Accueil > économie | Par Simon Grysole | 1er septembre 2006

Fusion GDF-Suez : l’arnaque

On s’attendait au calme plat jusqu’aux prochaines élections. Le gouvernement a pourtant décidé, malgré une majorité réticente, de lancer la privatisation de GDF, en fusionnant l’entreprise publique avec le groupe privé Suez. Une mise en bouche à l’approche de la libéralisation totale du marché européen de l’énergie. Grandes manœuvres et répercussions.

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Le 7 septembre, le Parlement décide de l’avenir de Gaz de France. Le gouvernement veut faire avaliser son projet de fusion de Suez avec GDF. De fait, c’est une véritable privatisation de l’entreprise publique : dans le nouveau groupe, la participation de l’Etat serait minoritaire (34 %) alors qu’il contrôle actuellement 80 % du capital de GDF.

L’annonce de cette fusion, fin février, suscite de vives réactions dans les rangs... de la majorité ! A l’époque, le gouvernement prétend défendre Suez face à une menace d’OPA (1) hostile de la part du groupe italien Enel. L’argument du « patriotisme économique » est sans précédent pour défendre une fusion-privatisation. Cela relève de la supercherie : quoi de plus naturel à l’heure actuelle, qu’un groupe franco-belge soit racheté par un groupe italien ? Puis, la logique libérale reprend ses droits, avec la prétendue nécessité de constituer un grand groupe compétitif. Pour les ultralibéraux et la Commission européenne, les deux entreprises annoncent même la naissance d’un « concurrent crédible à EDF » (2).

Mais, outre le manque de confiance des députés UMP envers leur premier ministre pour conduire de nouvelles réformes, les hésitations de la majorité se fondent sur un calcul électoraliste. A neuf mois de la présidentielle, il lui semble risqué d’engager des mesures impopulaires. Mais la droite peut-elle se permettre de jouer l’immobilisme jusqu’en mai 2007 ?

Fusion vendue à l’ UMP

Pour les chiraquiens, cette mesure libérale importante serait à mettre à l’actif d’un quinquennat afin d’améliorer un bilan médiocre, et marquer par là une volonté d’agir. Pour le clan Sarkozy, de plus en plus majoritaire au sein de l’UMP, privatiser un service public quelques mois avant les élections est du plus mauvais effet. Cela pourrait déclencher la colère des consommateurs, par peur d’une flambée de la facture de gaz, et engendrer une forte mobilisation syndicale. Mais surtout, ce projet remet en cause la promesse faite par Nicolas Sarkozy lors de l’ouverture du capital de GDF, en juin 2004 : « C’est un engagement du gouvernement, EDF et GDF ne seront pas privatisés. Mieux, le gouvernement acceptera de porter de 50 à 70 % le taux minimum de détention du capital d’EDF et de GDF. » Pour celui qui prétend incarner « la rupture » dans neuf mois, c’est plutôt mal engagé.

C’est pourquoi ses proches manœuvrent pour faire échouer la fusion : en critiquant ouvertement le projet, obligeant Dominique de Villepin à reporter l’examen du texte en septembre, puis en sortant coup sur coup deux solutions alternatives, qui permettraient au ministre de l’Intérieur de ne pas perdre la face. Le « plan B » de Jean-Claude Lenoir, rapporteur UMP du projet de loi sur l’énergie, prévoyait de privatiser uniquement les activités concurrentielles du groupe, pour les fusionner avec Suez par la suite. Puis Patrick Devedjian propose son « plan C », un montage complexe incluant EDF et permettant à l’Etat de conserver 60 % de GDF. De l’avis des députés, ce sont des projets fantaisistes, mal ficelés, prévoyant le démantèlement de GDF, et donc encore moins acceptables pour la majorité.

Pour les dirigeants de Suez et GDF, comme pour le gouvernement, il n’y a qu’un seul projet : la fusion totale des deux groupes. Selon Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l’Assemblée, il y aurait désormais « une très grande majorité de députés UMP » favorable à la fusion alors qu’ils étaient moins d’une centaine fin juin. C’est l’aboutissement d’une campagne de communication gouvernementale très active auprès des parlementaires. Même Jean-François Cirelli, le président de GDF, est sorti de son rôle : exécuter les orientations décidées par les députés et le gouvernement : en relayant la propagande pro-fusion devant l’Assemblée. Gérard Mestrallet, le PDG de Suez, s’est lui assuré du soutien d’une vingtaine de députés UMP, en les invitant à se rendre à la finale de la Coupe du monde en jet. On frôle la corruption...

