Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er décembre 2009

Hippolyte Girardot. « À hauteur d’enfant »

Promenade dans la forêt de Yuki & Nina , un film à quatre mains qui saisit avec une rare finesse l’émotion d’une petite fille confrontée à la séparation de ses parents.

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Au cœur du magnifique Yuki & Nina, film bouleversant sur l’enfance, il y a un raccord entre la forêt de Fontainebleau et une forêt près de Tokyo. Yuki, elle, est japonaise par sa mère et française par son père. Sur le tournage, Noë Sampy, la petite actrice de neuf ans qui prête ses traits métisses à Yuki parlait en français avec Hippolyte Girardot et en japonais avec Nobuhiro Suwa... Mais que fabriquent-ils ensemble ces deux-là, derrière la caméra ? Ils font un film-enfant, un enfant-film. Si ces deux créateurs se sont liés, au-delà de la barrière linguistique, dans cette étrange expérience cinématographique, les parents de Yuki divorcent dans la fiction. Pour accepter de quitter son amie Nina et suivre sa mère au Japon, il faudra à la petite fille, au silence blessé, toute la puissance de l’imaginaire. Epaisse et impénétrable comme les frondaisons des arbres.

Sous ses airs limpides, Yuki & Nina est un film très dense.

Hippolyte Girardot. Je crois que le film pose des questions. Ça peut paraître prétentieux, disons qu’il ouvre des pistes... Cela me donne envie d’en discuter. Il y a un questionnaire un peu obligé sur le travail à deux... Mais, ce que je trouve plus intéressant, c’est de se demander de quoi parle le film et comment il en parle. Ensuite, on peut se poser la question de savoir en quoi cela a été pertinent d’avoir été deux, un Français et un Japonais, pour en parler. L’invention du film a été très organique, peu conceptualisée. Le film s’est développé comme une conversation.

Cette conversation portait sur quoi au départ ?

H.G. J’ai rencontré Suwa en 2004. Il cherchait un acteur pour le rôle masculin d Un Couple parfait . On s’est vite mis à parler de choses basiques qui nous étaient communes, comme le fait d’être parent. Suwa ne m’a pas choisi, mais m’a rappelé pour me dire qu’il voulait qu’on coréalise une histoire. Comment avoir une conversation sur le fait d’être père avec un Japonais qui ne parle pas français et avec qui je n’ai pas de langue commune ? Voilà ce qui était en jeu pour moi. Les hommes entre eux ont tellement de mal à parler de leur place de père : et de fils aussi, d’ailleurs... Ce projet commun est une sorte d’objet transitionnel.

Le film s’intéresse moins à la paternité qu’à l’enfance.

H.G. Oui, à force de parler de paternité, on s’est rendu compte qu’on se posait plus de questions sur les enfants qu’on avait été nous-mêmes que sur nos propres enfants. Ce qui a d’ailleurs déclenché le scénario, c’est l’envie de raconter l’histoire de cette petite fille et non celle de ses parents. On est descendu d’échelle, pour se mettre à hauteur d’enfant. Je ne me souviens plus quand on a décidé que ça serait une fille et pas un garçon, mais aujourd’hui, je me rends compte que cela ne pouvait être qu’une petite fille.

Pourquoi ?

H.G. La petite fille nous permettait de parler de l’enfant commun que nous étions alors qu’un petit garçon nous aurait conduits à nous individualiser davantage, à projeter nos souvenirs personnels. Donc à risquer justement de ne pas être dans un langage commun...

Il n’y a pas une petite fille, mais deux, Yuki et Nina.

