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Accueil > N° 5 - décembre 2010 | Par Clémentine Autain | 21 décembre 2010

Geneviève Fraisse, la discordance des sexes

La philosophe Geneviève Fraisse vient de publier A côté du genre . Elle raconte son cheminement intellectuel sur les rapports hommes-femmes. Celle qui fut déléguée interministérielle chargée des droits des femmes et députée au Parlement européen porte aussi un regard critique sur les faiblesses de la gauche

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Tout le monde revendique l’égalité entre hommes et femmes. Or, dites-vous, le conflit n’est pas fini. Où est le tranchant du féminisme aujourd’hui  ?

Geneviève Fraisse  : Il est dans le croisement entre égalité et liberté. L’égalité peut être escamotée au motif de la liberté et la liberté peut être mise en balance pour permettre l’égalité. Après la querelle sur les mérites de l’un ou de l’autre sexe, et la mise en procès de la domination masculine, nous sommes entrés dans l’ère de la controverse. On ne se dispute pas sur la finalité de l’égalité mais en revanche sur celle de la liberté, et on marque des désaccords quant aux moyens et aux stratégies de l’émancipation. Quand intervient la liberté, c’est là le plus difficile. Le domaine le plus complexe quant au croisement égalité / liberté, c’est le socioprofessionnel. Le temps partiel est-il contraint ou choisi ? C’est au nom de la liberté que la dynamique du temps partiel se déploie. Là, comme sur d’autres sujets, on joue de manière perverse sur la liberté. C’est pourquoi je pose le terme de symétrie. Par exemple, s’il y avait une prostitution masculine aussi importante que celle des femmes, je veux bien discuter du commerce du sexe. Mon problème n’est pas moral. Il s’agit de hiérarchie sociale. Sur chaque question, il faut croiser liberté et égalité.

Or souvent, on tranche en faveur de l’un ou de l’autre. Dans le féminisme transatlantique « tendance », l’égalité est aux oubliettes. Surtout, les dominants choisissent toujours de faire qu’une question partielle devienne le tout. C’est pour masquer le dessin d’ensemble qu’ils prennent la partie pour le tout. Le féminisme a cela d’intéressant qu’il fait le lien, par exemple, entre parité et prostitution. Nous devons reconstituer le puzzle de la domination, et donc de l’émancipation.

Le titre de votre dernier ouvrage, A côté du genre , exprime votre parti pris : sortir de la binarité entre différence et égalité, de l’opposition entre nature et culture. Pourquoi  ?

G.F. : J’ai toujours résisté à l’injonction à choisir. En 1990, j’ai critiqué l’opposition stérile entre égalité et différence car elle mélangeait le politiqueet l’ontologique. J’ai cherché à voir comment la question des sexes opère, en refusant de poser l’enjeu identitaire comme support du théorique. Il y a du semblable et du différent : on doit se débrouiller avec ; là est l’aporie. La différence est un concept ontologique et l’égalité comme la liberté, des notions politiques. Ce qui s’oppose à l’identique, c’est la différence. L’inverse de l’égalité, c’est l’inégalité : le registre est politique. Après ce premier débat opposant les essentialistes aux différentialistes, ce sont les concepts de sexe et genre qui ont polarisé. De quoi rallumer le même débat de fond puisqu’il recèle la même entrée épistémologique, nature versus culture. Or, ce schéma d’analyse est périmé. Je ne sais qu’en faire. Il n’y a pas de féminisme sans l’expression ou la reconnaissance d’une contradiction. La solution, ce n’est pas l’utopie de l’arc-en-ciel des sexes et des sexualités : elle ne fabriquera pas de l’égalité hommes / femmes. Ce qui pourrait le faire, c’est la construction d’un mythe. Pour l’écrire, nous avons besoin d’un-e génie ! Pour être plus pragmatique, la grande question du XXIe siècle, c’est celle posée de façon loufoque par Laurent Fabius à l’occasion de la candidature de Ségolène Royal : qui va garder les enfants ? On nous dit que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus : il n’y a là rien d’historique, seulement une ritournelle qui nous laisse toujours hors du temps. Mon travail, c’est de démontrer que les sexes font l’histoire et font histoire. Je remets les problèmes dans le temps pour démontrer l’historicité des sexes, l’historicité du genre.

Vous proposez également un dépassement des catégories objet et sujet, qui sont au coeur de l’enjeu d’émancipation des femmes. Quelle approche cela induit, par exemple sur le cas concret du foulard et du niqab  ?

