Accueil > Société | Tribune par Zouina Meddour | 18 octobre 2011

Irruption de l’Histoire sur le territoire

A l’occasion du cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961, la Ville de Blanc-Mesnil (Seine Saint-Denis - 93) inaugure une place du 17 octobre et programme une série de spectacles liés à l’évènement. Une contribution de Zouina Meddour
chargée de mission à la ville.

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Le 24 octobre 1999, à 20h45, Faudil B. (médiateur sportif à La Courneuve- 93) et son ami Mimoun percutent légèrement un tramway qui poursuit sa route sans s’arrêter. Ils se garent pour regarder l’état de leur véhicule. Trois CRS arrivent sur le champ, sirènes hurlantes. Accusés à tort de délit de fuite, ils resteront plus de vingt heures en garde à vue d’où ils sortiront extrêmement choqués. De vieilles rancœurs liées à la guerre d’Algérie ont été évoquées par les policiers : « Ils nous ont bousculés, traités d’enculés, de bougnoules, sale race de merde….  » [1].

La commission Droit du conseil local des jeunes du Blanc-Mesnil travaillait alors sur les rapports entre la police et les jeunes des quartiers et décide de réaliser un film, structurant leur propos à partir du témoignage de Faudil. Son histoire révélait aussi les coulisses d’une autre, celle de la guerre d’Algérie et en particulier des massacres d’octobre 1961, dont certains entendront parler pour la première fois. Le film, terminé en 2000, sera projeté à de multiples occasions et permettra aussi d’ouvrir le débat sur cette question d’histoire occultée. Dans son témoignage, Faudil insistera «  ce qui m’a le plus choqué, et ça j’oublierai jamais, c’est quand ils m’ont dit : on aurait dû finir le travail, tes parents les jeter à la Seine… » [2].

A mon arrivée à la maison des Tilleuls, rejointe dans le conseil d’administration et l’équipe par des membres du conseil local des jeunes, nous initions en 2003 un mois d’initiatives dans le quartier autour du 17 octobre 1961. Projections de films, expositions, débats, spectacles, nous multiplions les possibilités de rencontre avec la population et concluons le cycle par un débat en présence de Jean-Luc Einaudi [3] et Mohamed Rouabhi [4]. La salle est comble, hommes et femmes, toutes générations confondues. Pour certains c’est la première fois qu’ils peuvent parler de cette période, souvent avec beaucoup d’émotion, de larmes, comme si c’était hier. Pour d’autres, il faut vite refermer la page de peur de susciter la haine.

Depuis, chaque année, je découvre des personnes touchées directement par cette journée, ayant participé à la manifestation, raflées au sortir de leurs usines, ou sur le trajet de la manifestation, interpellées et emmenées à Vincennes, Coubertin, ou au palais des sports. Frappées, harcelées, elles en gardent encore les séquelles ; D’autres avaient été blessées, maltraitées bien avant la manifestation, parmi lesquelles Mr Kadi : « Ils ont aussi mitraillé le café de Drancy, rue de l’Arrivée où mon frère a été blessé, avant même le 17 octobre. » [5].
Certains sont encore à la recherche d’un ami, collègue de travail, un frère, disparus depuis cette période. 

En 2007, paraît l’agenda Quelques-unes d’entre nous réalisé par le collectif du même nom. A la date du 17 octobre, la répression sanglante des manifestants algériens par Maurice Papon, préfet de police, et l’absence de reconnaissance de ce crime d’état, est accompagnée de témoignages : «  Le matin du 17 octobre, j’ai demandé à mon amie tchécoslovaque de garder mon fils car je devais aller à la manifestation pour l’indépendance de l’Algérie… Les hommes nous ont dit : ‘’vous les femmes sauvez-vous !’’ Nous étions beaucoup à courir le long du faubourg Saint Antoine, nous nous sommes réfugiées dans l’hôpital Saint Antoine… J’ai entendu les policiers demander : ‘’est ce que tu sais nager ?’’ Ceux qui savaient nager on leur a attaché les mains et les pieds.  » Djohra.

