Accueil > idées/culture | Par Tzvetan Todorov | 1er août 2011

Guerre de Libye, le prétexte humanitaire

L’historien des idées Tzvetan Todorov décrypte le sous-texte de
l’intervention en Libye. Derrière l’invocation des droits de l’Homme,
les grandes puissances s’imposent par la force, sous couvert de l’ONU.

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La dernière en date
des interventions
occidentales,
destinées à apporter
le Bien aux
autres pays de la planète, est
la guerre en Libye, déclenchée
en mars et toujours en cours au
moment où j’écris ces lignes
(juin 2011). Une différence
apparente entre cette guerre
et celles qui l’ont précédée, en
Irak et en Afghanistan, a été
l’existence, cette fois-ci, d’une
résolution du Conseil de sécurité
de l’ONU autorisant l’intervention,
alors qu’il n’y en avait
pas dans les cas précédents.
De plus, cette résolution a été
justifiée par un principe nouveau,
que résume la formule
« responsabilité de protéger ».

Or, malgré les apparences, malgré
aussi les invocations solennelles
des nobles principes de
la liberté, la démocratie, les
droits de l’Homme et le respect
du peuple, la situation n’est
pas réellement différente. Examinons
pour commencer ces
deux innovations.

La « responsabilité de protéger »
est un concept né d’un constat,
celui de la terrible impuissance
des Nations unies au moment
du génocide rwandais en
1994. Quelques pays occidentaux,
et notamment la France,
avaient mis en avant l’idée d’un
« droit d’ingérence », permettant
d’intervenir militairement
dans les situations d’urgence ;
mais la formule n’inspirait pas
confiance dans le reste du
monde, rappelant un peu trop
l’époque antérieure au cours
de laquelle les grandes puissances
décidaient entre elles
du cours que devaient prendre
les affaires du monde.

Un slogan prudent

La « responsabilité de protéger
 » a semblé être un slogan
plus prudent, et le principe en a
été adopté par un vote de l’assemblée
générale de l’ONU en
2005. L’idée sous-jacente était que, si un pouvoir en place n’a
pas la capacité ou la volonté de
protéger sa population civile,
les Nations unies ont le droit
d’intervenir dans ce pays sans
solliciter l’autorisation du gouvernement.
Le colonel Kadhafi
ayant ordonné la répression
sanglante de ceux qui demandaient
son départ, le principe
de protection paraissait donc
pouvoir s’appliquer.

Mais au vrai la situation n’est
pas tout à fait aussi claire. Tout
d’abord parce que la formule
est en elle-même trop vague.
Faut-il l’entendre au sens minimal,
comme l’introduction
d’une aide humanitaire, éventuellement
protégée par une
force militaire ? Ou comme
la destruction des éléments
armés qui menacent la population
civile ? Ou, interprétation
maximaliste, comme le renversement
du gouvernement tenu
pour responsable de cette
situation, et son remplacement
par un autre, jugé préférable
par les intervenants ?

Selon la réponse donnée à ces
questions, on aboutit évidemment
à des situations tout à
fait différentes. Et dès l’instant
où cette « protection » signifie
l’intervention militaire d’un
autre Etat, et non plus une
simple assistance humanitaire,
on voit mal en quoi elle diffère
du « droit d’ingérence » que les
pays occidentaux s’étaient arrogé
quelques années plus tôt.

Au-dessus de la loi

De plus, l’interprétation et l’application
de cette « responsabilité
 » sont laissées au Conseil
de sécurité de l’ONU, dont
on sait que les membres permanents
(Etats-Unis, Russie,
Chine, Royaume-Uni, France)
disposent d’un droit de veto.
Cette particularité du règlement
est en même temps le
péché originel du Conseil, et
de l’ordre international qu’il est
censé garantir. Disposant de
ce droit, les membres permanents
du Conseil sont placés
d’emblée au-dessus de la loi
qu’ils sont censés incarner :
ni eux ni les pays qu’ils choisissent
de protéger, ne peuvent
être condamnés !

