Accueil > actu | Par Jackie Viruega | 1er juillet 1999

« Garder tous les élèves et s’en occuper, tels qu’ils sont »

Entretien avec FRANçOIS DUBET

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Voir aussi Des mesures gouvernementales sous surveillance Le rapport sur les collèges remis par François Dubet insiste sur la nécessité absolue de garder le collège unique. La ministre de l’enseignement scolaire s’en inspire en partie pour une série de mesures officielles, qui provoquent des réactions mitigées.

Quel paradoxe, qu’une structure comme le collège unique, créée pour favoriser l’égalité, produise de l’inégalité ! Voilà qui n’est pas vraiment une découverte pour le sociologue que vous êtes ?

François Dubet : Sur une longue période, une structure qui propose une offre égalitaire crée de l’égalité. C’est ce qui s’est passé avec le collège unique : des publics qui n’avaient pas autrefois accès à cet enseignement y sont entrés, la durée globale des études s’est allongée, le niveau moyen s’est élevé. Dans l’absolu, l’égalité des chances pour tous a progressé.

Si on adopte un point de vue plus relatif, c’est un fait que l’école reproduit et même aggrave les écarts entre les catégories sociales. D’où proviennent les écarts ? De la demande des élèves, qui ne viennent pas du même milieu et n’ont pas les mêmes ressources. De l’offre scolaire qui n’est pas homogène, de meilleure qualité dans les établissements fréquentés par les enfants des classes moyennes et supérieures, inégale aussi selon les quartiers, donc selon l’environnement, favorisé ou non, du collège.

Mettez un élève faible dans une filière faible, il ne progressera pas et le niveau général baissera. Mettez-le avec de meilleurs élèves, son niveau s’améliorera. Or les élèves les plus faibles ont un certain nombre de "chances" de se trouver là où l’offre scolaire sera moins bonne. Le détournement de la carte scolaire par certaines familles, pratique répandue dans tous les milieux, est la preuve concrète de l’existence de ces inégalités et la réponse pratique de parents à ce problème. Mais de manière générale, le traitement égalitaire de personnes inégales conduit à reproduire les inégalités de départ. Celles-ci peuvent encore s’aggraver à cause des facteurs que je viens d’évoquer. Le rapport sur les collèges est donc orienté par cette idée générale : si les élèves sont inégaux et qu’on ne peut ni ne veut se séparer des plus faibles, il faut maintenir l’hétérogénéité des classes, mélanger les élèves pour ne pas traiter plus mal les plus faibles, et donner ensuite à ces derniers plus de ressources pour combler les écarts.

Cette philosophie est en phase avec ce que pensent environ 60 % des enseignants, même si cela ne correspond pas forcément à leurs pratiques. Face aux difficultés du collège et du métier, face au manque de motivation des élèves, seule une minorité d’enseignants a une réaction de repli. La grande majorité désire que le collège s’occupe de tous les gamins. Ils en réclament les moyens et sont prêts à changer leurs manières de travailler. Le bilan que tire ce rapport est sombre pour le collège mais optimiste quant aux enseignants.

Quelles mesures proposez-vous et qu’entendez par le terme de pilotage dont vous dites qu’il doit traduire une volonté politique ?

François Dubet : Les mesures sont simples en principe, beaucoup plus compliquées à mettre en pratique, mais nécessaires si on est convaincu que tous les gamins doivent aller dans la même école et qu’il n’est pas question de retourner en arrière en réinstaurant deux types de collège. Garder tous les élèves signifie s’en occuper. Quand ils ne savent pas bien lire en sixième, par exemple, le collège reprend ce qui n’a pas été fait en primaire ! Adopter ce point de vue a une conséquence : la priorité en classe de sixième est de mettre les élèves en capacité de faire leur scolarité. Tant pis si le programme en pâtit. Il faut aussi développer les études dirigées. L’organisation de vraies études incombe aux enseignants, des études qui ne soient pas un cours supplémentaire et qui ne se rattachent pas forcément à leur discipline. Cela induit des changements pédagogiques importants. Jouer à fond le principe de la classe hétérogène suppose une aide aux enseignants, la mise en place de groupes de travail, la diversification des méthodes.

Le deuxième axe de réflexion proposé par le rapport répond à un autre problème, plus profond. 40 % des collégiens n’iront pas en second cycle d’enseignement général mais tout le collège est organisé autour des savoirs préparatoires à une seconde générale. Cette manière de faire inspirée du lycée s’impose à tous, alors que près de la moitié des collégiens ira dans les filières professionnelle et technologique.

Je milite donc pour que les cultures de l’enseignement professionnel et technologique pénètrent au collège. Pour deux raisons. D’abord pour revaloriser ces cultures, qui ont la même utilité et la même dignité, bien que l’orientation dans ces filières soit proposé à ceux qui ne sont "pas bons" dans les disciplines générales. Et puis pour l’édification de tous, pour que chaque élève sache ce que sont une machine et un ordinateur. Cela pourrait motiver un nombre considérable de gamins qui s’ennuient dans des collèges conçus pour les anciens lycéens.

