Accueil > Culture | Par Denis Fernàndez Recatalà | 1er novembre 2009

Impressions d’Allemagne

Entre sa première et sa dernière visite à Berlin, notes d’un écrivain engagé qui a vécu la chute du Mur dans la rédaction d’un journal communiste. Rencontre avec le milieu intellectuel est-allemand et gros plan sur le dramaturge Heiner Müller.

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1. La dernière fois où je me suis rendu à Berlin, c’était pour y voir la rétrospective Georg Grosz au Musée d’art moderne. Le mur avait été abattu laissant place à une zone en friche et donc à des espaces singulièrement bouleversés. Le métro qui se déployait à partir de l’Alexanderplatz conservait encore les fresques commandées à des artistes de la RDA. Elles n’étaient pas inspirées par un réalisme optimiste de bon aloi bien qu’elles fussent figuratives ; elles répondaient aux affiches publicitaires collées sur des parois adjacentes. Deux mondes, sinon deux univers, cohabitaient. A défaut d’effacer des différences qui subsistaient quand elles ne s’aggravaient pas, le métro avait été réunifié. La rétrospective Grosz avait été contextualisée. Des bribes de révolution y affleuraient. Ainsi, un exemplaire de Dada, plus politique et radical que son pendant français, comportait un titre impertinent : « Tremblez bourgeois, la Tcheka arrive ! » Le numéro datait du début des années 1920. On était aux lendemains de l’insurrection spartakiste. Il faudra attendre plus de dix ans après la chute du Mur pour que la social-démocratie berlinoise fasse acte de repentance et réhabilite Rosa Luxemburg. Lors de ce séjour, la coupure était encore visible. L’Alexanderplatz avait été humanisée selon les critères ouest-allemands. On y avait implanté des arbustes fichés dans des baquets de bois peint afin de gommer son aspect minéral. Au crépuscule, au bas de la Kurfürstendamm, près de l’immeuble où Robert Musil avait vécu et écrit L’homme sans qualité, des prostituées arpentaient le trottoir, tandis que de l’autre côté, vers la bibliothèque nationale, des Vietnamiens furtifs vendaient des cigarettes de contrebande.

2. Je m’étais rendu à Berlin pour la première fois en 1961. J’étais déjà très con. Le Mur était édifié et j’étais monté sur le mirador qui le surplombait. J’avais griffonné sur le registre destiné aux visiteurs combien il était indispensable à la survie du socialisme qui souffrait d’hémorragie endémique. Je ne doutais de rien quoique je fusse confronté à la pénurie. Je respirais l’innocence endurcie. J’avais vu la vitrine d’un chausseur bourrée d’un même modèle d’escarpin. Je « croyais » en l’avenir alors que l’avenir était plombé. Déjà. Brecht avait composé Les élégies de Buckow qui suintent l’amertume : « Je n’aime pas cet endroit d’où je viens/Je n’aime pas cet endroit où je vais... » Et puis Les élégies La solution que l’on expurgea : « Ne serait-il pas/Plus simple pour le gouvernement/De dissoudre le peuple/Et d’en élire un autre » Ernst Bloch, promoteur du « principe Espérance », avait quitté la RDA où il lui était désormais impossible d’enseigner. En 1961, un cycle s’achevait que Nikita Khrouchtchev s’évertuait à relancer. A l’automne de 1989, j’écrivais bien sûr mon rejet du Mur, mais aussi qu’Hollywood avait eu raison de la Mosfilm, que l’imaginaire de la subversion avait été terrassé, car le réel qui lui correspondait avait été déglingué. J’écrivais aussi que le Mur supprimé emportait avec ses gravois des pans de ce socialisme mal fichu, déformé, cabossé qu’une population regrettait. J’écrivais, dans la foulée, que le nouveau pacte germano-soviétique négocié par Kohl et Gorbatchev s’était en définitive fait au détriment du chef d’Etat soviétique, pressé de donner des gages de bon vouloir à l’Occident. Il cherchait clairement à sauver les meubles, en s’évertuant à promouvoir une détente pour laquelle il n’a pas été payé en retour. Les événements se précipitaient sans qu’il en tirât profit.