En 2008, Didier Mignot, communiste, est élu maire. Il inscrira à l’agenda des manifestations de la ville la date du 17 octobre 1961. Reprenant des fonctions au sein de la collectivité, j’aurais en charge leur organisation, dont la mise en œuvre de la décision du maire d’inaugurer une « Place du 17 octobre 1961 » à l’occasion du 50ème anniversaire. Un appel est lancé à la population pour préparer l’événement, donner la parole à celles et ceux qui le souhaitent. Raconter les conditions de vie de ces travailleurs, indigènes, immigrés, présents sur le territoire déjà depuis de longues années. Participer à écrire cette page d’histoire aux côtés des chercheurs, historiens, politiques.
L’appel est entendu. Le 16 octobre 2010, au foyer Manouchian, Mr Ichou raconte : « Je me fais massacrer par les CRS, place de la République, puis suis conduit à la préfecture de police, à la cité, et roué de coup. Emmené au palais des sports, j’ai vu des gens qui criaient : laissez-moi mourir ! J’en suis resté profondément marqué. On a su après que des blessés avaient été jetés à la Seine. Lorsque j’ai été relâché, j’ai pris le métro volontairement pour que les gens voient ce que l’on nous avait fait » [6]

2011 marque une étape importante : celle de l’écriture collective à partir de nombreuses créations :

« Disparus », spectacle hip hop de la Cie No Mad, qui commence en plein mois d’octobre 61. Couvre-feu, mobilisation, tragédie d‘une trajectoire, les pas de danse s’enchaînent et évoquent ces pages sombres. Les tableaux défilent et le spectateur parvient jusqu’à une époque incertaine, reflet de son temps, où l’oubli est en passe de prendre le pas sur la mémoire. La réactiver… [7]

« Témoignages d’octobre », documentaire réalisé par Sébastien Pascot avec différents intervenants et les témoins de cette nuit d’horreur ; des images d’archives restitueront le climat de l’année 1961 expliquant la décision du FLN de faire cette manifestation du 17 octobre. Avec un épilogue qui se veut une ouverture sur l’avenir [8]

« Et puis, nous passions le pantalon français… », création théâtrale, à partir des témoignages recueillis par Abdelmalek Sayad dans la Double absence, trente années d’enquêtes et de recherches réalisées en France et en Algérie. Il a amené les immigrés à livrer le plus profond de leur « intimité collective », à révéler les contradictions déchirantes dont leur existence déplacée est la conséquence [9]. Une commémoration inscrite dans un cycle de conférences programmées sur un an dans divers lieux de la ville abordera cette période dans toute sa complexité.

En ces temps de révisionnisme facile, un peu d’Histoire afin de remettre les faits à leur place.

retrouvez toutes les infos et le programmes sur le site de la ville du Blanc-Mesnil

Notes

[1Police et discriminations raciales, le tabou français par Sophie Body-Gendrot, Catherine Wihtol de Wenden éditions de l’Atelier 2003

[2Garde à vue garde à toi, mode d’emploi, la commission Droit du conseil local des jeunes de Blanc Mesnil / La CATHODE , film 26mn, 2000

[3Jean Luc Einaudi, La bataille de Paris : 17 octobre 1961, Seuil, 2001

[4Mohamed Rouabhi, cie les Acharnés, Opus Requiem 61, programmé au Forum du Blanc -Mesnil en novembre 2003

[5Vu d’ici n 14 février mars 2011 ; http://vudici.maisondestilleuls.org

[6Vu d’ici n 14 février mars 2011 ; http://vudici.maisondestilleuls.org

[7Mehdi Slimani fondateur de la cie No Mad : http://www.mehdi.slimani.free.fr/

[8Réalisateur blanc-mesnilois

[9Coproduction : Wor(l)ds…Cie, Philip Boulay, Collectif Quelques unes d’entre nous, avec la participation de la compagnie No Mad. http://philipboulay.com/

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