passer à la lutte armée. Malgré le décret prononçant son interdiction en août 1982, l’organisation poursuivra ses activités jusqu’à l’arrestation de ses leaders en 1987. Des stratégie communes avec d’autres mouvements anti-impérialistes européens permettaient d’étroites corrélations entre les actions menées, par exemple par AD et « la troisième génération » de la RAF en 1985-1986.

Jugés sur le pouce, Régis Schleicher, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan sont toujours incarcérés. Georges Cipriani est en hôpital psychiatrique. Le 20 février dernier, Jean-Marc Rouillan déclarait dans Sud-Ouest : « Les magistrats refusent nos libérations conditionnelles au prétexte que nous ne condamnons pas notre passé. Nous sommes donc maintenus en prison à cause de nos idées politiques. » Paradoxe d’un Etat qui, officiellement, n’a pas de détenus politiques ? CH.N.

Paru dans Regards n°40, mai 2007

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