Accueil > idées/culture | Entretien par Marion Rousset | 5 décembre 2011

Frantz Fanon, la lutte des corps

Souvent les biographies dépolitisent leur sujet. Pourtant, la colère de l’écrivain militant décédé il y a 50 ans questionne en profondeur nos sociétés marquées par une condamnation absolue de la violence des dominés. Entretien avec Elsa Dorlin, philosophe et féministe.

Ci-dessous, une version "enrichie" de l’entretien publié dans le numéro de décembre.

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Frantz Fanon, psychiatre, militant anticolonialiste et révolutionnaire, est mort il y a cinquante ans. Né en Martinique en 1925, il fut enterré en terre algérienne, son pays d’adoption, le 6 décembre 1961. Son œuvre chemine, en écho à sa propre vie, de la condition des Noirs aux combats de libération nationale. « ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! » Les derniers mots de Peau noire, masques blancs disent le rôle que l’écrivain fait jouer à l’épiderme, aux muscles, à la chair. À tel point que la libération, la désaliénation, l’émancipation passent chez lui par un déploiement musculaire qui s’inscrit dans une violente lutte des corps. Fanon part de son expérience subjective d’homme noir pour penser les rapports de couleurs et de classes. Puis il s’appuie sur son engagement durant la guerre d’Algérie pour esquisser, dans Les Damnés de la terre, les contours de cette « plaie vive [du colonisé] qui fuit l’agent caustique ». Cinquante ans après sa mort « On ne sait s’il faut le considérer comme un “ Martiniquais ”, un “ Algérien ”, un “ Français ” ou, simplement, un “ Noir ” », estime David Macey auteur d’une biographie qui vient de paraître. Une chose est sûre, cette figure est au croisement des questions de couleurs, de classes, et même, dans une certaine mesure, de sexes.

Regards.fr : Quels usages de Fanon fait-on aujourd’hui ?

Elsa Dorlin : Fanon est bien plus connu et mobilisé au-delà des frontières hexagonales… En France métropolitaine, la commémoration de sa disparition est aussi l’occasion de (re)découvrir son œuvre et son engagement. Sa pensée est une référence pour articuler les luttes anticoloniales ou postcoloniales, les conflits de classe et de couleur et, dans une moindre mesure, les combats féministes. Du côté de la théorie, aux Etats-Unis, par exemple, les départements et les programmes d’études postcoloniales, francophones, mais aussi d’études africaines ou africaines américaines le considèrent comme un penseur majeur du XXe siècle. Fanon reste aussi une icône pour nombre de mouvements politiques aux Amériques ou en Afrique : il a inspiré le très emblématique Black Panther Party et continu de nourrir idéologiquement les héritiers du Black Power. L’héritage antillais ou proprement algérien est plus compliqué… Enfin, Frantz Fanon demeure un grand théoricien de la révolution : il a toujours pensé ensemble les antagonismes de couleur, de sexe et de classe. Dans L’an V de la révolution, qui porte sur la lutte de libération nationale algérienne, le chapitre consacré aux combattantes algériennes, par exemple, porte sur les stratégies de voilement et de dévoilement des femmes engagées dans le FLN. C’est l’un de ses plus beaux textes, dans lequel il pense à la fois l’identité de genre, le courage physique et politique des militantes et la violence coloniale.

Regards.fr : Dans ce texte, le port du voile relève d’une stratégie des masques…

Elsa Dorlin : Le devenir libre des femmes algériennes passe, en effet, par un jeu stratégique de voilement et de dévoilement. Fanon critique férocement les autorités françaises en Algérie qui mettaient en scène le dévoilement de femmes algériennes sur la place publique pour montrer les bienfaits des valeurs d’égalité de la société française et le progrès de civilisation que représentait soit disant la colonisation. Dans ce processus, les femmes sont totalement instrumentalisées au profit d’une certaine idéologie impérialiste. Or, cette mise à nu des femmes va être stratégiquement utilisée par les combattantes au moment de la guerre de libération : au gré des circonstances, elles vont se voiler ou se dévoiler pour mieux passer les barrages, accéder aux quartiers réservés aux colons, y cacher des armes ou déposer des bombes… Ainsi, voilées – indigénisées – ou dévoilées – assimilées – les femmes algériennes, combattantes politiques, refusent ces « masques blancs », elles déjouent cette alternative mystificatrice et raciste et deviennent de véritables menaces pour le pouvoir colonial en même temps que des sujets politiques révolutionnaires.

