Accueil > Culture | Par Muriel Steinmetz | 1er mai 2000

Horreurs et merveilles de l’utopie

Utopie : vaste territoire, incommensurable peut-être, qui habite depuis toujours le temps et l’espoir des hommes. Qui vient de loin. L’Age d’Or. Le Jardin d’Eden. Et plus proches, les révolutions qui ont traversé les deux derniers siècles. Jamais atteinte, si bien que l’utopie ne serait qu’utopie, et la société idéale, pas de ce monde. Un Paradis perdu : qui aurait donc existé, où ? Mais pour que les hommes y aient, et continuent, d’y consacrer tant d’énergie, il faut bien qu’il y ait quelques vérités dans les "récits fondateurs". Car l’utopie, c’est aussi un genre littéraire. Qui a pris la forme du roman de Science-Fiction. Deux manifestations invitent à l’utopie. A Paris, à la Bibliothèque nationale de France et au festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo.

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Est-ce parce qu’aujourd’hui l’utopie s’efface qu’elle entre au musée ? A l’heure où semble triompher l’individualisme, où l’imaginaire paraît en panne de projet collectif, la Bibliothèque nationale de France, en partenariat avec la New York Public Library, propose une exposition intitulée "Utopie. La quête de la société idéale en Occident" où l’on s’efforce de cerner, de l’utopie, les contours désormais improbables, les pouvoirs et les aspects contradictoires. La contradiction, compte tenu de l’étymologie, n’est-elle pas inhérente à l’utopie ? Forgé sur le grec, le mot se nie en se disant : l’utopie est ce qui n’est "en aucun lieu". Et pourtant elle a vécu. Du dessein libertaire et humaniste qui fut le sien, trempé dans la plume d’une fiction très profonde chez Thomas More, n’est-elle pas devenue, en des temps plus atroces, la compagne douteuse d’un totalitarisme qui partagea avec elle de bien curieuses tendances : surveillance généralisée, subordination de l’individu à l’Etat, tentation mortifère de la pureté ?

L’exposition s’attarde longuement sur ce qui n’est d’abord qu’un genre littéraire. L’Utopie s’invente donc sous la plume de More, conseiller du roi Henri VIII d’Angleterre. Dans son oeuvre latine en prose, dûment dialoguée, l’auteur place l’utopie sur une île imaginaire, où règne un Etat idéal. Le livre, publié en 1516 à Louvain, agit à la manière d’un mythe, en un lointain écho fictif des "terrae incognitae" découvertes depuis peu par Christophe Colomb. L’auteur livre, sous forme brève, sa vision de la "meilleure forme de gouvernement". L’ouvrage annonce à plus d’un titre les temps modernes. More le dit bien : le paradis sur la terre peut exister sans recours à la grâce divine. L’homme a beau être marqué par la Chute, il doit réussir à réaliser une société idéale. Ainsi l’écrivain découpe-t-il au rasoir, sous couvert de fiction réaliste, la doctrine chrétienne.

Visages changeants d’une étymologie contradictoire

Le retour aux sources fait l’objet de la première partie de l’exposition qui en compte quatre, More occupant la seconde. Les récits fondateurs venus de la Bible, de l’Antiquité gréco-latine et du Moyen Age chrétien, dispensent les ferments d’un lieu idéal quasi introuvable, à l’origine des temps, qu’ils déshéritent. L’Age d’Or chanté par Hésiode, Adam et Eve au Jardin d’Eden, les pays de Cocagne s’impriment d’abondance sur parchemins, se gravent à la pointe douce, s’enluminent, s’emprisonnent enfin sur la face lisse des mappemondes. Au Moyen Age, la quête du paradis perdu encourage les voyages à la recherche du lieu providentiel.

Espace et Temps, grands véhicules utopiques

L’utopie, un jour, prend racines. Ce sera donc avec les grandes découvertes géographiques donnant corps au genre littéraire naissant, lequel porte toujours un regard aigu sur le monde alentour. Plus tard, aux temps des révolutions qui secouèrent l’Occident dans la fin du XVIIIe siècle, l’utopie se vend sous le manteau telle une action cotée ou non en Bourse. Les spéculations utopiques remplissent le réel. Les programmes s’affichent, la propriété collective des moyens de productions devient le trait le plus saillant, la visée, le but. L’utopie s’inscrit dans la radicalité politique de son temps. La Révolution française réussit en un instant à mettre un siècle de distance entre l’homme du jour et celui de demain et n’hésite pas à rénover l’espace et le temps, ces grands véhicules utopiques. Le calendrier révolutionnaire donne un second baptême aux travaux et aux jours. L’espace de la nation s’organise, régi par départements. Temps et espace réattribués donnent du poids à l’utopie citoyenne d’un peuple enfin souverain au sein d’une nation transparente et déchristianisée.