La justice en question est donc
hautement sélective. Ce qui
permet de comprendre pourquoi
certaines interventions
n’auront jamais lieu, malgré
les souffrances avérées des
populations civiles. Il suffit de
penser aux Tchétchènes en
Russie, aux Tibétains en Chine,
aux chiites en pays sunnites (et
inversement), aux Palestiniens
dans les territoires occupés par
Israël… Au moment même où
était décidée l’intervention en
Libye, les membres du Conseil
encourageaient les interventions
de l’Arabie saoudite dans
les pays voisins, destinées à
défendre le pouvoir sur place
contre les foules révoltées, ou
se contentaient, en invoquant
la nécessité d’un équilibre
local, de réprimander la Syrie
pour la répression toute semblable
qu’elle pratiquait sur sa
propre population.

Il y a pire : les membres permanents
peuvent décider
d’intervenir là où ils le souhaitent
sans l’autorisation des
Nations unies, comme on les a
vu faire au Kosovo ou en Irak.
L’occupation armée dans ce
dernier pays, conduite sous
un prétexte fallacieux (la présence
d’armes de destruction
massive) s’est soldée par des
centaines de milliers de morts ; les pays qui l’on menée
n’ont pour autant souffert d’aucune
sanction officielle.

L’ordre international incarné
par le Conseil de sécurité
consacre le règne de la force,
non du droit. On dit parfois,
pour en tirer orgueil, que ce
nouvel ordre mondial met fin
à la sacro-sainte notion westphalienne
de souveraineté des
Etats, au principe « charbonnier
maître chez lui », autrement dit :
chaque gouvernement fait ce
qu’il veut chez lui, c’est lui qui
décide de ce qui est bien ou
mal. Certainement imparfait, cet
ordre est cependant remplacé
par un principe plus ancien
encore, selon lequel la force fait
le droit et les puissants de ce
monde imposent leur volonté
aux plus faibles qu’eux : maintenant,
c’est « charbonnier maître
partout ».

Suspendons ces réserves préliminaires
à l’intervention et observons
maintenant la situation
sur place, trois mois après le
début des hostilités. L’objectif
invoqué initialement – desserrer
l’étau qui menaçait de provoquer
un bain de sang parmi
la population de la ville de Benghazi
–, objectif qu’on pouvait
juger en lui-même légitime, a
été atteint dès le premier jour.
Pourtant, la guerre continue.
L’Otan, qui en a pris le commandement,
vient de se donner
trois mois supplémentaires
pour la conduire jusqu’à la victoire.
L’objectif lointain est toujours
la « protection du peuple
libyen », mais il est maintenant
détaillé en 1) permettre l’acheminement
de l’aide humanitaire
 ; 2) empêcher les attaques
contre les civils ; 3) consigner
les forces armées loyalistes
dans leurs casernes.

Issue militaire

Si l’on écarte la rhétorique
humanitaire et la prétention
« d’assurer que le peuple libyen
choisisse son propre avenir
 »,
selon les mots du secrétaire
général de l’Otan Anders Fogh
Rasmussen (qui s’était distingué
précédemment, en tant
que premier ministre danois,
dans l’affaire des « caricatures
du Prophète »), on peut formuler
plusieurs constats.

Le pays est en proie à une
guerre civile, les « loyalistes »
affrontant les « insurgés », et
les différentes tribus qui composent
cette nation s’opposant
les unes aux autres. Les loyalistes
étant mieux armés que les
insurgés, ils en profitent pour
massacrer ces derniers, mais
l’asymétrie est semblable entre
forces de l’Otan et loyalistes :
les canons des uns écrasent
les fusils des autres, comme les
missiles des uns anéantissent
sans mal les canons des autres.
Etant donné cette disproportion
des forces, l’issue militaire
de la confrontation ne fait pas
de doute : les bombardements
auront le dernier mot, et nous
vaincrons !

