Accueil > économie | Par Claire Wehrung | 1er avril 2008

« Il y a une inférence très nette du discours politique dans le champ scientifique. »

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« Je suis actuellement en CDD chez un industriel, après avoir soutenu ma thèse l’année dernière. C’est ce qu’on appelle le « post-doc » : ces contrats réservés aux doctorants que l’on accumule tant qu’on n’obtient pas de poste de maître de conférences ou de chercheur au CNRS. Nous sommes une aubaine pour les industriels : surqualifiés, nous y travaillons pour de courtes périodes, et surtout nous y faisons profil bas : les syndicats de post-doc n’existent pas.

Cette situation participe à l’asservissement de la recherche à l’industrie. Par exemple, on peut nous demander de créer une formule de colle. On fait des expériences. On trouve une solution. Mais on ne nous laisse ni le temps ni les moyens de chercher pourquoi la molécule utilisée rend la colle plus performante. On travaille pour une entreprise et ses produits, pas pour la recherche.

Les chercheurs sont employés à des fins qui ne sont pas les leurs. La recherche est fonctionnalisée. C’est le savoir et le progrès humain qui sont en danger, car seules la performance et la rentabilité importent.

Nous n’avons le choix qu’entre la recherche industrielle, la recherche à l’étranger... ou les post-doc indéfiniment ! Car chaque année en France, seulement 200 postes de chercheurs sont à pourvoir, pour 10 000 thésards diplômés...

Le gouvernement essaie de structurer la recherche comme une entreprise, comme il le fait avec les universités. C’est comme ça qu’ont été créées les ANR : Agences nationales de la recherche :, des agences de financement qui évaluent les projets de recherche et les financent. Cela au bon gré d’experts qui sont étrangers au monde de la recherche. Avant, les corps décisionnaires étaient composés de nos pairs. Les budgets ne sont accordés que pour des projets à « court terme ». Ainsi, les résultats de nos recherches peuvent être immédiatement appliqués au développement technologique.

Il y a une inférence très nette du discours politique dans le champ scientifique. Car en se désengageant, en accordant de moins en moins les budgets nécessaires, l’Etat nous contraint à trouver nos propres mannes de financement : il nous faut alors chercher de l’argent auprès des industriels, d’où une perte d’indépendance. Mais il y a des poches de résistance : certains ont compris qu’il suffisait de compiler les trois qualificatifs « nano », « biophysique » et « durable » dans une demande à l’ANR pour être financés... Ce sont des mots-clés à la mode, qui font vendre.

En ce qui me concerne, j’ai eu le bac au rattrapage... Le goût de la recherche m’est venu grâce à la fac. Les profs étaient des « esprits indépendants » : ils ne faisaient pas seulement de la physique, mais aussi de la politique. C’est pourquoi je voudrais être maître de conférences. Pour apprendre le doute, créer des esprits critiques. Pour faire de la recherche la possibilité d’une culture scientifique et humaine au sens large. » Propos recueillis par C. W.

Paru dans Regards n°50, avril 2008

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