Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 23 mars 2011

Histoires de luttes des corps et des classes

Des histoires de vengeance, à travers des portraits de filles réhabilitant
la mémoire de leur père disparu (True Grit, Winter’s Bone),
de violence, de corps et de combats (Boxing Gym, Ma part du gâteau).

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Frontière

Alice est passée de l’autre côté du miroir, au pays des merveilles.
Mattie Ross, elle, s’est échouée dans les terres arides
du western. Un territoire peu amène envers ces étrangères
que sont les petites filles hautes comme trois pommes et
pas plus grosses qu’un épi de maïs… «  Les gens ne croient
pas qu’une fille de 14 ans puisse aller venger la mort de
son père en plein hiver.
 » C’est sur ces mots prononcés en
voix off que s’ouvre le nouveau film des frères Coen. Misérieuse,
mi-parodique, leur première incursion dans le western
se fait à l’ombre de True Grit, livre culte de Charles Portis
(éd. Le serpent à plumes), d’abord publié en feuilleton par
le Saturday Evening Post en 1968 et porté par l’écran en
1969 par Henry Hathaway – le film valut à John Wayne son
unique Oscar. Nous sommes dans les années 1870, juste
après la guerre de Sécession : la jeune Mattie Ross se met
en tête de retrouver la trace de Tom Chaney, le meurtrier de
son père. Souvent comparée à l’Huckleberry Finn de Mark
Twain, l’héroïne se rend sur les lieux du crime, à Fort Smith, en
Arkansas. C’est là sur l’ultime frontière de l’Ouest américain,
juste avant les territoires indiens, que la petite fille engage un
marshal alcoolique et borgne, Rooster Cogburn, interprété
par Jeff Bridges, pour traquer le criminel. Leur route croise
celle de LaBoeuf, campé par l’excellent Matt Damon, un ranger
texan qui recherche le même homme, qu’il doit ramener
au Texas, où celui-ci a abattu un sénateur. Une bien étrange
équipe se forme alors, menée d’une main de fer par la petite
fille opiniâtre, qui combine sens inné des affaires, goût pour la
loi et foi dans la force publique. En route pour une impitoyable
et truculente chasse à l’homme… Le film narre le passage du
XIXe au XXe siècle et la fin d’un monde, symbolisée par cette
magnifique chevauchée nocturne lors de laquelle le marshal
tente de sauver la vie de l’enfant piquée par un serpent. Trente
ans plus tard, la petite Mattie Ross,
devenue une vieille fille amputée
d’un bras, cherche à revoir le marshal
 : le monde du western a disparu,
la légende étant devenue la pâture
d’un show, d’un cirque. C’est une
tombe qui sert ici d’image finale.

La maison des bois

C’est sur cette même confrontation entre le monde de l’enfance
et celui de la force que repose Winter’s Bone de Debra
Granik. Ree Dolly (Jennifer Lawrence) a 17 ans. Douce
Rosetta américaine, elle vit dans la forêt des Ozarks, au coeur
du Missouri, où elle assure seule la subsistance de sa mère
malade, de son frère et de sa soeur, âgés de 12 et 6 ans.
Son monde précaire s’écroule le jour où elle apprend que
son père, pour sortir de prison, a hypothéqué leur maison
des bois. La jeune fille cherche à retrouver la trace de son
géniteur. Puissant et envoûtant, le film est toutefois un peu
monocorde dans sa restitution de la sauvagerie pittoresque
qui sévit alentour. Une bande d’hommes dégénérés et patibulaires
fait régner une dure loi du silence que la frêle héroïne
cherche, seule, à briser. Séquestrée et battue, lucide sur son
sort, Ree s’entend dire : « Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? »
« Me tuer, je suppose
, répond-elle. Ou m’aider…  » Cet appel
au secours s’incarne dans une très belle séquence qui sort
le film de ses sentiers battus : pour gagner de l’argent, Ree
pense un temps à s’engager dans l’armée. Elle rencontre un
recruteur militaire qui lit sa détresse et la convainc que sa
place est pour l’instant auprès de sa famille.

