Accueil > monde | Reportage par Mathieu Martinière | 8 mai 2012

Grèce : aux frontières de la crise

Chaque jour, plus de 300 immigrés arrivent en Grèce par la Turquie. Soit 90% de l’immigration clandestine de l’Union européenne. Pour endiguer cet afflux massif, la Grèce entreprend, dans l’ombre des médias, la construction d’un mur de barbelés. Reportage.

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Diminués par la fatigue, chétifs et apeurés, une trentaine de migrants attendent, dans l’obscurité du quai de la gare d’Orestiada, le train pour Athènes. La veille, ils ont franchi, en bateau ou à la nage, le fleuve Evros, frontière naturelle de 200 kilomètres entre la Grèce et la Turquie. Originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique, ils ont parcouru des milliers de kilomètres pour fuir, selon les cas, la guerre ou la pauvreté. Mohamed *, Pakistanais de 38 ans, raconte son histoire. « J’ai quitté mon pays car nous n’avions pas d’argent. J’ai voyagé pendant presque un mois, traversé l’Iran et la Turquie. En Iran, j’ai croisé 4 corps, morts, dans les montagnes. » Mohamed a payé 2200 euros à des passeurs, essentiellement Turcs et Afghans, pour traverser les frontières. « Si j’avais à le refaire, même gratuitement, je ne recommencerais pas. C’est trop dangereux », confie-t-il, la boule au ventre. Le long du quai, Ali, le grand Guinéen de 18 ans, Karim, l’Algérien optimiste et souriant, ou Elhadji le Malien, qui croit avoir vu un hippopotame dans le fleuve, ont tous le même rêve, naïf : trouver du travail dans une Europe en crise.

Un mur entre la Grèce et la Turquie

Depuis 5 ans, la Grèce est devenue le nouvel eldorado de l’immigration en Europe. Alors que le pays était une terre d’émigration, la Grèce compterait aujourd’hui plus de 2 millions d’immigrés pour 11 millions d’habitants. Par la Turquie, les migrants franchissent au choix, le fleuve Evros, ou les 12 kilomètres de terre entre les villages de Nea Vyssa et Kastanies. Le fleuve, tumultueux, peut s’avérer un choix périlleux : en 2011, 48 migrants y ont perdu la vie. La voie terrestre, en face de la ville turque d’Edirne, a été renforcée depuis deux ans, par les hommes de Frontex, la police européenne aux frontières. Et reste balisée de mines qui rappellent les temps les plus sombres des relations gréco-turques. Mais alors que des dizaines de migrants continuent d’emprunter cette route chaque jour, le gouvernement grec a décidé, début 2011, de construire un mur de barbelés de 12 kilomètres. D’une hauteur de 3 mètres et équipé de 25 caméras thermiques, le projet a été soutenu par la France de Nicolas Sarkozy. En février 2012, un échantillon du mur a été inauguré. Début mai, les travaux de terrassement ont commencé.

Le gouvernement grec, menacé par Nicolas Sarkozy d’exclusion de l’espace Schengen, veut envoyer un message politique fort à l’Europe. Mais les critiques sont nombreuses. A commencer par l’Union européenne elle-même, qui refuse de financer les 3 millions d’euros de coût du mur. « Les murs et les clôtures sont des solutions à court-terme et non pas des mesures à même de résoudre le problème », a justifié Cecilia Malmström, commissaire chargée des affaires intérieures de l’Union européenne. « Ce mur n’est pas une solution. Les migrants passeront par le fleuve », explique simplement Gökhan Tuzladan, journaliste turque spécialisée sur les questions d’immigration. Face au mur, un collectif de militants de la région, « Stop Evros Wall » (« Arrêtons le mur de l’Evros »), s’est constitué. Diamando, professeure de sciences politiques et membre du collectif, le jure : « Ce mur ne sera jamais achevé. C’est politique, et nous sommes en période d’élection ». Ioannis, patron de café à Nea Wyssa, sourit et confirme : « Il n’y a pas d’argent. Le nouvel hôtel de ville, comme les routes, sont toujours en travaux depuis des mois ».

