Accueil > actu | Par Roger Martelli | 1er mars 2008

Gauches : remettre l’ouvrage sur le métier

Une victoire est possible et nécessaire pour la gauche aux élections municipales. Mais est-elle suffisante ? Une gauche offensive, critique, constructive reste en attente en France. En Allemagne, elle s’appelle die Linke et elle a déjà gagné des marges de manœuvre. Analyse et tour d’horizon.

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Il y a moins d’un an, le phénomène Sarkozy crevait l’écran. Ray-Ban, kärcher, bling-bling, il dessinait les contours d’une droite assumée et expansive, quelque chose comme une contre-révolution libérale à la française. L’ambition était claire : permettre à la droite de rompre, et avec son immobilisme doctrinal, et avec ses valses-hésitations stratégiques. En bref, en finir irrémédiablement avec l’ère du binôme Giscard-Chirac, entamée trois décennies auparavant... Il n’est pas facile de dire ce dont Sarkozy est le nom. Heureuses ou hasardeuses, exagérées ou non, les réminiscences historiques ne manquent pas pour décrire un univers évoquant plus le Second Empire et ses paillettes que le gaullisme et ses rêves de grandeur. Toutefois, quand une rupture est en train d’advenir, les mots anciens ont du mal à recouvrir la réalité en gestation. Comparaison n’est pas toujours raison...

Il arrive que les mots ne soient pas au rendez-vous parce que la réalité elle-même garde une part d’incertitude. Il y a dans le sarkozysme une part de flou et peut-être ces pointillés sont-ils au cœur des mésaventures du trublion de l’Elysée. Son projet est prêt, archi-prêt depuis longtemps, et il ne lui manque pas un bouton de guêtre. L’envie de pouvoir et l’inventivité politique ne sont pas en reste. Le culot et l’esprit de « com » sont au rendez-vous. Y a-t-il pour autant derrière lui des forces, un Etat, un parti capables de suivre la symphonie ? Rien n’est moins sûr. Il y a du « réseau » dans la politique ; mais la politique ne se réduit pas au réseau. Il faut de la construction politique par en bas, du relais efficace, et pas seulement une plume, une poignée de cadres compétents ou une batterie de bons communicants. Sarkozy est si volontaire, si pressé, si sûr de sa bonne étoile, de ses idées, de ses amis, qu’il épuise par avance ceux qui sont pourtant prêts à le suivre. Libéral, autoritaire, ultralibéral-populiste, au point qu’il finit par oublier que... la société ne se gouverne pas par décret.

MARGES DE MAN ?UVRE

Le voilà donc au cœur de la tempête, à deux doigts d’élections locales qui s’annonçaient calamiteuses pour la gauche et qui seront peut-être sa divine surprise. On ne s’en plaindra pas. Que subsistent des contre-pouvoirs à gauche face à ce pouvoir de droite-là est une chance qu’il ne faudrait surtout pas bouder. Tant de choses vont se jouer dans l’espace urbain contemporain qu’il vaut mieux conquérir quelques marges de manœuvre, pour éviter le pire et préparer le meilleur. Mais que la gauche prenne garde, dès maintenant, que ne se reproduise pas, demain, ce qui s’est déjà passé hier. Souvenons-nous... Dans l’euphorie de la gauche plurielle, communistes et socialistes font carton plein aux élections territoriales de 1998 ; rassurés... ils sont mis KO debout en 2001-2002. En 2004, deux ans à peine après la débâcle présidentielle, la gauche caracole en tête aux mêmes élections territoriales. Tout va bien, très bien même... jusqu’en 2007 !

Un clou ne chasse pas l’autre. Gagner les élections dites intermédiaires pour s’effondrer aux scrutins décisifs n’est pas une situation enviable, a fortiori elle n’est pas durablement tenable. Depuis 1997, la gauche française a perdu toutes les élections nationales structurantes. Le Parti socialiste s’est recentré mais a mordu la poussière. La gauche de gauche a gagné la bataille référendaire de 2005, mais s’est volatilisée en 2007. Le PS peut toucher le jackpot au printemps 2008 et pourtant se retrouver nu dans la foulée. Le PCF peut sauver les meubles et, malgré tout, s’installer dans le rôle de supplétif du précédent.