Sur le ring

«  Si tu joues au dur ici, tu ne fais pas long feu… » La canalisation
de la violence, à travers le rituel de l’entraînement plutôt
que l’explosion du combat, est au coeur de Boxing Gym de Frederick
Wiseman, son trente-huitième film, aimanté par un lieu
unique : un club de boxe nommé Lord’s Gym et situé à Austin,
Texas. Depuis Titicut Follies (1967), le documentariste américain
octogénaire ne cesse d’explorer les grandes institutions
de son pays – écoles, cours de justice, hôpitaux, etc. Son
dernier film, La danse, était une plongée dans les coulisses
de l’Opéra de Paris. De la danse à la boxe, il n’y a qu’un pas…
comme en témoigne cette longue et obsédante scène sur le
ring, toute en jambes et en croisements, entraînement côte à
côte d’un homme et d’une femme. Ce sont les courbes des
corps qui chorégraphient le film, qui lui donnent son rythme
et son souffle. Dans les recoins de cette salle d’entraînement,
un vrai bric-à-brac rafistolé de toutes parts, Frederick Wiseman
parvient à saisir l’Amérique entière, la profondeur du melting-
pot. Hommes, femmes, jeunes, vieux, de toutes origines
et de tous les milieux sociaux, animés par des motivations
diverses, se croisent ici : un ouvrier dans le bâtiment inscrit
par sa femme, un enfant épileptique, etc. Le cinéma est un art de l’espace : sous la caméra de Wiseman, la contenance humaine
de ce lieu étroit s’étire à l’infini.

Partager le gâteau ?

C’est sur une opposition sociale marquée que repose le
long-métrage de Cédric Klapisch Ma part du gâteau. Après
ses comédies ado-Erasmus, L’auberge espagnole (2001) et
Les poupées russes (2004), après Paris (2008), le spectateur
pourra être surpris de retrouver le réalisateur dans une
veine plus sociale et politique, avec un film aux couleurs postcrise
 : « Le point de départ, c’est l’actualité. J’avais l’impression
qu’il fallait dénoncer quelque chose de notre époque,
qu’il fallait réagir, et vite, sur la situation sociale actuelle. (…)
Grosso modo, le monde fabrique de plus en plus de profit,
et de moins en moins de gens en profitent ! (…) Y a-t-il une
relation quelconque entre le malaise du monde du travail et
les fluctuations récentes de la finance ? ça m’obnubilait, et
j’ai eu besoin d’en parler
 », raconte le cinéaste. Il a orchestré
une rencontre improbable entre France (Karin Viard) et Steve
(Gilles Lellouche). Elle est ouvrière à Dunkerque ; il est trader
à Londres. Quand elle se retrouve au chômage suite à la fermeture
de son usine, elle devient femme de ménage à Paris…
dans le somptueux appartement de Steve, fraîchement débarqué
dans la capitale. Ma part du gâteau oppose leurs univers,
mettant en récit la fracture sociale. Les répliques fusent : à
un trader trop gentil : « Tu sais comment on t’appelle ? L’humaniste
 !
 » ; un ouvrier en lutte : «  Nous, les faibles, on n’est
rien sans la force collective.
 » ; Ahmed (Zinedine Soualem)
à France : «  Avec les délocalisations, vous êtes comme une
femme immigrée dans votre pays.
 », etc. Traversé par des
scènes à la lucidité cruelle
– le plus glauque week-end
de riches à Venise qui soit ;
le séjour d’un petit garçon
chez un père indifférent –, le
film parvient à déjouer le cliché
de l’amour plus fort que
les frontières sociales. Il redonne
des accents de colère
finale à l’adoucissement et
à l’édulcoration du personnage
masculin, lisible dans le
passage du « I’m bad » ou « Je
suis un gros connard » à « J’ai
vraiment une vie de merde ».

A voir en ce moment dans les salles...

True Grit , de Joel et Ethan Coen

Winter’s Bone , de Debra Granik

Boxing Gym , de Frederick Wiseman

Ma part du gâteau , de Cédric Klapisch

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