Accueil > actu | Par Marion Rousset | 1er février 2009

Gauche de gauche. La République de la discorde

Le feuilleton sur les questions qui fâchent au sein de la gauche radicale se poursuit ce mois-ci. Après les stratégies et les alliances, puis l’Europe, nous nous penchons cette fois sur la République. Un cadre qui est loin de faire l’unanimité dans la galaxie antilibérale. Le point de vue passionné de quatre acteurs politiques des Verts, du Parti de gauche, du NPA et du Parti communiste.

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Le Parti de gauche, cofondé récemment par Jean-Luc Mélenchon, a souhaité redonner des couleurs à l’idée de République. Cette nouvelle organisation voit, en effet, dans les principes républicains hérités des Lumières, un levier de transformation sociale. Mais c’est une question qui continue de diviser une gauche de gauche traversée par des histoires différentes. Si le Parti communiste reconnaît que la République ne tient plus aujourd’hui ses promesses démocratiques et sociales, il reste convaincu que ce cadre, une fois renouvelé, saura porter les idéaux de laïcité, de citoyenneté et de démocratie. En revanche, la LCR/ NPA et les Verts : pour des raisons qui ne se recoupent pas forcément : sont beaucoup plus sceptiques. Un représentant de chacun de ces partis apporte sa pierre dans un débat qui concerne la politique des minorités et la lutte contre les discriminations et soulève des questions aussi primordiales que l’affirmative action, les statistiques ethniques, la loi sur le voile à l’école... La gauche radicale ne pourra pas faire l’économie d’un débat sur cette question. M.R.

Claude Debons, secrétaire national du Parti de gauche : « La République peut subvertir l’ordre existant »

« Comment retrouver le fil de l’émancipation humaine à l’heure de la plus grave crise du capitalisme depuis 1929, par-delà l’effondrement du communisme stalinien et les capitulations de la social-démocratie ? « Le socialisme, c’est la République poussée jusqu’au bout » , disait Jean Jaurès. C’est dire s’il considérait la charge révolutionnaire encore contenue dans l’idéal républicain. Héritiers de la philosophie des Lumières, les principes républicains résonnent toujours comme un défi aux privilégiés. La souveraineté populaire contre l’actuelle dictature des financiers et des marchands. L’intérêt général contre les intérêts particuliers des puissants. La démocratie contre la dérive monarchique actuelle. Le fait national comme « communauté des citoyens » contre les politiques de rejet des immigrés. Et la laïcité, exigence toujours actuelle, contre les discours du chanoine de Latran. Bien sûr, la Révolution fut inachevée, le droit de propriété y survécut et l’exclusion des femmes demeura. La bourgeoisie utilisa les institutions contre les « classes dangereuses ». L’exportation de l’universalité servit de paravent aux expéditions coloniales. Et si le mouvement ouvrier a su « profiter des révolutions bourgeoises pour y glisser le communisme » , selon Jaurès, les rapports de la République et du mouvement ouvrier furent complexes, parfois antagonistes. Mais c’est sans doute aujourd’hui la notion de souveraineté populaire et de « démocratie jusqu’au bout » qui porte en elle la plus forte potentialité pour subvertir l’ordre existant : démocratie politique redonnant le pouvoir aux citoyens, démocratie économique mettant l’économie au service des besoins humains, démocratie sociale faisant entrer la citoyenneté dans les entreprises. C’est parce que nous avons tiré les leçons des expériences du passé que nous faisons de l’approfondissement et de l’élargissement de la démocratie, le levier essentiel de la transformation sociale. »

Nicole Borvo Cohen-Seat, sénatrice, responsable des institutions au PCF : « L’exigence d’une République nouvelle »

