Accueil > monde | Par | 1er janvier 2008

Inde paysanne : les oubliés de la croissance

Une marche paysanne d’inspiration gandhienne traversait l’Inde cet automne. Va-t-elle changer la situation des paysans ? En tout cas, elle a rendu visible cette catégorie sociale spoliée, pour laquelle la modernisation forcée et le pillage des ressources sont une agression pouvant mener jusqu’au suicide.

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Jungle, jol, zamind », la forêt, l’eau, la terre. Trois mots scandés, poings levés, avec toute la force du désespoir par des femmes aborigènes d’Orissa (côte du nord-est de l’Inde) contre le déplacement de leurs villages. Trois mots qui résonnent aussi au Bengale, embourbé depuis plusieurs mois dans un climat de tensions paysannes sanglantes. Trois mots encore qui ponctuent les discours véhéments des paysans du Maharashtra, contre la spoliation de leurs terres, dans l’indifférence générale. Trois mots enfin, que l’Inde a entendus, en octobre dernier, lorsque plus de vingt-cinq mille personnes (selon l’organisateur Ekta Parishad), villageois, fermiers de toutes castes et origines, de langues et dialectes différents, se sont rendus à New Delhi, à pied, depuis Gwalior, après une marche épuisante de 300 kilomètres. « Pour certains, il s’agissait de l’ultime bataille. Ils nous ont rejoints pieds nus avec un sac en jute et quelques dhabbas [gamelles en inox, ndlr] » raconte Ramesh Sharma, l’un des responsables de l’association gandhienne Ekta Parishad.

Selon lui, cette marche préparée depuis déjà plus de deux ans devrait marquer le mouvement paysan indien. « Devant le silence du gouvernement, il faut montrer quelle est la situation des campagnes indiennes. Les rallyes, manifestations, sit-in ne fonctionnent pas aussi bien qu’une vaste marche à pied, un moyen simple et efficace de toucher l’ensemble de la société, dans la non-violence. Les invisibles deviennent soudainement visibles », affirme Sharma.

Villageois en lutte

Une réalité dure à admettre pour un pays qui fait la promotion d’une « Inde qui brille » (slogan du parti de droite, BJP), de « capitalisme à visage humain » (formule utilisée par la coalition des partis de gauche, au pouvoir) ou encore de « India everywhere » (l’Inde partout), mot-clef de la Confédération de l’industrie indienne (CII) à Davos en 2006. En Orissa ou au Jharkand, régions riches en minerais de fer, les villageois s’organisent en mouvements pour repousser parfois de plusieurs mois les projets de diverses multinationales investissant dans la région, notamment à cause de la création de nombreuses zones économiques spéciales (ZES), défiscalisées, présentées comme la modernisation de l’Inde. « Ils nous disent qu’en échange de nos terres nous travaillerons dans leurs usines. Moi j’ai vécu toute ma vie dans les champs. Pourquoi je me tuerais dans le minerai de fer ? » s’insurge Manorama Das, une villageoise de Dhinkia, en Orissa, qui s’indigne également du manque de reconnaissance de la situation des paysans indiens. « 600 journalistes se précipiteront pour couvrir le India Fashion Week à Mumbai, tandis que peut-être trois correspondants se rendront à une heure de là dans un village où le taux de suicides de paysans a atteint des proportions alarmantes », écrit en effet le journaliste Palagummi Sainath, chef de service des affaires rurales pour The Hindu.

Entre 1997 et 2005, plus de 150 000 paysans se sont donné la mort. Deux tiers de ces morts seraient concentrés dans cinq grands Etats de l’Inde (Maharashtra, Andhra Pradesh, Karnataka, Madhya Pradesh, Chhattisgarh) pourtant riches en ressources naturelles. Selon l’économiste Utsa Patnaik, citée par le magazine Tehelka, « une large proportion de la masse rurale en Inde a rejoint les rangs de l’Afrique subsaharienne en matière de nutrition ».

L’Inde rurale représente globalement près des deux tiers d’une population de plus d’un milliard. En 2005-2006, le secteur agricole a augmenté seulement à hauteur de 2,3 % du PIB (8,1 %). Selon Sainath, la politique agricole indienne souffre d’une grave crise : « Entre 1991 et aujourd’hui [2006] nous avons fermé des milliers de banques rurales », écrit-il. Les paysans sont poussés à l’endettement auprès de banques pour particuliers (à taux d’intérêts extravagants), d’intermédiaires ou d’usuriers, et dépendent exclusivement des récoltes.

Selon le National Sample Survey (études statistiques), le nombre de foyers endettés aurait doublé entre 1991 et 2003. Un chiffre surprenant lorsque l’on sait que l’autosuffisance alimentaire était atteinte au milieu des années 1970, peu après la mise en place de la « révolution verte », où notamment la mécanisation, les pesticides et la monoculture furent introduits, bouleversant les schémas sociaux et aggravant les inégalités.

Semi-féodalité

Si plusieurs initiatives se mettent en place (agriculture biologique, techniques innovantes), avec le concours des communautés paysannes, la grande majorité d’entre elles restent encore soumises à un système de semi-féodalité. « 95 % des journaliers appartiennent au secteur informel. Cette population flottante, qui n’a ni terres ni propriétés, est constamment soumise aux pressions de divers intermédiaires, à la peur et à l’intimidation. Plus qu’une division rurale et urbaine, notre société a créé une situation d’apartheid de classes, où l’accès aux ressources est en jeu, et où des millions de personnes se retrouvent exclues de la scène politique », explique Dilip Simeon, historien.

Cela expliquerait-il la popularité d’un leader tel que PV Rajagopal, l’un des fondateurs d’Ekta Parishad ? « Les paysans les plus pauvres ont été partie prenante dans tous les grands mouvements paysans de l’histoire de l’Inde indépendante mais ils ont suivi dans ces événements des initiatives et des leaders qui n’étaient pas issus de leurs rangs », rappelle Jacques Pouchepadass dans L’Inde contemporaine (1). Rajagopal, issu lui-même d’une classe modeste, a d’abord milité en se rendant de village en village, une méthode adoptée par le mahatma Gandhi il y a plus de soixante ans. « Les paysans considèrent toujours Gandhi comme un chef spirituel, contrairement aux villes où son action est minimisée », remarque Sharma. « Avant de parler de grande démocratie, il faut que le gouvernement reconnaisse l’importance de cette population rurale. Il s’agissait pour Gandhi d’une condition sine qua non du développement de l’Inde dans le jeu mondial », souligne-t-il.

Reçue par le gouvernement à la fin de la marche, l’organisation a exigé la création d’appareils administratifs et légaux dédiés uniquement aux paysans, tel un guichet administratif et une cour judiciaire unique pour régler les contentieux sur les terres. « Nous travaillons aujourd’hui avec le ministre du Développement rural pour établir une politique nationale de réformes des terres (National Land Reform Policy) et la création d’un comité indépendant, dont la moitié des sièges serait réservée à des représentants du secteur non gouvernemental, représentant des tribus et des villageois », annonce Sharma.

L’objectif : renverser le processus d’industrialisation en commençant par une juste et égale répartition des terres. « Nous allons droit vers un nihilisme moderne. Nous devons nous demander si une approche gandhienne peut rencontrer la pensée socialiste et remettre en question cette tendance », assène Dilip Simeon. Et faire admettre à l’Inde du XXIe siècle que « jungle, jol, zamind » signifie « vivre » pour une grande majorité de sa population. Cléa Chakraverty

1. L’Inde contemporaine, ouvrage dirigé par Christophe Jaffrelot, Fayard, 2006

Regards n°47, Janvier 2008

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