Regards.fr : Les Indigènes de la République convoquent explicitement la figure de Fanon… Qu’en est-il d’un mouvement noir comme le CRAN [1] ?

Elsa Dorlin : L’homme, l’intellectuel, le militant, est à la croisée des combats post-esclavagistes et des mouvements de libération nationale dans un contexte colonial. Les Indigènes de la République se réfèrent plutôt au Fanon algérien des Damnés. Dans ce texte, Fanon est confronté à l’urgence de l’histoire et son écriture s’en ressent ; urgence de l’histoire de la libération algérienne dont l’issue politique est incertaine, mais aussi urgence de sa propre mort, alors que le cancer le ronge. Fanon réfléchit ce qui constitue une posture remarquable, entre pratique et théorie, celle de l’intellectuel combattant. L’autre héritage est celui de Peau noire, masques blancs, texte antérieur publié en 1952. Le propos y est plus analytique. Fanon se prend lui-même au jeu de l’analyse et travaille la condition vécue de l’homme noir. Fanon est extrêmement dur à l’égard des antillais et enrage des effets d’aliénation et de division que produit le système raciste français. Aux Antilles, la figure de Fanon est présente depuis des années dans les luttes marxistes et indépendantistes à l’image du mouvement contre la « pwofitasyon » en Guadeloupe. S’il est des mouvements noirs qui pensent les problématiques postesclavagistes, les questions de ségrégation sur le territoire, les imbrications inextricables entre les questions de classe et les questions de race, ce sont bien ceux-ci. En métropole, la situation est différente. Le Fanon noir, phénoménologue et psychiatre, mais aussi le théoricien de la libération de la décolonisation, le combattant tiers mondiste a été ignoré et oublié par la gauche française et les mouvements antiracistes des années 1980-2000. Son retour est concomitant d’une réactualisation de la question noire, mais je ne crois pas qu’il soit une référence constitutive de l’identité du CRAN. Fanon n’est pas seulement une figure noire, mais aussi une figure communiste, révolutionnaire, internationaliste, tiers-mondiste. Or la perspective du CRAN, qui est plutôt une force de lobby auprès des partis de droite et de gauche, est plutôt consensuelle.

Regards.fr : L’usage féministe de Fanon peut sembler incongru tant on a reproché à celui-ci sa misogynie…

Elsa Dorlin : On ne peut pas sauver Fanon. Il y a chez lui un virilisme qui clive les féministes, y compris les féministes caribéennes et Africaines Américaines. Certaines pages sur la femme blanche et la femme noire sont ultra misogynes. Mais, selon moi, c’est un premier niveau de lecture. Il faut aller au-delà. Dans Peau noire, masques blancs, Fanon considère que le désir de reconnaissance de l’homme noir passe par la sexualité. Il analyse comme la volonté d’être reconnu, se transforme en volonté d’être reconnu comme viril et donc comme Blanc. A la dialectique classique du maître et de l’esclave, il oppose une dialectique impossible, une mascarade de dialectique symbolisée par le désir de « baiser les femmes » blanches (c’est ce qu’il écrira dans Les damnés de la terre). Attention à ne pas se méprendre : à travers cette image provoquante, il essaie de nous prévenir des effets retors des dispositifs de domination qui assurent leur condition de reproduction en imposant aux dominés les voies – nécessairement piégées – par lesquelles ils peuvent se libérer. Ainsi, ce que nous donne à penser cette analyse fanonienne c’est que les sujets racisés (les descendant.e.s d’esclave, les indigènes…) ont constamment été interpellé.e.s dans et par la sexualité – tour à tour émasculés, violé.e.s ou bestialisé.e.s… -, mais aussi, et plus fondamentalement, que les colons blancs ont imposé leur domination à travers une symbolique sexiste mais aussi des technologies de genre et de sexualité. Enfin, que nous dit Fanon si ce n’est que cet engendrement réciproque du genre et de la race implique que nos imaginaires, nos désirs et nos représentations sont les symptômes des rapports de pouvoir.