Je mesure ce que cette transformation exigera de remises en question ! Le refus des classes de niveau constitue le troisième axe de travail du rapport. Instaurer implicitement des classes de niveau, c’est-à-dire reléguer les uns pendant qu’on crée de "bonnes" classes latin-allemand par exemple, n’est pas convenable. Les classes de niveau existantes, les quatrièmes d’aide et de soutien et les troisièmes d’insertion, où l’enseignement est plus pratique et la liberté plus grande vis à vis du programme, ont besoin d’être évaluées : il faut garder celles qui sont utiles et fermer les autres. Si un établissement a regroupé ses "mauvais élèves" et qu’il ne se passe rien, il faut supprimer cette classe, ou alors s’efforcer de la faire fonctionner. L’homogénéité totale est impossible mais ce n’est pas une raison pour laisser faire n’importe quoi.

Les quatrièmes et troisièmes technologiques ont été supprimées. Quelques-unes fonctionnaient très bien et d’autres très mal. Aucune n’a été contrôlée, toutes ont disparu. On a appliqué une mesure administrative globale. C’est un mode de fonctionnement du système éducatif qui ne peut se perpétuer.Les changements sont nécessaires du côté de l’administration aussi. Les établissements doivent bénéficier d’une autonomie, mais contrôlée. Impossible de continuer à ignorer ce qui se passe à l’intérieur des établissements. D’autant que leur qualité dépend aussi de la richesse des communes dans lesquelles ils sont implantés. Le pilotage consiste à donner de l’autonomie mais à contrôler.Autre aspect de la question. On exhorte les enseignants à travailler en équipes, à modifier leurs méthodes pédagogiques, etc. Mais que fait l’inspecteur ? Il vérifie si l’enseignant est capable de faire le programme dans sa discipline. Il faut donc que l’inspection et l’administration se rapprochent des enseignants tout en leur laissant de l’initiative.

Voici deux plaintes récurrentes. Beaucoup d’enseignants sont très mécontents que leurs élèves ne possèdent pas les acquis qu’ils auraient dû obtenir dans les classes antérieures ; de nombreux parents ne comprennent pas pourquoi on ne fait pas redoubler les élèves qui n’ont pas le niveau pour passer dans la classe suivante. Qu’en pensez-vous ?

François Dubet : La plainte est une expression répandue ! Le lycée se plaint de ce qui a été fait au collège, qui se plaint de l’école primaire, qui se plaint de la famille, etc. On peut poursuivre longtemps ce type d’imprécation. Il faut s’occuper de l’élève comme il est. L’inefficacité du redoublement a été prouvée par toutes les études consacrées à ce sujet. Il n’est utile qu’à certaines conditions, l’existence d’un vrai projet pour l’élève qui désire lui-même redoubler. Mais répéter sans cesse "si tu n’as pas le niveau, tu redoubles" ne fait que mettre la pression sur les élèves et sert éventuellement à éjecter les plus faibles à moyen terme. Cela ne produit aucune amélioration scolaire. La différence de score entre les redoublants et les non redoublants est minimale. Et le taux de redoublement est indépendant du niveau de l’établissement : dans tous les cas il y a toujours 10 % d’élèves plus faibles, mais ils ne le sont que par rapport aux autres, donc quel que soit le niveau. Le redoublement devrait rester une exception, sinon il deviendrait un mode de gestion et les effectifs exploseraient. Je suis favorable à ce que les parents puissent contester un redoublement. Il n’existe pas en Finlande, qui a un des meilleurs scores d’Europe pour la réussite au collège. Mais en France, il y a une croyance dans le redoublement...

Que pensez-vous des rapports entre parents et enseignants ?

François Dubet : Ils sont mécontents les uns des autres ! Les enseignants trouvent que les parents ne suivent pas assez la scolarité de leurs enfants mais qu’ils veulent trop peser sur les décisions que prend l’établissement. Les parents jugent les enseignants trop repliés sur leurs habitudes et enlins à ne solliciter les familles que pour des activités sans enjeu, comme la fête de fin d’année.

Autrefois leurs relations étaient excellentes car inexistantes. Le système fonctionnait beaucoup moins bien qu’aujourd’hui, mais la majorité de la population n’attendait pas grand chose de l’école. La plupart des familles étaient satisfaites si l’instituteur, qu’elles considéraient comme un notable, avait appris aux enfants à lire, écrire, compter.

Aujourd’hui les conditions ont changé et le regard des uns sur les autres aussi. Le niveau culturel général des familles s’est beaucoup élevé, ce qui les rend plus exigeantes ; leur mécontentement est à la mesure de cette attente. Les enseignants exigent de leur côté un suivi scolaire important de la part des parents, supposant par là que tous soient compétents pour le faire, ou disponibles, ce qui est faux. Il y a quelquefois une telle distance culturelle entre les parents et les enseignants qu’on se demande s’ils vivent dans le même monde ! Ils ont en tout cas du mal à se comprendre.

* Sociologue, université de Bordeaux, auteur du rapport sur les collèges remis le 18 mai au ministère de l’Education nationale. A publié notamment Sauver l’école (avec Philippe Petit), Textuel, 1999, les Lycéens, Seuil, 1996.

Autres auteurs du rapport sur les collèges : Marie Duru-Bellat, sociologue, université de Dijon ; Alain Bergounioux, historien, inspecteur général ; Roger-François Gauthier, directeur du Centre national de documentation pédagogique.

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