Accueil > idées/culture | Par Marie Nossereau | 1er octobre 2007

« Gustave Courbet, les origines de son monde » : l’art de la rupture

Dans l’Enterrement à Ornans

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

, Gustave Courbet représente tous les habitants de son village natal, y compris le chien, sur une grande toile panoramique. Mais au milieu du XIXe siècle, ce format est traditionnellement réservé aux sujets nobles ou politiques. Cette rupture, ce manque de respect, cette insolence, ce choix sacrilège déchaînent les critiques. Le peintre, pourtant, sait rester philosophe : « Quand je ne serai plus contesté, écrit-il à ses parents, je ne serai plus important. »

A l’occasion de l’exposition Gustave Courbet qui se déroule aux Galeries nationales du Grand Palais (du 13 octobre au 28 janvier), Arte diffuse, le vendredi 19 octobre à 22h15, un documentaire de Romain Goupil intitulé Gustave Courbet, les origines de son monde . A partir de photos d’époque, gravures, caricatures, de l’abondante correspondance de l’artiste, mais aussi en retrouvant les lieux qui ont façonné la peinture de Gustave Courbet, Romain Goupil se propose de « retrouver le cheminement qui mène le peintre à centrer ses toiles sur le réel ». Et si la formule du dossier de presse est un peu prétentieuse, le documentaire, en revanche, est particulièrement réussi. L’évocation de ce nom, Courbet, s’associait nécessairement à son tableau le plus singulier, l’Origine du monde. Mais avec ce documentaire, c’est un véritable plaisir pour nous, les ignares, de découvrir l’œuvre, « l’ouvrage », comme il le disait lui-même, de Gustave Courbet.

Quand Courbet peint des femmes, elles sont vautrées, languides, mal fagotées et leurs pieds sont sales. Quand Courbet peint des paysages, il choisit les grottes sombres, les rives verdâtres et les sous-bois humides. Quand Courbet peint des assemblées, enfin, il fait poser tous les habitants de son village natal, Ornans, et il les colle, grandeur nature, à la face des critiques parisiens outrés. « Monsieur Courbet s’est fait une place dans l’école française à la manière d’un boulet de canon qui vient se loger dans un mur » , écrit de lui le philosophe Proudhon. Courbet fut, tout au moins a-t-il tout fait pour le devenir, « le peintre du vrai » . Entendez : le vrai, et non le beau. Pour l’époque, c’est une rupture profonde.

Tout dérangeait dans les toiles de Courbet le réaliste. Et pourtant, il n’a jamais pris les critiques au sérieux, vendant, mois après mois, toujours plus de toiles, grâce ou à cause d’elles. Mais ce qui trouble chez le peintre, c’est cette position de « rupture » qui ressemble à s’y méprendre (et à en croire les extraits de sa correspondance choisis par Romain Goupil) à une stratégie marketing avant l’heure. Dès 1837, encore adolescent, il écrit à ses parents : « Dans tout et partout, je dois toujours faire exception à la règle générale. » Cette « différence » s’affiche ainsi comme volontaire et non instinctive. Plus tard, aux débuts de sa carrière : « Je dois faire un grand tableau, qui me fasse décidément connaître sous mon vrai jour, car je veux tout ou rien. » Il parle déjà de l’Enterrement à Ornans : un grand format sacrilège pour représenter une scène de la vie quotidienne, un coup d’éclat puis la célébrité, enfin (après dix longues années de travail quand même...). C’est Rastignac fait homme. Un maître dans l’art du scandale et de la rupture.

Aujourd’hui, le mot « rupture » est tellement à la mode, que l’on ne sait plus qui « rompt » avec quoi et pourquoi. Bref, « rompre » ne veut plus rien dire. Pourtant, il est tellement bien vu de « rompre », que nos candidats à l’élection présidentielle, par exemple, se sont tous présentés comme des « candidats de la rupture », sans même réfléchir au sens de cette étiquette. Et dieu sait qu’ils ne l’étaient vraiment pas, surtout pas l’une, encore moins l’autre. Il est tellement bien vu de « rompre », que les plus grandes entreprises se l’autorisent avec délice dans leurs campagnes de communication. C’est même devenu (et il y a déjà longtemps) une stratégie clairement énoncée par le pape de la com Jean-Marie Dru et qui s’appelle la « disruption ». Etre là où l’on ne vous attend pas. Savoir prendre un contre-pied. Jouer d’un contraste, renverser une critique. Sauf qu’à trop vouloir rompre, on ne rompt plus avec rien. A la fin de sa vie et son « ouvrage » achevée, Gustave Courbet l’avait bien compris. « Ces histoires m’ennuient » , écrivait-il à ses parents avant de mourir, en 1877, d’une cirrhose du foie.

M.N.

Gustave Courbet, les origines de son monde , est un documentaire de 52 minutes produit par Arte, Les Poissons Volants, le Musée d’Orsay et la RMN à l’occasion de l’exposition « Gustave Courbet » aux Galeries nationales du Grand Palais, à partir du 13 octobre 2007. A voir sur Arte le vendredi 19 octobre à 22 h 15.

Paru dans Regards n°44 octobre 2007

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?