Enfants, Ramleh, 1900. Brooklyn Museum Archives.
Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 10 mars 2011

Israël, des craintes fondées

En Palestine, c’est le Hamas qui
joue le rôle d’islamiste utile au
sionisme. Mais eux non plus n’ont
pas vu venir le mouvement. Pas
plus qu’Israël, désormais inquiet,
où que l’Autorité palestinienne, à la stratégie
pour le moins hésitante.

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Prudence et inquiétude habitent le pouvoir israélien
au moment où une vague de contestation
secoue le monde arabe. Pourquoi donc Israël,
toujours prompt à se plaindre – ou à se vanter –
d’être «  l’unique démocratie de la région », est-il
si perturbé par le vent de liberté qui souffle dans
son entourage ?

Officiellement, le souci de Tel Aviv est la «  stabilité
 » de la région – où le pays a signé des
traités de paix avec l’Egypte (1978) et la Jordanie
(1994) – et la pérennité de régimes « modérés
 », seuls capables à ses yeux de contrôler
les islamistes. Pourtant, ce n’est pas tant l’effacement
de la scène de ses «  partenaires  » (au
premier rang desquels Moubarak) qui inquiète
Netanyahou, que la nature et la composition du
mouvement secouant la région. Un mouvement
populaire, déferlant, issu de la fameuse «  rue
arabe
 ».

Car l’on sait bien en Israël que la représentation
permanente d’un « processus de paix » vidé de
toute substance n’intéresse plus guère que les
diplomates et les journalistes. La plèbe, elle, ne
croit plus à ce théâtre d’ombres : tandis que l’on
discute sans fin pour perpétuer le statu quo, le
territoire des Palestiniens se réduit comme une
peau de chagrin, au rythme de la colonisation
(plusieurs annonces de construction de logement
à Jérusalem-Est ont encore été faites ces
dernières semaines). Tandis qu’elles assènent
leurs leçons de savoir-vivre civilisationnel, les
puissances occidentales piétinent les principes
élémentaires du jeu démocratique en punissant
la population d’avoir donné la victoire au Hamas
en 2006.

Ce double jeu et cette hypocrisie des puissants
ont considérablement nourri la colère des
Arabes ces dernières années. A l’égard d’Israël
mais aussi de leurs propres dirigeants, accusés
d’être les valets de Washington. Résultat, des
échoppes de la kasbah de Naplouse aux terrasses
des cafés de Casablanca, les Nasser,
Saddam Hussein ou Nasrallah (le leader du
Hezbollah libanais) jouissent d’un supplément
d’estime (considérable pour le dernier cité) : non
pas qu’ils soient des démocrates exemplaires,
mais au moins ont-ils combattu – ou menacé de
combattre – Israël, cette ultime incarnation du
colonialisme dans la région [1].

Relations de voisinage

Or, cette « rue arabe » – qui s’est massivement
exprimée lors de la guerre de Gaza en décembre
2008 et janvier 2009 – vient de faire tomber
Ben Ali et Moubarak, et fait trembler tous leurs
voisins.

Les craintes d’Israël sont fondées. Qu’ils soient
islamistes ou non, cela importe peu en l’occurrence,
les nouveaux dirigeants de la région devront
tenir compte des aspirations des peuples
qui veulent désormais être entendus. Et parmi
leurs attentes, la question palestinienne reste centrale : tant qu’elle n’aura pas trouvé desolution juste et durable, le « compagnonnage »
plus ou moins assumé de leurs pays avec Tel
Aviv sera mal accepté de ces populations.

Les relations de voisinage pourraient donc
bien se rafraîchir et les échanges économiques
(Israël importe 40 % de son gaz d’Egypte) se
compliquer. Il ne faut pas se bercer d’illusions :
des questions géostratégiques sont en jeu et
les arbitrages ont déjà commencé à se faire
au-dessus des peuples. Les
Etats-Unis se sont assurés
que les véritables maîtres du
jeu ne perdaient pas la main
en Egypte et c’est avec l’armée
du Caire que les équilibres
régionaux vont être
renégociés et éventuellement
sauvegardés. Mais il n’empêche… Il va bien y
avoir des réajustements au Proche-Orient et,
cette fois, il n’est pas certain que tous seront au
bénéfice d’Israël.

Nouvelle donne

Quels effets en Palestine ? Ils sont paradoxaux.
D’un côté, après avoir interdit les manifestations
de soutien au peuple égyptien, l’Autorité nationale
palestinienne (ANP) a défendu Moubarak
jusqu’à son départ. Une solidarité qui range
l’ANP aux côtés d’Israël (et d’autres) dans le
camp des dirigeants hostiles au renouveau
arabe. Ce positionnement arrivant juste après la
divulgation, par Al Jazeera, d’archives récentes
(1999-2010) des séances négociations entre
Israël et l’ANP, où cette dernière apparaît un
peu trop conciliante, cela fait beaucoup… Saeb
Erekat, négociateur en chef de l’ANP, a démissionné
le 12 février et l’Autorité palestinienne en
est sortie affaiblie politiquement. Une séquence
qui, en réalité, confirme bien plus sa lente dérive
stratégique qu’elle ne dévoile un collaborationnisme
éhonté.

D’un autre côté, « on peut penser que le mouvement
égyptien actuel renforce la cristallisation
en Palestine
, estime Bernard Botiveau,
chercheur à l’Institut de recherche sur le monde
arabe et musulman à la Maison méditerranéenne
des sciences de l’homme. Et, a priori, cela est
plutôt favorable à Gaza : bien que les Frères musulmans
ne soient pas au centre du mouvement,
ils vont probablement jouer un rôle en Egypte
dans l’avenir. Or le Hamas qui tient le territoire
est une émanation des Frères
musulmans, ce qui change
considérablement la donne,
en particulier sur la question
du blocus de Gaza…
 »

Reprenant l’initiative sous la
pression des événements régionaux,
l’ANP a annoncé le 12 février, lendemain du départ de Moubarak, la
tenue d’élections législatives avant septembre.
Réfutant toute légitimité à Mahmoud Abbas (qui
aurait dû organiser une élection présidentielle en
2009), le Hamas a fait savoir qu’il ne cautionnerait
pas le scrutin. «  L’organisation d’élections
reste très compliquée à cause de la partition
territoriale,
juge Bernard Botiveau. Il faudrait
pourtant que Fatah et Hamas se retrouvent pour
discuter et s’entendent sur un calendrier. Si on
veut une élection légitime, on ne peut pas faire
moins. Mais compte tenu du contexte, il sera
difficile de faire plus…
 »

La tenue d’une élection législative et présidentielle
ouvrant la voie à un retour à l’unité nationale
en Palestine ? La nouvelle donne régionale
peut contribuer à favoriser cette hypothèse
haute. A contrario, le pire des scénarios serait
un scrutin organisé uniquement en Cisjordanie,
qui aurait pour effet d’entériner la partition.

Notes

[1Lire De quoi la Palestine est-elle le nom ? d’Alain Gresh, éd. Les liens qui libèrent, septembre 2010.

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