Accueil > économie | Par Claire Wehrung | 1er novembre 2008

« Il y a des démissions, des dépressions, même des crises de larmes »

En septembre dernier, Renault annonce la suppression de 4 000 postes au sein de ses usines françaises, pour « préserver la profitabilité ». A Sandouville, en Seine-Maritime, où 1000 postes sont directement menacés, certains ouvriers perdent déjà jusqu’à 400 euros de salaire pour chômage partiel. Et après le ralentissement vient la crise économique... Le secteur automobile est l’un des plus durement touchés. Rencontre avec un ouvrier de l’usine de Flins, dans les Yvelines.

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"Je travaille chez Renault depuis 1973. Il y a encore peu, j’étais affecté à l’atelier de montage. Je préparais les pièces pour les chaînes. Mais depuis que le groupe a arrêté de fabriquer les Twingo, je suis à la maintenance : en ce moment on démonte l’ancienne chaîne de montage. Quand ça sera fini, on me fera démonter des bureaux ou faire du nettoyage... Je ne sais jamais à l’avance.

Mais à bientôt 52 ans, que ce soit au montage ou à la maintenance, c’est assez difficile. Je suis toujours debout, à circuler entre les chaînes. On travaille 7 heures 40 par jour. Soit de 5h25 à 13h05, soit de 13h05 à 20h45. Cela alterne chaque semaine.

Globalement les conditions de travail sont mauvaises. J’ai bien conscience qu’on y a gagné par rapport aux années 1970 du fait des avancées techniques. Mais ça reste dur. Pour donner une idée, il y a un véhicule par minute qui sort de l’usine. En conséquence, chaque ouvrier est chronométré dans la moindre de ses tâches : par exemple, poser un clip ne doit pas prendre plus de cinq secondes. On doit travailler 100% de notre temps de présence dans l’usine. Difficile dans ces conditions de prendre quelques secondes pour se retourner, attraper une bouteille et boire une gorgée d’eau. Dans une journée, on a deux pauses, de 14 minutes chacune. Autant dire qu’entre le café, le sandwich et le passage aux toilettes, il faut choisir : les pauses sont chronométrées et après 14 minutes la chaîne redémarre. Si on arrive 30 secondes trop tard, la voiture est passée et ce retard se répercute sur tous les ouvriers qui suivent. Concrètement, il faut être concentré non-stop. Il se passe rarement une semaine à l’usine sans qu’un ouvrier ne soit convoqué par la direction. Forcément cela crée une pression énorme. Il y a des démissions, des dépressions, même des crises de larmes.

Le contexte actuel n’arrange rien. L’ambiance est un peu tendue depuis les annonces de suppression de postes, surtout chez les jeunes et les intérimaires. Ce sont les plus menacés. Comme Renault vend moins, l’usine de Flins est passée récemment de 62 à 50 voitures fabriquées par heure. La direction supprime donc les postes des intérimaires. Ils sont 700 sur Flins, pour 3 900 ouvriers au total.

Au niveau national, le groupe va surtout supprimer les postes « de production », dits MOD, mains-d’œuvre directes, comme à Sandouville. A Flins, il y a principalement des MOS, des mains-d’œuvre de structure : c’est-à-dire tous les postes qui relèvent du montage et de la maintenance des chaînes, comme moi. On sait que les MOS sont concernés à plus petite échelle, mais on ne sait pas combien. Pour l’instant on est dans le vague, on attend.

Même si l’usine de Flins n’est pas en danger dans l’immédiat, on sait qu’un jour ou l’autre nos emplois seront menacés. A l’époque de Louis Schweitzer, ils répétaient que l’usine de Vilvoorde était compétitive, mais cela ne les a pas empêchés de la fermer en 1997.

Je suis venu travailler chez Renault parce que c’était nationalisé à l’époque. Je suis parti de la Tunisie en 1972, tout seul, sans formation. J’ai construit une famille ici. J’ai quatre enfants, mais tous n’ont pas encore de travail. Aujourd’hui, je gagne 2 100 euro par mois, en comptant la prime d’ancienneté. Pour 35 ans de service."

Propos recueillis par Claire Wehrung

Paru dans Regards n° 56, novembre 2008

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