L’intervention de l’Otan a évidemment
détruit non seulement
des armes, mais aussi des vies
humaines ; et l’on ne retiendra
pas la distinction fallacieuse
entre victimes visées volontairement
(celles de Kadhafi) et victimes
atteintes involontairement
(celles de l’Otan) : les bombes
sont faites pour détruire et tuer.
Simplement, les victimes chez
l’ennemi ne sont jamais comptabilisées
ni même mentionnées.
On n’inclut pas non plus parmi
les « dommages collatéraux »,
les réfugiés fuyant un pays en guerre, qui s’imaginent que
l’Europe voisine serait heureuse
de les accueillir et qui
s’entassent dans des embarcations
de fortune : on estime
à au moins 1 200 le nombre de
morts par noyade au large des
côtés libyennes.

Le but de l’intervention n’est
pas vraiment d’imposer un
cessez-le-feu, puisque les exigences
à cet égard restent
unilatérales : on demande aux
loyalistes de suspendre leurs
attaques, mais non aux insurgés
de déposer leurs armes.
Du reste, ceux-ci sont hostiles à
l’idée de cessez-le-feu : ils préfèrent
que le combat continue
jusqu’à ce que l’Otan ait détruit
ou chassé leur adversaire.

Le but n’est plus de protéger la
population civile, mais d’écarter
Kadhafi du pouvoir, but d’abord
sous-entendu, ensuite de plus
en plus clairement affirmé. Ce
qui explique que les bombardements
de l’Otan se concentrent
non plus autour des villes assiégées
par les loyalistes mais sur
la capitale Tripoli. Les euphémismes
sont de rigueur : lorsque
l’un des fils de Kadhafi et ses
trois enfants trouvent la mort
au cours d’un bombardement,
les journalistes complaisants
traduisent : « L’Alliance semble
vouloir accentuer ses pressions
militaires sur le colonel Kadhafi
et son entourage…
 »

Officiellement, l’élimination de
Kadhafi ne fait pas partie des
objectifs, mais l’Otan bombarde
avec assiduité tous les
lieux où il risque de se trouver,
centres de commandement, de
contrôle et de communication ;
s’il était tué, ce ne serait pas
intentionnellement !

Compagnons d’armes

L’Occident a choisi d’appeler
« peuple » les adversaires de
Kadhafi et « mercenaires » ou
« populations soumises » ses
partisans et a opté pour les
premiers contre les seconds.
Il les gratifie aussi de qualificatifs
comme « démocrates », que
pourtant rien ne vient justifier.
Il faut rappeler que les dirigeants
des insurgés sont
d’anciens dignitaires du régime
de Kadhafi, celui-là même que
nous décrivons comme une dictature
sanglante. Leurs forces
armées sont commandées par
le général Abdel Fattah Younis,
ancien ministre de l’Intérieur
et chef des troupes spéciales
chargées de la répression,
compagnon d’armes de Kadhafi
de 1969 jusqu’à 2011 ! Leur dirigeant
civil, qui a fait la tournée
des capitales européennes, est
Moustapha Abdeljalil, ancien
ministre de la Justice, responsable
entre autres du calvaire
infligé, quelques années plus
tôt, aux « infirmières bulgares ».
Dans ce conflit qui oppose
le numéro 1 du régime aux
anciens numéros 2 et 3, est-il
approprié d’invoquer constamment
les droits de l’Homme et
la liberté du peuple ?

Dans son discours du 28 mars,
le président des Etats-Unis a
fourni une légitimation globale à
l’intervention en Libye, comme
il l’avait fait auparavant pour
l’Afghanistan. Bien conscient
que la sécurité des Etats-Unis
n’est pas en cause en Libye (il
ne s’agit pas d’une guerre d’autodéfense),
il invoque le rôle
exceptionnel qui incombe à son
pays dans le maintien l’ordre
international.

Les Etats-Unis sont « le garant
de la sécurité globale et le défenseur
de la liberté humaine
 », ils ont une responsabilité de
dirigeant par rapport au reste du
monde. Ils doivent donc intervenir
chaque fois que se produit,
dans un coin du globe, un désastre
naturel, mais aussi pour
«  prévenir les génocides, assurer
la sécurité régionale et maintenir
la liberté de commerce
 »
(on le voit, les intérêts économiques
ne sont pas oubliés).