Quand l’utopie est confrontée à la réalité intraitable

Passées les révolutions, à l’aube du XIXe siècle, l’avènement d’une société idéale semble juste affaire de temps. Le socialisme naissant, dans sa phase utopique, : à quoi s’oppose la phase dite "scientifique" dominée par Marx : attribue toutes les vertus à la vie communautaire, soudée dans le travail et le partage des fruits en commun. Les utopies sociales de l’âge romantique, celles de Saint-Simon (1760-1825) ou de Fourier (1772-1837), donnent naissance à des projets de vie. A Ménilmontant, les saint-simoniens vivent ensemble, liés par une sûre entraide. Leur gilet blanc et rouge, boutonné dans le dos, en atteste. N’était-il pas impossible de se vêtir sans l’assistance d’un pair ? Dans le même temps, Charles Fourier dans le Nouveau Monde amoureux, envisage de bâtir un Phalanstère (nom qu’il donne à sa communauté idéale) où les travailleurs, associés en groupes composites, changeraient de tâche jusqu’à huit fois par jour, ne faisant jamais deux heures d’affilée la même chose.

Au sein de ces deux utopies qui poussèrent dans les esprits sans vraiment prendre corps, progrès social et progrès économique oeuvraient en commun pour le bonheur de tous. L’échec des révolutions de 1848, la publication du Manifeste communiste de Marx et Engels la même année, coupent net aux idéaux optimistes des utopistes socialistes. Dans ce monde devenu plus vaste marché, les rapports de classes prennent le pas sur le mythe de la fraternité. Le rêve ouvrier, l’espoir des soulèvements populaires, s’effondrent tandis que la Semaine sanglante fait ses milliers de morts. En 1871, durant la Commune, les utopies politiques tournent à la tragédie. De la Commune de Paris à la révolution d’Octobre, l’utopie sera confrontée à la réalité intraitable.

Messianisme, aspiration au changement et totalitarisme

Mais à l’aube du XXe siècle, elle retrouve un souffle nouveau, attisé par les idées de progrès dans les sciences. L’aspiration au changement, l’exaltation d’artistes futuristes comme Marinetti (1876-1944) - lequel devint fasciste dans les années trente : sont grandes. Sous la foi messianique en un progrès scientifique, on entend pourtant sourdre les coups de boutoir du totalitarisme qui s’annonce avec son culte de la race chez les nazis. L’exposition, fort fâcheusement, semble établir un trait d’égalité entre deux formes de totalitarisme, sans expliciter clairement les visées radicalement différentes de l’un et l’autre. La Révolution d’octobre 1917 constitue bien une utopie en acte, même si les peuples soviétiques auront le temps de déchanter. L’épopée initiale se muera en tragédie, mais soudera, contre l’invasion nazie, des milliers d’êtres acharnés à défendre le sol ancestral. L’entrain et la mobilisation générale en vue de l’avenir radieux ne cache plus, pour finir, le désir de l’Etat, confondu avec le Parti, d’annihiler la société civile à coup de purges, et de camps de "rééducation".

Communautarismes d’aujourd’hui : acceptant et refusant la marge

Derrière une toile blanche, où l’on projette des plans de cités idéales, s’achève l’exposition. Dans ce coin, caché du reste, comme en son enfer, la BNF réserve un exemplaire de Mein Kampf, daté de 1933 et une série d’eaux-fortes de Zoran Music, déporté à Dachau en 1944-1945, intitulée "Nous ne sommes pas les derniers" (1985). Au sortir du tunnel, une salle de cinéma propose une visite accélérée des dernières traces d’une utopie grevée par l’Histoire. Il y eut bien de nouvelles utopies entre 1960 et 1970, plus tard aussi. On pense aux mouvements "hippies" des Etats-Unis, ou à Mai-68, utopie petite-bourgeoise qui a donné (en partie) ce qu’aujourd’hui nous sommes. C’est aussi le féminisme et les homosexuels. Sont-ce vraiment des utopies ? Ne s’agit-il pas plutôt de nouveaux communautarismes où se réunissent à leur gré des individus refusant et acceptant la marge en même temps ?

L’utopie. La quête de la société idéale en Occident,

jusqu’au 9 juillet 2000, la Bibliothèque nationale de France, Site François-Mitterrand, Grande et petite galeries, hall Est. 11, quai François-Mauriac, 75013 Paris. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h. Le dimanche de 12 h à 18 h. Fermé le lundi. Entrée : 35 francs.

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