Regards.fr : Mais la libération politique va de pair, chez lui, avec une libération sexuelle ?

Elsa Dorlin : Pour Fanon, la lutte va jusque dans le lit. En d’autres termes, la sexualité est politique. Plus encore, les scènes de libération nationale passeront aussi et surtout par le corps. Il s’agit de libérer une énergie corporelle pour se dégager de la domination coloniale qui empoigne les corps, les empêche de bouger, de respirer, de se relever. Cette idée de corps enfermés, immobiles, contraints jusque dans leurs moindres mouvements est aussi pertinente pour penser le sexisme. Dans la casbah, on ne peut pas respirer. Les rues sont étroites, les logements exigus et sales, le corps impossible à déployer, décrit Fanon dans Les damnés. Dans un environnement sexiste, on retrouve cette idée de corps dominés dont le moindre geste est empêché, sous contrôle. La libération va donc être musculaire, à la manière d’une explosion orgasmique. Avec Fanon, on peut construire d’autres mythologies de lutte : on oublie souvent de réaliser et d’exprimer que ça fait plaisir de lutter, que ça déploie le désir, que ça augmente la puissance d’agir. C’est ça aussi la politique, le plaisir…

Regards.fr : La violence est au coeur de sa théorie de la libération. Quel rôle joue-t-elle ?

Elsa Dorlin : Il y a chez lui une apologie de la violence : la violence désintoxique, écrit-il. C’est une pratique nécessaire tant le dispositif dominant est oppressant. Sans elle, la dynamique de l’oppression ne peut être rompue. Au fond, elle est ce qui permet au sujet d’interrompe le cours de l’histoire des dominants pour écrire l’histoire des vaincus, pour écrire sa propre histoire. Tout le problème éthique et politique que Fanon nous laisse en héritage, c’est de savoir que faire de cette violence une fois qu’on y a mis les mains. La violence ne va t-elle pas finir par nous intoxiquer en retour ? Ma réponse, c’est que la violence n’est pas un moyen. Nous devons suspendre ce raisonnement qui consiste à assimiler la violence à un moyen dangereux qui « salit » nécessairement les fins les plus nobles. La violence est une pratique. On ne peut donc pas décider a priori de la pacification. On demande toujours aux dominés de faire l’effort éthique de renoncer à la violence, ce qui revient à leur infliger une double peine : ils doivent non seulement se libérer, mais également se « rendre », comme s’il s’agissait d’une condition à l’égalité, à la liberté. On explique communément aux femmes, par exemple, qu’elles doivent se libérer tranquillement, en disant s’il vous plaît. Au contraire, si elles retournaient systématiquement une baffe à celui qui a les mains « baladeuses », peut-être qu’il y réfléchirait à deux fois avant de recommencer. Dans ces conditions, il faut assumer le stigmate de la violence dans la mesure où celle-ci est la condition même de l’agir politique.

Regards.fr : Pour Fanon, le concept doit se faire « muscle ». Cela aide-t-il à penser comment être un intellectuel critique ou engagé aujourd’hui ?

Elsa Dorlin : Ce concept vient à point nommé : on a besoin de redonner corps à nos théories. Fanon s’exprime ainsi dans Les damnés de la terre, au moment où il prend les armes pour aller combattre. J’aime cette sensualité de la pensée et du politique. En tant que féministe, c’est pour cela que j’admire la force sidérante de l’œuvre fanonienne. Le fait que la théorie est toujours et en même temps pratique et la pratique théorique, l’idée que nous sommes toujours situé.e.s et jamais en dehors de notre corps, de notre histoire, des rapports sociaux qui nous constituent, sont des principes constitutifs de ma posture. Ce que nous disons nous engage, mais nous ne sommes pas désincarnés, nous sommes ces corps militants, combattants qui parlent tout autant que nos écrits.

A lire

Frantz Fanon. Oeuvres,
préface d’Achille Mbembe

éd. La Découverte, 884 p., 27 €.

Frantz Fanon. Une vie

de David Macey

éd. La Découverte, 597 p., 28 €.

Frantz Fanon. De l’anticolonialisme
à la critique postcoloniale

de Mathieu Renault

éd. Amsterdam, 224 p., 14 €.

Notes

[1Conseil représentatif des associations noires de France.

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