Cette mission leur est confiée,
non par Dieu ni par l’accord des
autres nations, elle découle simplement
de leur statut, « comme
la nation la plus puissante du
monde
 » : voici comment la
force se pare des couleurs du
droit. Et Obama de conclure,
en appliquant la théorie au cas
particulier : Kadhafi doit abandonner
le pouvoir.

Telles sont les justifications
avouables de cette guerre
– mais il en est certainement
d’autres, liées aux différents
intérêts politiques et économiques
des puissances occidentales,
aux difficultés éprouvées
par leurs dirigeants à tel
moment précis de leur carrière,
ou encore à la popularité chez
eux d’une guerre qui ne cause
pas de victimes dans leur
propre population. La guerre,
on le sait depuis longtemps, n’a
pas besoin de but en dehors
d’elle-même.

Cheval de troie

L’intervention en Libye confirme
donc le schéma messianique
familier aux démocraties occidentales
 : elles considèrent que
leur supériorité militaire leur
attribue le droit de gérer les affaires
du monde entier (exception
faite des autres membres
permanents du Conseil de
sécurité et de leurs protégés)
et d’imposer aux pays mal notés
les valeurs jugées par elles
supérieures et, en pratique, les
gouvernements estimés aptes
à conduire la politique appropriée.
Variante moderne de la
formule de Kipling, ce n’est
plus du « fardeau de l’homme
blanc
 » qu’il s’agit, mais de celui
de l’homo democraticus.

Le prétexte humanitaire (empêcher
le bain de sang) se
révèle être une sorte de cheval
de Troie, un bon moyen
pour intervenir militairement et
contrôler l’orientation politique
des Etats rebelles. Il faut bien
constater que tous les efforts
déployés par les puissances
occidentales pour « moraliser »
les guerres ne concernent pour
l’instant que l’emballage médiatique
qui en est fait.

Peut-on dire au moins que cette
intervention est, dans l’état actuel
des choses, un moindre
mal ? Après tout, le colonel
Kadhafi apparaît bien comme
un dictateur impitoyable qui fait
du tort à son peuple. Le chasser
du pouvoir, voire le tuer,
n’est-il pas préférable à l’impunité
dont il jouit ? Mais raisonner
ainsi implique que, pour
atteindre son but, tous les
moyens sont également bons.

Or ceux qu’on a choisis – transformer
l’embryon de guerre
civile en guerre internationale –
impliquent de lourdes conséquences
 : séquelles durables
des traumatismes infligés à
toutes les parties prenantes
du conflit, compromission des
idées mêmes de justice internationale,
d’aide humanitaire et de
démocratie.

L’autre voie

On pouvait pourtant imaginer
une solution différente de la
crise libyenne, solution qui du
reste était demandée par les
autres pays africains – mais
dont l’opinion était tenue pour
négligeable. Après l’intervention
initiale qui a détruit les forces
aériennes du régime et stoppé
l’offensive vers les villes aux
mains des insurgés, il était possible
d’imposer un cessez-le-feu
à tous les belligérants, loyalistes
comme insurgés.

A la suite de quoi des pourparlers
politiques pouvaient
s’engager, de préférence sous
l’égide de l’Union africaine.
Le départ de Kadhafi aurait pu
être négocié dans ces conditions
 ; si aucun accord ne pouvait
être trouvé, une transformation
du pays en fédération, voire
sa partition se seraient imposées.
Solutions certes provisoires
et imparfaites, mais libres
de la démesure qui anime l’idée
d’une guerre jusqu’à la victoire
finale, quel qu’en soit le coût.

Tzvetan Todorov est un
philosophe, historien
des idées et sémiologue
d’origine bulgare. Il est
directeur de recherches
au CNRS. Ses études
portent sur les thèmes
de l’altérité et de l’humanisme.

Il vient de
publier Goya à l’ombre
des Lumières
(éd. Flammarion,
2011).

Retrouvez sur regards.fr, la chronique de Goya à l’ombre des lumières et l’entretien qu’il nous avait accordé en décembre 2009 à la parution de son essai La signature humaine.

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