3. Grâce à Bernard Umbrecht, marié à une Est-Allemande, Révolution (1) avait obtenu des textes de Heiner Müller ainsi que des entretiens et même une interview d’Erich Honecker. Digraphe (2) en avait également profité. Pour Erich Honecker, je me souviens qu’il déclarait que tout n’était pas si gris en RDA. Emile Breton avait punaisé la phrase sur une cloison de son bureau et noirci un large rectangle au crayon où perçait un dérisoire point rouge. Il y avait de l’irrévérence... Quant à Heiner Müller, il est venu nous visiter. Je me rappelle son acidité paisible. Müller assurait que la meilleure propagande ouest-allemande nichait dans les spots publicitaires diffusés par la télévision, captée dans cette autre Allemagne, moins riche. Les Trabants, voire les Wartburg ne parvenaient pas à rivaliser avec les limousines dont on s’enorgueillissait au-delà de la frontière. Je l’ai revu brièvement lors d’une représentation du Roi Lear, mis en scène par Langhoff, à la Maison de la Culture de Bobigny. Heiner Müller n’avait cessé d’avoir des complications avec le régime. Tantôt il était censuré, tantôt encensé. Il avait obtenu le Prix national de littérature. Souvent ses œuvres n’étaient ni autorisées ni empêchées. Les décisions restaient en suspens. Il s’engouffrait dans une faille. Heiner Müller vivait dans une marge. Il bénéficiait d’un passeport lui permettant de franchir les check-points. Suprême naïveté ou suprême habileté, Honecker avait confié à Dessau, qui avait répercuté le propos : « J’espère quand même que Müller sait que ses conversations téléphoniques avec l’étranger sont mises sur écoute. » Je relis Guerre sans bataille, son autobiographie. Il manie le paradoxe : « Ce n’est que maintenant, après l’unification, qu’il y a de nouveau en Allemagne une base pour la lutte des classes. » Dans Fautes d’impression , il confirmait en 1988 que la chute du Mur « rendrait tout problématique »  : « Mais il ne disparaîtra pas de mon vivant, c’est hors de question. » Puis, quelques pages plus loin : « Le seul pays qui ait gagné la guerre, c’est l’Allemagne de l’Ouest. Mais ils y ont perdu leur identité [...] En Allemagne de l’Est personne ne se sent innocent. L’Etat vous culpabilise. [...] A force de vivre dans l’oppression, on finit par se sentir coupable, et c’est la chance de l’Allemagne de l’Est. » Lui qu’on avait contesté, à qui, d’un côté comme de l’autre, on reprochait sa « solidarité critique » avouait se situer « dans l’espace vide de l’utopie communiste » . Malicieux, il prétendait « ne pas aimer les Allemands » et « n’avoir plus besoin de racines » . Il souhaitait pourtant vouloir « garder une trace de l’expérience allemande. Et l’expérience allemande est fondamentale. Peut-être pas pour les Allemands, mais afin que les autres sachent ce qu’était cette nation de cinglés qui a fait des choses cinglées » . Dans les jours qui précédèrent la réunification, il y eut des manifestations à Berlin. On y scandait « Plus jamais l’Allemagne ». Heiner Müller redoutait « l’absorption économique » de la RDA. Selon lui, on y perdrait « la notion de justice la plus élémentaire » . Il prêtait des vertus à un gouvernement qui l’ennuyait. Il partageait avec Christa Wolf le privilège d’avoir connu trois régimes, de la République de Weimar au socialisme « réel », en passant par le IIIe Reich. Christa Wolf s’inquiétait de l’aptitude allemande à tolérer et servir les différents systèmes. Elle était venue à Aubervilliers donner une espèce de conférence avant de s’installer aux Etats-Unis. Wolf et Müller participaient aux mouvements exhortant à la réalisation d’un socialisme « intéressant ». Dans ces eaux-là, j’avais entendu Stephan Hermlin sur Arte. Le vieil écrivain communiste témoignait. Il racontait comment Erich Honecker n’écoutait plus vraiment ses interlocuteurs ; comment il avait découvert que la phrase de Marx concernant l’épanouissement de l’individu, condition de l’épanouissement de tous, avait été trafiquée dans les éditions officielles jusqu’à en inverser les termes ; puis à la question de savoir quelle tâche il se proposait désormais quand ses raisons d’agir semblaient disqualifiées, il avait répondu qu’il s’attachait « à défendre les opprimés ». Oui, je me souviens encore de l’étudiant chilien rencontré à l’Université Humboldt, après avoir fui Pinochet. Quelque part, Heiner Müller avait écrit se sentir comme Goya, épris des idéaux de la Révolution française et consterné par l’entrée des troupes françaises en Espagne. Le trouble persiste.

D.F.R.

1. Hebdomadaire en direction des intellectuels publié par le PCF.

2. Revue littéraire dirigée par Jean Ristat.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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