H.G. Pour raconter la solitude et la détresse de quelqu’un, mieux vaut avoir une autre personne à ses côtés. On voulait travailler avec un enfant qui improvise, qui invente son personnage au fur et à mesure : on a tourné dans l’ordre chronologique : et on la voyait mal improviser seule. Ce qui est drôle, c’est que la petite Noë Sampy, qui joue Yuki, était tout sauf une actrice en devenir. Elle n’avait aucun désir d’être devant la caméra. Au départ, elle accompagnait sa petite sœur au casting... C’est quelqu’un de récalcitrant, de silencieux, de peu expansif. Elle est restée cantonnée à son désir, avec cette intelligence que les enfants peuvent avoir des situations ; si elle ne voulait rien dire, elle ne disait rien, si elle voulait reprendre des phrases du scénario, elle le faisait. Elle n’a jamais été dans un désir de séduction ou d’obéissance vis-à-vis de nous. Elle n’en faisait qu’à sa tête, comme on dit, non au sens où elle aurait été capricieuse mais au sens où sa tête décidait de ce qu’elle faisait. Ses réactions étaient imprévisibles, comme dans la scène de l’engueulade, pendant le repas. Sa mère quitte la table, moi aussi, les portes claquent et Yuki, silencieuse, continue à manger. J’ai été stupéfait, voire frustré, qu’elle en fasse si peu. Son attitude est pourtant très juste ; si elle est effectivement incapable de dire quoi que ce soit à ses parents qui se déchirent parce que ça lui fait mal ou parce qu’elle ne sait pas quoi faire, que peut-elle faire sinon manger, se réconforter ? Un autre exemple : la scène de la lettre. Les filles ont écrit cette lettre qu’on a remise, cachetée, à Tsuyu qui joue la mère de Yuki. Contre toute attente, en la lisant, elle s’est mise à pleurer, à craquer nerveusement. Yuki était surprise, très gênée, mais comme souvent, elle s’est tue, mise en retrait. En voyant les rushes, j’ai été obligé de reconnaître que ce que cette petite fille avait inventé m’allait complètement.

Un enfant joue-t-il ?

H.G. Avant d’être comédien, j’ai fait les Arts décoratifs, et à la fin des années 1970, j’ai été animateur dans un Centre culturel au Plessis Robinson. On avait un petit atelier de création cinéma en Super 8, où on improvisait des films avec des jeunes adolescents. Ils vivaient les scènes bien plus qu’ils ne les jouaient. Avec les enfants, c’est ce qui se passe. Quand on demande à un enfant de jouer, le plus souvent il est dans l’imitation ; il imite ce qu’il voit à la télé, des clichés. C’est très difficile de garder une spontanéité, une invention qui lui soit propre. Ce qui est dément aujourd’hui, c’est que les enfants imitent les enfants acteurs américains qui sont eux-mêmes doublés en France, non par des enfants, mais par des femmes imitant les voix d’enfants ! Au niveau de la perversion de l’imagination, je trouve cela atroce, extrêmement violent.

Qu’est-ce qui vous a relié à Suwa ?

H.G. Le désir de vivre cette expérience. La double réalisation est en général le fait de personnes qui sont déjà ensemble dans la vie : des frères, un couple. Nous, non ; il a fallu nous réunir. Il est arrivé souvent qu’on soit dans le même désir d’une scène et dans le même bonheur de la voir arriver sous nos yeux. Yuki incarnait souvent notre communauté, notre union. Cela recoupe des questions sur la création. Est-on plus fort à deux que seul ? A deux, a-t-on une signature commune ? Non. Ce qui est commun, c’est l’objet. Comme un enfant. Cet enfant, autonome, porte la trace des deux signatures. Il n’y a pas un double réalisateur mais un film réel que ni lui ni moi n’aurions fait seul. Ce travail commun me passionne. C’était un travail très long, j’ai besoin de voir le film, d’en parler, d’y réfléchir. La pensée artistique a besoin de temps. C’est la chose la plus difficile à obtenir à notre époque.

Est-ce un film sur le temps ?

H.G. Le film raconte une résilience forte, heureuse. Yuki s’en sort, car elle a un imaginaire, une tête pleine et libre. Tout ce dont on rêve, ce qui nous permet de nous évader de nous-mêmes, est vital. Si cette petite fille devient plus tard capable d’agir sur le monde, c’est parce qu’elle aura déjà vécu cette expérience intime avec elle-même. Ce n’est pas vain, ce n’est pas rien, de pouvoir passer d’une forêt à une autre par la seule puissance de l’esprit... C’est un acte de liberté. Donc de révolte, de responsabilité, d’action.

Propos recueillis par Juliette Cerf

Paru dans Regards n°67, décembre 2009

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