Accueil > Société | Par Elise Lowy, Raphael Yem | 1er mai 2008

Initiatives. Ghetto pride

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S’intéresser à la nature des mobilisations des jeunes dans les quartiers populaires, ces quartiers d’exil dont les habitants subissent une violence venue « d’en haut » :chômage massif, relégation et stigmatisation :, c’est nécessairement se trouver confronté à deux risques potentiels qu’il faut identifier pour mieux esquiver. Il s’agit d’abord d’éviter toute mystification : les habitants des quartiers populaires ne sont pas imperméables à la dépolitisation et aux valeurs consuméristes qui dominent malheureusement dans nos sociétés occidentales. Mais à eux plus qu’à d’autres, sous la forme d’une injonction paradoxale, la société intime de travailler sans leur donner ce travail, tout comme elle leur intime de consommer, sans leur en donner les moyens. Et puis, il faut éviter ce qui est souvent à l’origine d’une profonde incompréhension : parler « à la place de », voire « au nom de », plutôt que de donner la parole... aux premiers concernés. Ces précautions prises, on peut tenter de dresser le portrait de ces mobilisations, quarante ans après Mai 1968 et trois ans après ce que les médias se sont empressés d’appeler les « émeutes des banlieues », que nous préférons appeler « les révoltes des quartiers populaires ».

ENVOYEZ-LEUR L’EGALITE

Rappelons d’abord que la mèche allumée il y a longtemps a fini par faire exploser la bombe à retardement, à la mort de Bouna Traoré et Zyed Benna à Clichy-sous-Bois. Un événement tragique qu’il faut contextualiser plus largement dans le cadre des dérives sécuritaires du ministère de l’Intérieur, motivées par les « peurs versaillaises » de la droite dure. Les bavures policières et les discriminations, indissociables de l’imaginaire colonial, sont un des éléments majeurs à la base des mobilisations. « Les émeutes de novembre 2005 étaient malheureusement inévitables et prévisibles. Quand on sème le mépris, on récolte la haine. Le plus fondamental des droits de la République, c’est le droit à l’égalité. Tant qu’il n’existera pas de manière claire, incontestable et définitive, alors il y aura des révoltes de ce type. Bien sûr qu’on préférerait voir nos p’tits frères réussir, faire parler d’eux en bien. On ne demande que ça. Ne leur envoyez pas de flics, pas d’assistantes sociales, envoyez-leur l’égalité » , nous disent les rappeurs nordistes du MAP (Ministère des Affaires populaires). Le harcèlement, parfois quotidien, des forces de l’ordre prend des proportions inacceptables et ne peut que susciter l’indignation. « Toujours plus de flics, de plus en plus d’expulsions, d’injustices sociales. La dernière fois, dans mon quartier, une grand-mère de 73 ans s’est fait menotter dans la rue parce qu’elle n’avait pas de papiers. Elle était tranquille, et on l’humilie en public. Ils nous parlent d’éduquer la jeunesse, mais pensez peut-être à éduquer la police ! » , lance la Marseillaise Keny Arkana. C’est d’ailleurs en réaction à la mort de Mohseen et Larami à Villiers-le-Bel que se sont réunis, le vendredi 7 décembre 2007, à Paris, dans le sacro-saint Sciences Po, diverses associations et collectifs (AC le Feu, Devoirs de mémoires, Les Motivé-e-s, Les Enfants de Don Quichotte...) dans un souci de convergence des luttes, notamment en banlieue. Elles ont publié un manifeste, l’Appel des sans-gains, dans lequel on peut lire : « Quand on nous dit « La France, aimez-la ou quittez-la », on nous ment ! Français de la tête aux pieds, nos cultures se mélangent aux trois mots qui finissent en « té ». Liberté, Egalité, Fraternité. On ne craint rien, si ce n’est la stigmatisation. Celui qui en use n’a pas sa place à la télé. Et encore moins à l’Elysée. » L’idée consiste à fédérer les énergies pour peser davantage collectivement. A peine quelques jours plus tard, le 15 janvier 2007, cette ambition était concrétisée lors de la nouvelle tentative d’installation des tentes sur les bords de la Seine, à laquelle nombre de sans-gains étaient présents. 

