Accueil > politique | Par Roger Martelli | 1er janvier 2006

Gauche, mobilisation incertaine

La révolte des banlieues a montré que la lutte sociale continue. Plus dans les mêmes formes, ni avec les rêves, les signes ou les mots du mouvement ouvrier de naguère. La gauche sera-t-elle capable de la porter ?

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Ni la révolte des banlieues, ni l’état d’urgence n’ont provoqué un sursaut de mobilisation politique à gauche, comme on aurait pu s’y attendre après l’impulsion de la campagne référendaire récente. Sans doute ne faut-il pas exagérer le constat. L’état d’urgence a été critiqué, et vivement, du côté de l’extrême gauche, des Verts et du PCF. Des élus ont dit leur indignation et leur refus. Une pétition pour la saisine du Conseil constitutionnel a largement circulé sur Internet. La gauche intellectuelle la plus critique a écrit, mis en garde, dit qu’il fallait se mobiliser. Mais, très souvent, ce sont les intellectuels réputés « spécialistes » de la banlieue qui se sont exprimés. Et les manifestations de rue sont restées maigrelettes. On défile plus ou moins nombreux pour défendre les services publics, mais peu contre l’état d’urgence ou pour la dignité des périphéries urbaines méprisées. Quant aux condamnations massives de jeunes, malgré quelques essais pétitionnaires (1), elles ne se font pas entendre.

L’invisible état d’urgence

Les explications immédiates ne manquent pas. L’état d’urgence se proclame mais ne se « voit » pas. Passées les premières heures d’émeute, la présence de l’appareil répressif n’est guère plus intense en apparence qu’avant l’émeute. On s’est habitué à la situation nouvelle, comme on s’était accoutumé à Vigipirate ! De plus, le rapport à l’égard des émeutiers a été très ambivalent, dans les quartiers populaires et au-delà : on a pu tout à la fois comprendre les auteurs de violence et se montrer sensible aux appels au retour de l’ordre, fût-il sarkozyen... A-t-on craint, de-ci de-là, de se couper de cette part du monde populaire ? Sans doute. Il en est résulté un sentiment d’incertitude, tout au moins dans la gauche de la gauche.

On aurait tort de s’en tenir aux explications les plus immédiates. En fait, ce sont des problèmes plus importants qui se trouvent posés.

Premier problème : pour dépasser les amertumes et les désespoirs qui nourrissent la révolte, les mots ne suffisent pas. Ajoutons : les dénonciations ne suffisent pas. Il faut construire et c’est sur ce terrain que les difficultés sont le plus aiguës. Voilà plus de vingt ans que, par la force des choses, les élus les plus lucides se sont battus pour tirer le meilleur des « politiques de la ville ». Or, les révoltes de la fin 2005 montrent qu’elles ne sont pas sur le fond en état de répondre à l’urgence. Et reconnaissons alors une carence, à gauche : les municipalités ne peuvent pas appuyer leurs réalisations sur un cadre alternatif de politique urbaine aussi attractif et ambitieux que l’était, par exemple, le premier « communisme municipal » des années 1930-1950.

Second problème : la nature réelle des difficultés de la banlieue. Le noyau en est économique et social. Mais ce qui donne à la situation son caractère explosif est l’imbrication qui s’opère, depuis quelques décennies, entre l’inégalité des conditions et l’essor des ségrégations. Or, la gauche est, par tradition, plus habituée à traiter de la demande sociale que de la demande dite improprement « sociétale ». Mais à ne pas s’emparer avec force de la question, par exemple des discriminations : pensons au poids de la question « coloniale » : elle passe à côté d’un aspect de la réalité. Car c’est par le prisme du déni de droits et de la ségrégation qu’une large part des catégories populaires, les jeunes surtout, vit concrètement l’inégalité.

Luttes sociales nouvelles

La révolte des quartiers populaires de cette fin d’année aura remis sur le devant de la scène un problème qui court depuis quelques décennies. La lutte sociale n’est pas morte, l’histoire n’est pas « finie », comme l’espéraient les libéraux intégristes des années 1990. Mais elle ne revivra plus dans les mêmes formes, ni avec les rêves, les signes ou les mots du mouvement ouvrier de naguère. Si l’antilibéralisme, qui a montré en mai dernier ses capacités d’influence, passait à côté des formes modernes de la critique sociale, il pourrait bien ne pas trouver le terreau d’un nouvel enracinement. Si, par exemple, le combat salarial ne pouvait pas se raccorder à l’ensemble des luttes pour les droits, quel qu’en soit le champ d’exercice : les salariés au chômage, les précaires, les sans-papiers, les gays et lesbiennes, les malades du sida ou de l’amiante... : il pourrait bien ne pas apparaître comme le combat des générations les plus jeunes.

La droite, par l’entremise de Nicolas Sarkozy, montre une réelle capacité à articuler la visée économique (le libéralisme intégral) et le champ politique réel (la propension à l’ordre). Le libéralisme sait, quand il le faut, se faire « libéral-populisme ». Peut-être la gauche la plus déterminée a-t-elle du mal à se hisser à une ambition aussi grande.

1. cf. http: www.lapetition.com//

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