Sarkozy abdique. Sans s’opposer au projet, il tente d’être le plus discret possible sur cette question. Mais service minimum oblige, en tant que ministre du gouvernement, il finit par déclarer le 16 août : « J’ai indiqué mon accord à ce projet pour constituer un grand pôle énergétique français », ajoutant que « ce n’est certainement pas à huit mois d’une échéance qu’il faut se diviser ».

« Guerre énergétique »

Sauf retournement de situation, une des entreprises publiques les plus rentables va donc être livrée au privé. GDF connaît en effet les meilleures performances économiques de son histoire : troisième société publique au niveau du résultat net annuel, un taux d’endettement faible et son bénéfice qui a bondi à 1,7 milliard d’euros en 2005, soit une hausse de 29 %. Mais remettre en cause aujourd’hui l’adage libéral selon lequel le privé est intrinsèquement plus efficace, plus rationnel, plus rentable, serait évidemment faire preuve d’archaïsme. D’ailleurs, l’argumentaire gouvernemental ne repose pas sur les avantages présupposés d’un recours au privé, mais sur les bienfaits d’une fusion permettant la constitution d’un groupe concurrentiel à dimension européenne. La nouvelle entité permettrait d’atteindre une « taille critique ». Baisse des coûts fixes et économies d’échelle seraient alors au rendez-vous. Pourtant, d’après la documentation interne de GDF, l’entreprise est déjà le numéro un du gaz en Europe. Et la fusion ne ferait que juxtaposer les activités énergétiques de Suez en Belgique et de GDF en France.

Les « pro-fusion » évoquent également une meilleure « sécurité de l’approvisionnement ». Mais le regroupement des deux entreprises ne crée pas de rapport de force supplémentaire, puisque l’achat du gaz dépend davantage des relations politiques avec les pays fournisseurs. Quant à l’effet de synergie entre les deux groupes, il risque d’être faible puisque le noyau dur des activités de Suez en France concerne l’eau, l’assainissement, la collecte des déchets, etc. Et il faut ajouter que la nouvelle entité pourrait être à la merci d’une OPA de la part de groupes énergétiques plus importants, comme l’allemand EON-Rhurgas ou le russe Gazprom.

En revanche, on peut être sûr que la pression financière va s’accentuer sur le nouveau groupe et aura des répercussions sur l’emploi, les conditions de travail ou les garanties collectives, ajoutées à une dégradation de la mission de service public. La CGT estime que les réductions d’effectifs pourraient concerner entre 4 000 et 6 000 salariés de GDF. L’exemple du Royaume-Uni est frappant : depuis la privatisation de l’électricité, 62 % des effectifs ont été supprimés selon le syndicat Prospect.

Cette opération est bien sûr hautement profitable pour les actionnaires de Suez, dont le tiers sont des « hedge funds » (« fonds de performance », professionnels de la spéculation financière). Car les grands services publics privatisés sont des vaches à lait pour les actionnaires privés : la concurrence y est relativement faible et des profits conséquents peuvent donc être réalisés rapidement, grâce à une augmentation des tarifs pouvant être décidée de façon quasi unilatérale.

A l’heure de la « guerre énergétique », selon les termes de Thierry Breton, ministre de l’Economie, il serait indispensable de se doter « d’acteurs de taille mondiale ». C’est pourtant le même qui affirmait en juin 2005, au moment de l’entrée en bourse de GDF, que le groupe possédait désormais les moyens financiers de « se développer seul ».

PS-droite, le consensus ?

Libéralisation, déréglementation, privatisation : depuis vingt ans, les gouvernements successifs ont fini par banaliser ces politiques antisociales, qui rognent lentement sur l’ensemble des activités économiques et sociales. Le cas de la privatisation est emblématique : elle était auparavant l’un des symboles de l’affrontement droite-gauche. Depuis la vague de privatisations réalisée entre 1997 et 2002 par le gouvernement Jospin, c’est devenu une mesure quasi consensuelle. C’est ainsi que d’un secteur public qui comptait 3 500 entreprises et 2,35 millions de salariés en 1986, on est passé à 1 200 sociétés pour à peine 900 000 salariés aujourd’hui.

Et depuis 2004, avec l’ouverture du capital d’EDF et GDF, c’est un des derniers grands secteurs publics qui est en train de passer entre les mains d’intérêts privés. Il restera la SNCF et La Poste, où les préparatifs en vue d’une privatisation ont déjà commencé. Dans son programme pour 2007, le PS n’a visiblement pas l’intention de renverser cette tendance, mis à part un retour au statut 100 % public d’EDF. Encore faut-il apporter du crédit à cette promesse électorale. Lors de la campagne électorale de 1997, les socialistes niaient toute privatisation de France Télécom. Or, ce sera l’une des premières mesures du gouvernement Jospin en fin d’année.

