Accueil > Culture | Par King Martov | 1er janvier 2007

Home studio la révolution permanente

Comment se fabrique concrètement la musique aujourd’hui ? Tout simplement à la maison... Le DVD Home studio : the musical revolution nous plonge au cœur d’un bouleversement du processus créatif.

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La musique est un environnement en crise, confrontée à une baisse régulière des ventes de disques et à la menace qui pèse en conséquence sur la survie de son industrie. On oublie aussi qu’elle vit surtout et d’abord de profondes mutations liées à l’avènement de l’âge numérique, dont toutes les implications sont loin d’être exclusivement négatives. Depuis trente ans, la façon de fabriquer du son s’est profondément renouvelée. Plus besoin d’en passer par les cours de solfège ou d’interminables heures de studio, ou plus simplement de savoir maîtriser un instrument. L’hégémonie électronique puis informatique a induit une démocratisation phénoménale des outils à la disposition du compositeur. De ce bouleversement sont nés le hip-hop et la techno. Mais maintenant, l’ensemble des courants se retrouvent concernés, des musiques dites concrètes au rock. L’explosion de Myspace, qui relève de la même épiphanie numérique, a fait prendre conscience au grand public de l’ampleur de cette transformation. Tous les groupes qui s’échinent chez eux disposent désormais d’une plate-forme simple et mondiale (près de 140 millions de membres) pour mettre leur production en ligne et en accès (même si le stade de l’écrémage s’effectue ensuite, par le coût du mix final avant de graver les CD, et surtout le goulot d’étranglement de la promotion et la mise en rayon, toujours entre les mains des majors).

Bricolage et passion

Jérôme Thomas, alias Vgtah, réalisateur du documentaire Home Studio, insiste d’abord sur cette rupture aussi bien épistémologique que sociale. : « Si j’ai introduit le terme de révolution musicale, c’est que je pense profondément qu’il s’agit d’un processus révolutionnaire. Des travailleurs ont la possibilité de se réapproprier leur outil de production. C’est d’abord cela que je voulais exposer. Les musiciens gardent un statut de branleurs dans notre société. En regardant mon film, vous constatez à quel point ils évoluent à mi-chemin de la passion et du travail, souvent pour au final se contenter de manger des cailloux. Le home studio fut le vecteur d’une incroyable démocratisation de la création musicale. Je pense que cet état d’esprit remonte loin, du « do it yourself »des punks aux débuts du hip-hop avec Grand Master Flash ou Kool Herc qui bricolaient leur propre matos. Il fallait mettre en lumière cette réalité. »

Dans l’intimité des artistes

Au fond, de quoi s’agit-il ? De fait, désormais l’immense majorité des disques qui sortent en France et à l’international sont d’abord élaborés par des personnes travaillant chez elles, sur des machines : du simple PC à la batterie complète de séquenceur (sampler) et autres tables de mixage. Le premier mérite de ce DVD est donc de nous faire pénétrer dans l’intimité de ces artistes qui jouent à domicile, d’observer où et comment ils accomplissent leur labeur quotidien, un peu comme de pousser la porte de l’atelier d’un peintre. La palette des configurations s’étale à l’infini. Jérôme Thomas ne cache pas la petite part de voyeurisme dans sa démarche : « J’étais très excité à l’idée de pouvoir m’approcher des lieux où des artistes comme DJ Mehdi, le producteur du 113, ou Imhotep, la petite main d’Iam, avaient enfanté des albums cultes dans le courant dont je suis issu, c’est-à-dire le hip-hop. En fait j’ai juste désiré mettre le focus sur les concepteurs musicaux, ces hommes de l’ombre, peu connus, et dont l’œuvre, au sens littéral, reste mystérieux pour le néophyte. Ils doivent constamment se remettre en question, progresser, évoluer, s’ouvrir. Le chanteur ou le rappeur trouve son style et s’y colle. Le concepteur doit rester un explorateur. Le home studio facilite cette ambition en offrant un outil perpétuellement évolutif. »

On s’invite de la sorte chez les 35 participants, du plus réputé au plus modeste, qui nous ouvrent leur petite caverne d’Ali Baba. On observe comment ils ont aménagé leur appartement, avec la famille qui navigue autour ou bien lorsqu’ils se sont délocalisés chez des parents compréhensifs ou des amis. « Le home studio reflète son concepteur, poursuit Jérôme Thomas. Il résulte d’une négociation continuelle avec l’espace privé, notamment pour ceux qui habitent en ville et négocient avec les problèmes d’espace. »

Le documentaire casse aussi le cou à certaines idées reçues. Certes, tous les intervenants insistent sur l’immense faculté émancipatrice du home studio, qui leur a offert la possibilité de se lancer dans la musique, parfois d’en vivre, sans passer par les formes classiques d’acquisition du savoir musical. Toutefois, loin de sonner le glas de l’instrument traditionnel, beaucoup ont senti par la suite le besoin d’y ramener un feeling plus charnel, d’insérer un peu de réel dans le virtuel. « Le home studio est un méta-instrument, explique ainsi Vgtah, qui laisse évidemment l’opportunité d’intégrer tous les autres. Beaucoup parmi les personnes interviewées enregistrent leur propre partition à la guitare ou au piano, plutôt que de sampler systématiquement. Quand j’ai demandé à Dee Nasty un live, il m’a sorti un solo de guitare. Ils éprouvent désormais le besoin de retrouver un contact tactile avec leur musique, tout en utilisant l’extraordinaire maniabilité des machines. » Tout est affaire de cycle. Rien ne se perd, tout se transforme. K.M.

A voir/ Alire

Jérôme Thomas, Home Studio : The musical revolution, (Folistar/2Good)

www.homestudiodocumentaire.com/

Raph, Behind the Beat : hip-hop home studio, Gingko Press, 2005

RAP, le cnn du ghetto

Le groupe Public Enemy expliquait que le rap constituait ni plus ni moins que le « CNN du ghetto ». L’ouvrage de Jeff Chang ne se contente donc pas de traiter, avec passion et précision, de la

culture hip-hop (musique, graffiti, danse), de ses acteurs (artistes, producteurs, etc.), de sa genèse, de ses ramifications, de ses influences, de son influence. Il aborde plus largement le sort réservé aux Afro-Américains dans les Etats-Unis de l’après : « droits civiques », à l’ère de la contre-révolution conservatrice des Reagan et Bush (père et fils). Il resitue par exemple fort à propos le phénomène, souvent irritant, du « gangsta rap », et permet de la sorte de mieux en appréhender l’audience et le succès. Une bible pour comprendre un mouvement qui fête son quart de siècle d’existence et continue d’exposer les plaies béantes de « l’autre Amérique ». K.M.

Jeff Chang, Can’t stop, won’t stop. Une histoire de la génération hip-hop, éditions Allia

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