CIVISME ET EDUCATION

La question du logement est sans aucun doute un autre thème majeur de mobilisations dans les quartiers populaires de l’Hexagone. Des collectifs, pour une part unis à travers la Coordination anti-démolition, dénoncent les démolitions violentes et non concertées, appellent au gel de tous les projets ANRU et à donner priorité à la rénovation. Des revendications et actions émergent également autours de l’éducation. « Il y a les parents, certes, mais il y a surtout l’école. Il faut des cours de civisme, pas forcément de politique pure, mais le civisme, c’est plus inscrit dans les manuels scolaires. Les familles qui ont les moyens d’inscrire leurs enfants dans les bonnes écoles, c’est pas un souci pour elles. Mais nous, de l’autre côté de la barrière : on n’a plus d’instruction civique, rien qui touche à la citoyenneté... On a l’impression que tout ça, c’est voulu » , regrette Mamadou Kanuté, membre fondateur d’ACleFeu. Partant de ce constat, le rappeur Kery James, figure de proue du mouvement, a pour sa part créé une fondation, ACES (Apprendre, comprendre, entreprendre et servir), dont la mission prioritaire est de proposer du soutien scolaire personnalisé dans les quartiers populaires : « Le combat qui me paraît le plus important, c’est celui de l’éducation. Je veux valoriser les gens qui font des études, le fait d’être scolarisé. » Les ateliers d’écriture, que mènent par exemple un autre rappeur, Médine, et son collectif La Boussole, au Havre, les médias indépendants (Fumigène, Générations FM) sont aussi les témoins d’une mobilisation citoyenne à partir de la culture hip-hop. Yassine Belatar, 25 ans, journaliste radio sur Générations FM, coanime tous les jours une émission pas comme les autres suivie par des milliers de Parisiens et de banlieusards. On écoute les sons du moment, on a le sourire avec les sketches ou les parodies à la sauce harissa, et, surtout, on débat. Détonnant dans le paysage médiatique actuel, la richesse et la qualité des interventions souligne l’envie de politique de toute une génération bloquée derrière le périph’. Cette envie a mené jusqu’à la création de listes « citoyennes » à l’occasion des dernières élections municipales, par exemple à Saint-Ouen (liste présentée par Mamadou Keita : 9,37 %) ou Goussainville (liste présentée par Demba Sokhona : 14,09 %).

GHETTO PRIDE, UN PROJET FOU

Yassine Belatar est à l’origine d’un projet fou, la Ghetto Pride : « Quand il s’agit des banlieues, un rassemblement, ça a toujours un côté péjoratif. Du coup, on a décidé de détourner la provoc’, en faisant monter les quartiers à Paris. Le mot « ghetto » est un mot qui fait peur, alors qu’il y a aussi des ghettos de riches, regardez dans le 16e arrondissement de Paris. Le phénomène Gay Pride m’a toujours impressionné : des gens qui affichent leurs revendications de manière pacifique. Il faut qu’on soit fiers de ce qu’on est, ne pas rester géographiquement à l’écart. Les banlieusards sont privés de vraies politiques d’éducation et de divertissement, alors pourquoi ne pas organiser une grande fête citoyenne qui va dans ce sens ? Le slogan, c’est : « Nous sommes vous ! » Et tout le monde sera invité ! » Des initiatives porteuses de projets alternatifs plus globaux ont émergé ces dernières années, à travers la ZEP (Zone d’écologie populaire), qui met au cœur de son projet l’écologie populaire, l’anticolonialisme, l’anti-productivisme et le combat contre les discriminations avec les discriminé-e-s. L’envie et la nécessité de reprendre en main son propre sort se sont aussi traduites par l’organisation de forums, tels que ceux organisés à partir de l’Appel aux sans-voix. Plus tôt, un premier Forum social des quartiers populaires a rassemblé de nombreuses organisations et collectifs, dont les Indigènes de la République, le Collectif des sans-papiers 59, le Mouvement de l’immigration et des banlieues, DiverCité ou encore la Rage du peuple. Une seconde édition est d’ores et déjà programmée pour les 3, 4 et 5 octobre 2008 à Nanterre. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, les quartiers populaires de France se sont réveillés. Désormais, il ne faudra plus se contenter de penser à eux, de penser pour eux. Mais bien faire avec eux... s’ils n’ont pas déjà fait par eux-mêmes.

E.L. et R.Y.

Paru dans Regards n°51 mai 2008

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