La question, dès la fin mars, sera de savoir quoi faire d’une victoire d’un jour. Ne sous-estimons pas la gravité de la période que nous sommes en train de vivre. Nous atteignons à un point tel de désagrégation des repères, d’incertitude de l’esprit public, de doute sur les institutions elles-mêmes que la texture démocratique de la France est en question. Plus d’un quart de siècle d’alternance, de recul des convictions anciennes sans que de nouvelles voient véritablement le jour... Vingt-cinq années où la droite se cherche et ne se trouve pas, tandis que la gauche dominante renonce et ne sait plus où elle est... Un quart de siècle que l’on nous dit que la révolution est morte, que la société ne se transforme pas, que le marché est l’horizon indépassable de la liberté... Un quart de siècle que l’on nous propose d’échanger nos rêves d’émancipation contre des plats de lentilles, le désir d’agir sur le monde contre la religion du CAC 40, la passion de l’égalité contre les délices de la fluidité...

IMPASSE DES « DEUX GAUCHES »

Tout ce « raisonnable » est devenu totalement irréaliste. Mais, face à ce blocage, attention de ne pas succomber au vertige des solutions courtes et des « retours à »... Face à la gauche de renoncement social-libéral, la solution n’est pas dans la promotion d’une gauche minoritaire de la résistance et de la contestation. Que l’esprit de résistance vaille toujours mieux que l’adaptation à l’ordre dominant est un fait. Qu’il ne faille pas pour autant renoncer à construire dès maintenant une gauche de transformation en est un autre. Pour l’instant, nous sommes totalement dans l’impasse des « deux gauches ». Entendons-nous bien... Depuis plus de deux siècles, la gauche est polarisée entre la tentation de l’accommodement au capitalisme et la conviction que la justice est impossible sans le dépassement dudit capitalisme. Mais la polarité ne signifie pas la séparation en deux mondes étanches : jusqu’au début des années quatre-vingt, la gauche a été polarisée, mais la tonalité générale était donnée par l’esprit critique de refus d’un ordre dicté par les seuls marchés. Voilà un quart de siècle que ce n’est plus le cas : c’est l’esprit d’adaptation qui domine et l’on en mesure les effets délétères.

Rien ne serait donc pire aujourd’hui que de s’enfermer dans l’état des choses existant. Une gauche ultra-majoritaire de recentrage social-libéral d’un côté et, de l’autre côté, une gauche radicale et minoritaire d’aiguillon de la précédente : cet équilibre est meurtrier pour la gauche et source d’immobilisme démocratique gravissime pour la démocratie tout entière.

ADDITIONNER DES FORCES

Or rien ne laisse entendre que cette situation est une fatalité. Les forces sont légion qui souhaitent voir advenir autre chose. Nombre de syndicalistes ou de militants associatifs savent l’inconvénient d’une gauche déséquilibrée, offrant de bien faibles défenses face aux forces de l’argent et aux tenants de l’ordre inégalitaire. Les communistes savent que leur idéal n’a pas d’avenir dans la subordination de fait au socialisme ou dans le splendide isolement. Les écologistes voient bien que la portée critique de l’écologie politique se dilue dans l’acceptation de fait des normes du capital mondialisé. Les socialistes n’ont pas tous envie de rompre avec une histoire critique qui a accompagné pendant plus d’un siècle l’espoir dans une société de justice où la Bourse ne dicte pas sa loi. Les militants de l’extrême gauche, qui ont goûté aux charmes des convergences critiques des années post-1995, n’ont pas envie de revenir à l’isolement politique de naguère.

Si l’on additionne tout cela, on a une gauche offensive, critique, constructive, capable de disputer l’hégémonie à toutes les tentations de recentrage, quelle que soit la figure tutélaire incarnant la piste sociale-libérale actuelle du socialisme européen. Le problème est que, pour l’instant, l’addition ne s’opère pas. L’année 2007, il est vrai, a été des plus rudes. Les blessures ne se sont pas toutes refermées. Mais les lueurs de l’espérance ne se sont pas non plus toutes éteintes. Il serait absurde de ne pas remettre l’ouvrage sur le métier. Que pouvons-nous objecter ensemble, aux refondations néolibérales comme aux tentations sociales-libérales ? Quel projet positif formuler ensemble, quelles propositions majeures faire vivre ? Quelles formes politiques créer, permettant de concilier la diversité de l’espace critique et la nécessité de faire force politique commune ?

On dira que tout cela ne se fera pas d’un coup de baguette magique. Sans doute. Mais n’attendons pas trop longtemps pour amorcer le processus. Ou alors, convenons que Fukuyama avait raison et que l’Histoire est finie... Ce qui n’aurait pas de sens. Roger Martelli

Paru dans Regards n°49, Mars 2008

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