Manque de moyens

La Grèce doit porter et assumer, seule, en pleine crise économique, le fardeau de l’immigration européenne. « Le problème est européen », confirme Georgios Saramangas, chef de la police d’Orestiada. Les effectifs policiers et militaires dans la région de l’Evros sont insuffisants, par manque de moyens. L’arrivée de Frontex n’a fait que déplacer les migrants vers le sud de l’Evros, à la hauteur de la ville d’Alexandroupolis, où les contrôles sont moins fréquents. « L’hélicoptère de Frontex n’a pas été sorti depuis des mois car le fuel est trop cher », confie un soldat grec. Les habitants d’Orestiada, où Frontex a élu domicile, pointent du doigt des troupes européennes alcoolisées et inefficaces. « Frontex est utile comme l’aspirine au cancer », résume une avocate de la région. « Avant, c’était la police grecque qui informait l’Europe de la situation, ironise Evanghelis Maraslis, maire-adjoint du village frontalier de Nea Wyssa. Aujourd’hui, c’est Frontex. » Un manque d’argent qui se vérifie aussi dans les centres de rétention, qui accueillent les migrants afin de leur délivrer un avis de quitter le territoire sous 30 jours. « On a entre 8 et 10 officiers de police pour 500 immigrés », explique une ancienne psychologue du centre de rétention de Fylakio, près d’Orestiada. « Certains migrants restaient jusqu’à 4 mois, et sortaient très peu en extérieur. C’est une vraie prison. Il y avait des tentatives de suicide, des désordres psychologiques. La nourriture était très mauvaise. Des gardiens étaient violents. Il n’y avait pas de docteur permanent. Nous restions 6 mois, et nous étions payés des mois après », dénonce la psychologue. « Les conditions ont été qualifiées d’inhumaines par la Cour européenne des droits de l’homme. Depuis, le gouvernement a essayé de rattraper son retard, en achetant des matelas, en donnant un coup de peinture, mais il n’y a pas de moyens », déplore Eva Cosse, franco-grecque, et assistante de recherche à l’ONG Human Rights Watch.

Mafia internationale

Au-delà du symbole fort qu’il envoie au rival historique turc, le mur apparaît donc comme l’aveu d’un échec, d’une incapacité à réguler les flux et trouver des solutions. Les frontières maritimes vers l’Espagne et l’Italie étant devenues difficiles et renforcées, les migrants empruntent neuf fois sur dix le chemin gréco-turc. En vertu des accords de Dublin, qui oblige le premier pays où le migrant débarque, de s’occuper de son cas, les autres pays européens peuvent renvoyer les immigrés en Grèce s’ils sortent du pays. La Turquie, qui possède des partenariats avec des dizaines de pays, laisse entrer légalement et sans visa des centaines d’étrangers chaque jour, mais refuse de les reprendre une fois qu’ils posent le pied dans l’Union européenne. La Grèce est donc devenue un véritable Etat-tampon. Un nouveau réseau mafieux, international, se développe, avec comme plaque tournante Istanbul. Des vols en provenance du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne croisent dans la capitale turque des camions de migrants originaires du Bangladesh ou d’Afghanistan. Les passeurs, souvent Turcs, demandent jusqu’à 10 000 euros aux migrants de leur pays d’origine à Athènes. « On a affaire à des centaines de petits réseaux parallèles », explique Gökhan Tuzladan. « Mais cela pourrait évoluer en importance. On a retrouvé des camions avec des dizaines de migrants. » A Orestiada, des chauffeurs de taxi crapuleux emmènent des immigrés jusqu’à Alexandroupolis, où ils les prennent en otage dans des hôtels. Appelant leurs familles au pays, ils exigent jusqu’à 5 000 euros pour leur libération. La police grecque est au courant, mais ferme les yeux, débordée. Un important début de trafic d’êtres humains, aux risques minimes. En Turquie, un passeur arrêté par la police prend au maximum 5 mois de prison. Alors qu’une personne qui trafique 1 gramme d’héroïne risque entre 5 et 7 ans d’enfermement.

« Une chasse au migrants »

On retrouve Ali, le jeune Guinéen de 18 ans, à Athènes. Après 17 heures de train, dans un wagon rempli de migrants et de passeurs, il débarque dans la capitale grecque, perdu au milieu des grandes avenues, dans son costume aux couleurs jaune, rouge et verte de la Guinée-Conakry. Extraverti et attachant, il rit : « Les trafiquants nous ont demandé de nous habiller comme ça car il y avait un festival de musique africaine à Istanbul. On a du même jouer du tambourin devant le consul ! » Autour d’un café, il raconte sa vie en Guinée : « La vie est foutue là-bas. Quand je vais en boîte, je prends un pistolet. Les policiers, sur la route, t’arrêtent, et tu dois payer une amende juste pour qu’ils s’achètent un sandwich ». Son rêve est d’aller en France et de devenir architecte. Mais pour le moment, il rejoint son réseau de passeurs, qui doit lui fournir un faux permis de séjour. A Athènes, il prend le métro pour la première fois, dans une ville cinq fois plus importante que Conakry, où vivent désormais 1 million d’immigrés. Pour trouver de l’argent, les migrants déambulent dans les rues de la ville avec un caddie, à la recherche de ferraille. Avec un sac poubelle, ils ramassent les bouteilles qu’ils recyclent pour quelques centimes d’euros chacune. Les autres, qui ne trouvent pas d’argent ou d’aide morale, humaine, tombent dans la mendicité ou la drogue. A Athènes, en pleine journée, au cœur du centre-ville et sur des places publiques, des héroïnomanes se piquent désormais en toute impunité. En pleine crise, dans une Grèce sans argent et sans travail, le nationalisme, exacerbé, a trouvé son bouc-émissaire. Des habitants, proches du parti néonazi de l’Aube dorée, se regroupent en milices, en groupes de vigilance, et ont déclaré, ouvertement et sans tabou, « la chasse aux migrants ».

*Les prénoms ont été modifiés

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