Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 25 novembre 2008

Frédéric Keck : « Lévi-Strauss a anticipé les crises du capitalisme »

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a eu cent ans vendredi 28 novembre. L’occasion de revenir sur une pensée critique et controversée et sur l’actualité de ses combats tant écologiques qu’anticolonialistes. Entretien avec le chercheur Frédéric Keck.

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Frédéric Keck est chargé de recherches au CNRS dans le groupe de sociologie politique et morale. Il a participé à l’édition des ?uvres de Claude Lévi-Strauss dans La Pléiade, parues au printemps 2008. Il est l’auteur de Lévy-Bruhl, entre philosophie et anthropologie (Cnrs éditions, 2008), de Claude Lévi-Strauss, une introduction (La Découverte, 2005) et de Lévi-Strauss et la pensée sauvage (Puf, 2004).

Lévi-Strauss permet-il de penser l’époque contemporaine et la spécificité de ses enjeux politiques ?

Frédéric Keck. Lévi-Strauss permet de penser les catastrophes écologiques qui sont en cours, et les moyens d’y résister par l’intelligence. Il a observé plusieurs catastrophes avec pessimisme : l’extinction des Indiens en Amérique, la Shoah en Europe, l’explosion démographique en Asie et même, plus récemment, la crise de la vache folle. Je vois son anthropologie comme une façon d’étudier les structures à travers lesquelles les hommes ont maintenu un ordre malgré le désordre ambiant.

Parlant de Sartre, Aron et Lévi-Strauss, la philosophe Catherine Clément explique que ce dernier est « le plus actuel des trois » et que « c’est chez (lui) qu’on trouvera (...) une vraie prescience des questions d’aujourd’hui » . êtes-vous d’accord avec elle ?

F.K. Sartre et Aron ont accompagné le développement du capitalisme industriel, qui était pour tous les deux un vecteur de liberté en des sens très différents. Lévi-Strauss a anticipé les crises actuelles du capitalisme parce qu’il a étudié des formes précapitalistes de société. Il nous permet de prévoir les formes que prend la société lorsque s’épuise le modèle industriel des années soixante, lorsque la question devient moins celle de la liberté par le travail que celle de la création par l’intelligence.

Après la période des controverses, Lévi-Strauss est-il devenu un outil, voire un modèle, pour les intellectuels critiques d’aujourd’hui ?

F.K. Lévi-Strauss n’a jamais voulu être un maître ni proposer des théories toutes faites. Mais je trouve dans son œuvre un modèle de lucidité, car il observe notre société à travers un « regard éloigné ». Toute posture critique reprend, d’une manière ou d’une autre, la position d’extériorité qui est celle de l’ethnologue.

Rétif aux interventions publiques, il avait refusé, par exemple, de signer le manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie. A l’heure où les intellectuels sont sommés de prendre position sur tout, quelle place pour la figure du savant qu’il incarne ?

F.K. Lévi-Strauss est passé pour un savant conservateur parce qu’il s’est retiré dans sa maison de campagne pour écrire les Mythologiques, de 1964 à 1971, au moment où les intellectuels participaient à de grands combats politiques. Mais on a oublié qu’au début des années soixante, il apparaissait comme un intellectuel critique, et même comme l’inspiration des grands intellectuels critiques : Foucault, Deleuze, Bourdieu... La singularité de Lévi-Strauss comme intellectuel, c’est d’effectuer un geste critique dans la théorie, en tirant toutes les conséquences de la rigueur de la science et de l’égalité qu’elle suppose entre les intelligences humaines. Chacun de ses livres est une intervention dans une conjoncture donnée : La Pensée sauvage en 1962, à la fin de la guerre d’Algérie, Histoire de Lynx en 1991, à la veille de la célébration des cinq cents ans de la conquête de l’Amérique. Mais cette intervention est toujours décalée, car Lévi-Strauss observe nos sociétés depuis les sociétés « sauvages ».

Le mot « sauvage » accolé à « pensée » traduisait selon vous une insolence vis-à-vis des questions académiques et de ses objets de recherche. Que reste-t-il de cette insolence aujourd’hui ?

F.K. On a du mal à imaginer aujourd’hui la provocation que constituaient les livres de Lévi-Strauss dans la pensée française des années cinquante. En parlant de sexualité, de tatouages, de chasse, il produisait une libération de la pensée. Simone de Beauvoir, Gayle Rubin ou Françoise Héritier, fondatrices des études féministes en France et aux États-Unis, ont été bouleversées par la lecture des Structures élémentaires de la parenté, puis elles ont remis en question certains points de la démonstration de Lévi-Strauss : il affirme que les femmes sont échangées par les hommes et non l’inverse, il privilégie l’hétérosexualité, il subordonne les substances féminines aux formes masculines... Aujourd’hui ces questions font davantage partie du paysage académique, mais d’autres questions abordées par Lévi-Strauss, comme l’écologie, restent marginales. Or, c’est aussi le sens de « sauvage » : « de la forêt".