G.F. : J’entends toujours dire, sur ce sujet, comme sur les retraites récemment, que l’on instrumentalise la question des femmes. Non, il s’agit plutôt d’une monnaie d’échange : en fait, quand on parle des femmes, on parle aussi toujours d’autre chose. Sur les retraites, c’était la meilleure expression pour dénoncer le creusement des inégalités de tous. Pour le niqab au contraire, le débat est un écran qui cache les questions de classes sociales. Or dans les deux cas, il y a des sujets, des retraitées très pauvres, et des sujets pensants sous le voile.

Les femmes qui portent un niqab doivent être créditées de toute l’authenticité du consentement. Ma question n’est pas de savoir si le consentement est authentique, contraint ou non, vrai ou faux : le mot consentement a un double sens : choisir et / ou accepter. Je prends pour acquis que ce sont des sujets parlants. Mais pour dire quoi ? Ces femmes disent des choses multiples. Discutons de ce qu’elles disent. Il faut entendre. C’est le tout social qui va sortir et ça, personne n’a envie de l’entendre.

Pour vous, la parité est vraie en pratique et fausse en théorie et les politiques du mainstreaming (1) sont vraies en théorie mais fausses en pratique. Vous invitez à « habiter les contradictions ». Comment  ?

G.F. : Comme je ne suis pas capable d’écrire un mythe, qui est la résolution de contradictions comme l’explique Claude Lévi-Strauss, j’en reste au point d’énoncer les contradictions, d’avoir la lucidité de les econnaître et de faire partager cette lucidité. Je suggère qu’on fasse le lien entre telle et telle chose : ceux qui veulent que l’on ne s’occupe que du foulard ou de la parité, par exemple, donc d’un morceau du puzzle, ne souhaitent pas restituer le dessin d’ensemble, des mécanismes de la domination comme des stratégies d’émancipation. C’est ce que je propose. Ma théorie de la domination masculine, c’est de reconstituer le puzzle de la domination, et donc de l’émancipation. Ma spécificité, c’est peut-être de tenir ensemble émancipation et domination mais surtout d’avoir voulu construire plutôt que déconstruire, avec Michel Foucault en arrière fond et la revue Les révoltes logiques avec Jacques Rancière en laboratoire. Il y a du sens dans l’agitation féministe. Je suis solidaire de ces constructions de sens. Je travaille la dialectique entre domination et émancipation, je cherche les discordances et les tensions.

Vous avez publié cet été une tribune remarquée dans Le Monde critiquant la politique du care chère à Martine Aubry. En quoi est-il pervers pour les femmes  ?

G.F. : Avec le care, la question des sexes est escamotée. Car le care est une affaire sexuée : 97 % des emplois de services à la personne sont occupés par des femmes. La critique de l’individu libéral au profit de l’individu soignant est ironique parce qu’elle suppose que les femmes ne sont plus dans des situations de dépendance face au fait de donner la vie et d’accompagner vers la mort. Ce soin de la vulnérabilité, effectué par des salariés extrêmement vulnérables, est un impensé ; c’est hallucinant. Il ne me semble pas possible que mes collègues philosophes entendent mon prosaïsme...

Vous vous définissez comme une intellectuelle spécifique ...

G.F. : Oui, on parle à partir de son savoir. A la façon de Simone de Beauvoir, je me mêle de ce qui me regarde. Mais on peut aussi regarder ce qui ne nous regarde pas, comme Sartre, comme les intellectuels généralistes, avec la guerre d’Algérie par exemple. Aujourd’hui, un certain nombre d’intellectuels ne veulent pas se mêler d’autre chose que de leur catégorie d’appartenance. C’est regrettable. J’ai fait mon « service politique » et je suis favorable à ce que tout le monde le fasse car il faut multiplier les inscriptions dans la société.

Que pensez-vous de l’état de la gauche  ?

G.F. :En 2007, j’ai pensé que la droite avait gagné parce qu’on vit une mutation technologique : les conservateurs consolident la tradition et les socialistes n’avaient pas les moyens de penser le futur. Dans ce moment de rupture numérique, c’est gigantesque de penser l’avenir. Du coup, c’est plus facile d’être conservateur que réformateur. Je constate que le PS raconte le passé alors qu’il devrait penser en avance.

Et la gauche du PS ?

G.F. : Elle ne m’a pas enthousiasmée ces dernières années... J’ai l’impression d’y revoir des choses anciennes, des années 1970. Et la question des femmes y est un sacré noeud de contradictions, à nouveau, et une fois encore !

GENEVIEVE FRAISSE, PETITE BIBLIOGRAPHIE

Vient de paraître

A côté du genre, sexe et philosophie de l’égalité , éd. Le bord de l’eau, 2010, 400 p., 24 ?.

Et aussi ...

Service ou servitude , éd. Le bord de l’eau, 2009.

Privilège de Simone de Beauvoir , éd. Actes sud, 2008

Du consentement , éd. Seuil, 2007.

Les femmes et leur histoire , Folio-Gallimard, rééd. 2010.

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