« La République est en crise : celle des promesses démocratiques et sociales qui en étaient constitutives. Aussi, il ne suffit pas de « l’invoquer ». Historiquement, le rêve de liberté, d’égalité, de fraternité s’est incarné dans la République ; la Révolution de 1789 lui a donné la figure du peuple ; 1948 sa devise ; la Commune de Paris, l’espoir du pouvoir des citoyens. Ce mouvement de longue portée a façonné une conception originale de la République que défendent les communistes : citoyenneté, laïcité, implication du peuple dans la vie politique, garanties démocratiques et sociales par de grands services publics issus de la Libération. Mais la République est aussi le cadre où les classes dirigeantes n’ont eu de cesse de préserver leur pouvoir et leurs intérêts, malgré les compromis sociaux qu’elles ont dû faire. Aussi, la République a été étatiste, nationaliste, colonialiste. Elle s’est reniée elle-même en 1940. Aujourd’hui, l’exclusion, les profondes inégalités sociales, la dérégulation, les privatisations de services publics délitent les liens sociaux, font perdre son sens à la devise républicaine et produisent les replis identitaires et le « communautarisme » entretenus par le pouvoir politique actuel. L’exigence d’une République nouvelle capable d’apporter des réponses démocratiques et sociales aux problèmes de notre temps existe et grandit, d’autant plus que le capitalisme montre sa faillite. Construire ces réponses, tout particulièrement les nouveaux rassemblements démocratiques nécessaires au niveau national, européen, mondial, est de la plus extrême urgence. »

Denis Baupin, adjoint au maire de Paris, membre du Collège exécutif des Verts : « L’écrasement de tout ce qui n’est pas dans la norme »

« Démocrate, on se sent forcément plus républicain que monarchiste ! Mais derrière le mot de République « à la Française », et dans le projet porté par ceux qui s’y auto-proclament « républicains », quel bagage lourd, poussiéreux, dogmatique, jacobin, dans lequel je ne me retrouve pas du tout. La République française s’est construite sur l’écrasement de ce qui n’était pas dans la norme. Or, la démocratie n’est pas que le fait de la majorité, c’est aussi le respect des minorités, le refus des discriminations, le goût de la diversité et de la mixité, notamment culturelles, par exemple les langues régionale, qui en France ont été laminées. La République française a, certes, une belle devise « Liberté, Egalité, Fraternité », mais aussi un hymne sanguinaire et militariste que les « républicains » veulent apprendre aux enfants et qu’il faut écouter au garde à vous ! A l’époque, ça avait du sens, dans une République entourée de monarchies ennemies. Mais on n’en est plus là ! Faut-il y voir un lien avec le fait que les « républicains » sont souvent d’un souverainisme étriqué, voire d’un anti-européanisme forcené ? Je me sens terrien avant d’être français. Alors, l’Etat-nation, ça n’est pas ma tasse de thé. Combien de conflits dramatiques causés encore aujourd’hui par le dogme de l’Etat-nation et des peuples sans Etat (Palestine, pays Basque, Kurdistan, Kanaky, Kosovo, Yougoslavie...) ? Dans ce système, un peuple sans Etat est un peuple sans droits. Alors, à la République Etat-nation centralisé, je préfère largement le fédéralisme et le régionalisme, qui s’incarnent dans une « Europe des régions et des peuples solidaires ». »

Pierre-François Grond, membre du bureau politique de la LCR et du NPA : « L’égalité politique ou civique ne suffit pas »

« Il n’y a pas une seule République avec un grand « R », il y en a plusieurs. Celle de la Commune de Paris n’est pas la même que celle des Versaillais de Thiers. Nous, on s’insurge contre l’idée d’une exception démocratique et républicaine française qui permettrait de faire l’économie d’une nouvelle rupture et d’une nouvelle révolution ! Certains pensent que la France a une vocation universelle, qu’elle est la patrie des droits de l’Homme, et sont en même temps très en retard sur la place des femmes dans la société et sur la question de la diversité, des populations dites issues de l’immigration. Historiquement, les pères de la République, Gambetta et Jules Ferry, qui font l’école publique gratuite et obligatoire dans les années 1880, sont ceux-là mêmes qui ont constitué un empire colonial. Et la IIIe République n’échappe pas, dans sa construction, à la vague de nationalisme qui traverse toute l’Europe occidentale et à l’antisémitisme qui se manifeste dans l’affaire Dreyfus. L’égalité politique ou civique ne suffit pas. Nous ne croyons pas, en effet, qu’il soit possible de mener une politique sociale d’égalité, voire de remettre en cause la propriété privée des moyens de production, à l’intérieur même de la République, uniquement par le jeu du suffrage universel. Aujourd’hui, on peut élire un représentant politique mais continuer dans sa vie quotidienne, son travail, à être soumis à une hiérarchie et un pouvoir qui n’obéissent pas aux lois républicaines et démocratiques. On est dans un pays capitaliste ! Or la République croise une conception jacobine, par le haut, de la transformation de la société. Nous sommes plutôt dans des stratégies d’émancipation par le bas. Le NPA a l’air de s’inscrire dans cette filiation. »

Paru dans Regards n°59, février 2009

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