Ses principaux combats, écologiques et anticolonialistes, sont-ils aujourd’hui dépassés ?

F.K. Lévi-Strauss fut un des premiers à « décoloniser » l’anthropologie. Ce combat contre le colonialisme n’est malheureusement pas dépassé : on assiste en effet à de tristes résurgences de cette posture qui explique aux peuples « inférieurs » la leçon des peuples « supérieurs ». Son combat écologique, je le résumerais ainsi : nous sommes tous aussi intelligents devant les catastrophes qui détruisent notre environnement. Il est à mon avis très actuel. C’est même sans doute sur les ruines du colonialisme qu’un véritable combat écologique peut être mené, lorsque certains peuples cesseront d’imposer à d’autres peuples leurs déchets à la fois matériels et culturels. Rappelez-vous la phrase terrible de Tristes tropiques (1) : « L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. »

Quelle est la portée politique de cette œuvre à distance des partis et des idéologies politiques ? Lévi-Strauss, qui a affirmé dériver vers l’anarchisme de droite, n’a-t-il pas aussi un côté traditionaliste ?

F.K. Cet « anarchisme de droite » consiste à étudier les traditions locales transmises par les diverses sociétés sans supposer la supériorité d’aucune. Lévi-Strauss se bat contre les formes de civilisation imposées et donc destructrices parce qu’homogénéisantes. Il étudie les petites sociétés capables de créer des différences en aménageant leur environnement de façon singulière. Lévi-Strauss ne défend donc pas la tradition mais les traditions, parce qu’elles permettent de critiquer l’idée d’une tradition unique et autoritaire. C’est très difficile à situer dans l’éventail des partis politiques. Cela se rapprocherait plutôt de l’écologie de droite. Mais les partis écologistes visent toujours à s’allier au pouvoir pour agir, alors que Lévi-Strauss n’a pas ce souci. Son but est plutôt de secouer les esprits.

Quel est son rapport au marxisme ?

F.K. Lévi-Strauss a très tôt lu Marx. Il était très engagé au parti socialiste dans sa jeunesse, quand le terme « socialiste » avait un sens fort. Il a fait sa maîtrise de philosophie sur le matérialisme historique de Marx et rédigé pour le Parti socialiste belge une brochure sur Babeuf (2) ! Mais je crois que son passage par l’Amérique du Sud puis du Nord a mis fin pour lui à l’espérance marxiste en une révolution à venir. En revanche, il a gardé de Marx le projet de décrire les sociétés dans leurs contradictions pour comprendre comment celles-ci les contraignent à se transformer.

Un philosophe en vogue, Slavoj Zizek, a expliqué à propos de l’exemple des Winnebago de Lévi-Strauss : « L’antagonisme ou bien l’ambiguïté structurale est inscrite dans la réalité elle-même. C’est ça la chose à retenir de la vieille notion de la lutte des classes. Un antagonisme ou déséquilibre qui fait partie de la réalité sociale elle-même. » Que vous inspire ce propos ?

F.K. C’est très juste. On retient souvent de la notion de structure qu’elle déshistoricise les sociétés en les figeant dans un ordre statique. Mais pour Lévi-Strauss, les sociétés sont pétries de contradictions parce qu’elles se constituent sur des signes instables. Les différentes structures qui constituent une société (économique, sociale, culturelle, religieuse...) sont en déséquilibre, comme un édifice feuilleté qui menace de s’effondrer en permanence et qui pourtant se maintient dans le temps. Comme l’a montré le philosophe Etienne Balibar, la lutte des classes se produit sur plusieurs niveaux, elle est « surdéterminée ». C’est pourquoi elle est incessamment relancée dans des formes qui restent imprévisibles.

recueilli par Marion Rousset

 [1] [2] A lire de Claude Lévi-Strauss

  • Tristes tropiques
  • Nature, culture et société
  • Race et histoire
  • La pensée sauvage
  • Mythologiques

Paru dans Regards n° 56, novembre 2008

Notes

[11. Livre de Lévi-Strauss publié en 1955.

[22. Gracchus Babeuf et le communisme, publié par la maison d’édition du Parti ouvrier belge L’églantine en 1926.

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