A part Laurent Fabius, qui propose une fusion sous statut public, on n’entend guère les leaders socialistes promettre une nationalisation du futur groupe Suez-GDF. C’est plutôt dans une bataille procédurière que le parti a l’intention de s’engager. Le 7 septembre, la gauche parlementaire a décidé d’engluer les débats sous une pluie d’amendements (3), ce qui peut contraindre le gouvernement à passer son projet de loi en force à l’aide de l’article 49-3 (4). A gauche du PS, nombreux sont ceux qui réclament depuis longtemps une fusion EDF-GDF, et souhaitent s’opposer à la dérive sociale-libérale en réclamant « l’arrêt des privatisations totales ou partielles », ainsi que la constitution de « monopoles publics pour l’énergie, les transports, les télécommunications », etc. (5).

Mais à court terme, l’avenir de GDF va dépendre de l’importance de la riposte des gaziers. D’ores et déjà, une consultation du personnel de GDF sur la fusion est prévue le 7 septembre, et une journée d’action nationale dans le secteur de l’énergie est organisée le 12 septembre à l’appel de FO, la CGT, la CFTC, la CFE-CGC et SUD. Les agents d’EDF et GDF s’étaient déjà mobilisés à différentes reprises contre l’ouverture du capital et l’entrée en Bourse de leurs entreprises, sans résultat. Après ces échecs, sauront-ils montrer à nouveau leur détermination à défendre le service public, et entraîner avec eux un mouvement social d’ampleur ? Et ainsi remettre au goût du jour la question des nationalisations pour 2007 ?

1. Une offre publique d’achat consiste à proposer aux actionnaires d’une société de racheter toutes leurs actions à un prix supérieur au cours en Bourse, dans le but de prendre le contrôle de l’entreprise.

2. Dossier de notification remis à Bruxelles par Suez et GDF,à propos du projet de fusion

3. Leur nombre pourrait être porté à 96 000, déposés par le PS et le PCF. Du jamais vu.

4. L’article 49, alinéa 3, de la Constitution permet l’adoption d’un projet de loi sans discussion et sans vote sur le texte, en cas de blocage de l’opposition ou de réticences de la majorité. Cette décision peut être remise en cause par une motion de censure votée par la majorité des députés.

5. Cf. Charte anti-libérale.

L’ouverture du marché

Cette fusion a lieu dans un contexte de modification complète du secteur énergétique en Europe. La directive européenne sur l’ouverture totale des marchés, ratifiée par le gouvernement Jospin en 2002, sera effective en juillet 2007. Cette libéralisation attendue provoque une vague de fusions et d’acquisitions dans ce secteur, amenant à la constitution d’oligopoles privés où les investissements sont délaissés au profit d’une rentabilité financière à court terme.

La forte spéculation sur les marchés du gaz et de l’électricité attise les convoitises des fonds de pension, des banques d’affaires et autres requins de la finance. C’est pourquoi, même l’économiste libéral américain Paul Krugman se déclare opposé à la libéralisation du secteur de l’énergie, le considérant comme un secteur trop facilement manipulable (1). Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Italie ou au Danemark, privatisation et libéralisation ont entraîné une explosion des prix ajoutée à des dysfonctionnements majeurs. Pour exemple, en août 2003, la panne historique de vingt-quatre heures en Californie provoquée par une pénurie forcée à des fins spéculatives.

La nouvelle formule tarifaire du gaz, décidée en 2004 par le gouvernement, permet déjà de s’aligner progressivement sur les prix des marchés européens. Alors qu’auparavant, le prix du gaz se devait de refléter les seuls coûts d’approvisionnement. Résultat : une hausse de 30 % du prix du gaz en dix-huit mois. L’entrée de GDF en Bourse, l’ouverture partielle du marché à la concurrence depuis 2000, et le recours au marché spot (2) pour 10 % de son approvisionnement expliquent ce changement de politique. L’augmentation du prix du gaz risque de s’accélérer (3), puisqu’on peut douter de la capacité de l’Etat à continuer d’imposer des tarifs régulés à un groupe privé, d’autant que Suez les a toujours combattus. Si les prix libres : largement plus élevés : cohabitent actuellement avec les tarifs publics, l’ouverture du marché du gaz signifie, par définition, la disparition de ces derniers.

1. Paul Krugman, « In broad daylight », The New York Times, 27 septembre 2002.

2. Un marché de l’approvisionnement du gaz au jour le jour, où le prix est fixé instantanément en fonction de l’offre et de la demande, et donc, par définition, très volatil. La majeure partie de l’approvisionnement de GDF (80 %) provient encore de contrats d’approvisionnement à long terme (20-25 ans) avec les fournisseurs, 10 % provient de sa propre production de gaz.

3. Le cabinet Oddo Securities prévoit une hausse de 13 % en juillet 2007. La Tribune, 14 août 2006.

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