Accueil > Société | Par Perrine Beaufils | 1er mars 2007

Janine Mossuz-Lavau : « l’argent est plus tabou que le sexe »

« Pauvres », « moyens », « riches », comment vivons-nous avec ces définitions ? Quelle est la place de l’argent dans notre vie ? Janine Mossuz-Lavau a mené une enquête sur ce tabou de la société française. Entretien.

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Janine Mossuz-lavau est sociologue. Parmi ses derniers ouvrages publiés : La Vie sexuelle en France, Éditions de la Martinière, 2002. Femmes/Hommes. Pour la parité, Presses de Sciences po, 1998.

Après la politique, les questions de genre et de sexualité, pourquoi avoir travaillé sur l’argent ?

Janine Mossuz-Lavau. Pour mieux connaître notre société, il faut en comprendre les tabous, et l’argent semblait être la pièce manquante. L’argent nous assigne à une place dans la hiérarchie sociale en fonction du salaire et des biens possédés. On constate de fortes inégalités sociales selon la catégorie à laquelle on appartient, et je voulais voir comment ces catégories fonctionnaient les unes par rapport aux autres.

Par ailleurs, la situation de notre société vis-à-vis de l’argent ne peut s’appréhender indépendamment de l’évolution de la situation des femmes dans ces dernières décennies. Autrefois, les femmes travaillaient plutôt dans des entreprises artisanales ou des commerces... Aujourd’hui, les femmes qui travaillent le font à l’extérieur. Elles sont salariées, donc plus indépendantes. L’homme n’est plus le seul pourvoyeur du foyer. Mais c’est aussi au sein de cette population féminine que l’on trouve des poches de pauvreté. Elles ont accédé plus tard à l’emploi et sont plus souvent dans des situations précaires que les hommes : elles subissent davantage le temps partiel et sont plus fréquemment dans des situations de familles mono-parentales. La place de l’argent a donc considérablement changé avec l’évolution des sexes dans notre société.

Vous avez rencontré plus de difficultés chez vos interlocuteurs pour répondre à des questions portant sur l’argent que sur le sexe, lors de votre précédente étude. Comment l’expliquez-vous ?

J.M.-L. L’argent est plus tabou que le sexe. Pour preuve, les médias traitent plus de sexualité que d’argent même si le sujet revient avec les questions de fiscalité liées à la présidentielle. Les gens ont du mal à dire combien ils gagnent. Le salaire est perçu comme ce que l’on vaut et ce que l’on mérite. Il engage forcément un jugement de la part de l’autre. Certains interviewés se sentaient presque violés quand je leur posais des questions sur leur salaire et leur patrimoine. On m’a même dit que j’osais poser des questions que personne n’oserait poser. Ce tabou s’explique. D’une part, nous descendons de la culture paysanne, dans laquelle on ne parlait pas d’argent. La possibilité d’une mauvaise récolte impliquait aussi que l’on économise. L’autosuffisance était la règle. Nous avons été socialisés dans une culture du « faire gaffe », pour employer l’expression d’un interviewé.

D’autre part, le poids du catholicisme, religion tournée vers les pauvres, est important. L’argent y est assez mal vu. Enfin le marxisme, a influencé une bonne partie de la gauche française. Là encore, le profit n’est pas positif.

Pourquoi l’attitude envers l’argent change-t-elle d’une génération à l’autre ?

J.M.-L. Les gens que j’ai interrogés ont entre 18 et 85 ans. Les personnes les plus âgées vivent dans un rapport à l’argent plus austère que les jeunes générations. Elles sont plus proches de la culture rurale et évoluent moins dans la société de consommation qui est la nôtre aujourd’hui. Cette génération est moins sollicitée ou invitée à dépenser. Elle est plutôt encline à faire des économies afin de pouvoir acheter un logement ou de pouvoir faire face aux imprévus.

Les jeunes ont un rapport différent à l’utilisation des quelques disponibilités qu’ils peuvent avoir. Ils vivent dans une société de loisirs qui les sollicite constamment. Certains même flambent un soir et se privent ensuite pendant une semaine.

Malgré ces différences de comportement, la préoccupation de parvenir à la propriété de son logement est une constante d’une génération à l’autre. Ça n’est possible qu’à condition d’un héritage ou d’un certain niveau de salaire. Presque tous ceux que j’ai classés dans la catégorie des « moyens » sont propriétaires. Les riches sont des propriétaires plus diversifiés. Pour les pauvres, c’est plus compliqué. Certains savent qu’ils n’accéderont jamais à la propriété, et resteront à la merci de leur bailleur. Pour beaucoup, être propriétaire signifie que l’on pourra laisser quelque chose à ses enfants. Cela établit la relation entre la « pierre » et la mort, permettant une forme de survie.

Quelle analyse portez-vous sur les catégorisations que vous utilisez, « pauvres », « moyens » et « riches », au regard des outils habituels des économistes ?

J.M.-L. Ces catégorisations sont évidemment relatives. J’apporte une complémentarité dans la mesure où je rapporte la manière dont on vit avec ces définitions, « pauvres », « moyens » et « riches ».

C’est difficile, car si on compare aux définitions de l’Insee, mon étude est faite à partir de déclarations, il existe donc une marge qui n’est pas officielle. Les catégorisations établies dans mon travail correspondent aux différences de train de vie observées. J’ai traité la pauvreté comme les manifestations : mes chiffres sont plus proches de ceux des organisateurs que de ceux de la police. Ce seuil de 1300 euros net, qui inclut le Smic, les minima sociaux, et autres situations précaires, renvoie à des vécus de privations et d’impossibilités à faire face aux imprévus.

Quelles sont les attitudes que vous avez pu observer quant aux questions de fiscalité ? Quelles sont les variables observées en fonction des opinions politiques des interviewés ?

J.M.-L. On constate sur ce point de vraies différences dans les réponses. A droite, ceux qui notamment entreprennent et sont dans une culture « de la gagne », considèrent qu’ils paient trop d’impôts. Ces impôts serviraient selon eux à entretenir ceux qui ne font rien et vivent dans l’assistanat. Pour eux, tout salaire mérite travail.

A gauche, en revanche, ils estiment que, faisant partie d’une société inégalitaire, ils se doivent de payer des impôts pour une meilleure solidarité. Il faut, selon eux, redistribuer les richesses et favoriser le service public. Chez eux, l’impôt est beaucoup moins remis en cause. Recueilli par Perrine Beaufils

Au-delà des stastistiques

Après s’être intéressée à la parité, à la politique et à nos sexualités, la sociologue Janine Mossuz-Lavau publie les conclusions de deux ans d’enquête sur notre relation à l’argent. Cent cinq hommes et femmes ont été interrogés, de tous âges et milieux sociaux pour constituer un échantillon significatif de la population française. Chômeurs, artistes-peintres rentiers, mères élevant seules leurs enfants, jeunes débrouillards, pauvres, riches, etc., constituant un panel de la population dans sa diversité. Le premier enseignement n’est guère une découverte, l’argent en France est un tabou, plus encore que le sexe, sujet que la sociologue a largement abordé dans sa précédente étude, La vie sexuelle en France.

Au-delà d’un voyage dans les habitudes et les petites manies de chacun, l’ouvrage donne des clés intéressantes sur la « pauvreté invisible ». Elle met en avant les inégalités qui subsistent en France, remettant en cause la définition officielle de la pauvreté en braquant le projecteur sur des vécus et des situations qui résonnent plus que des statistiques. R.D.

L’Argent et nous, éditions de la Martinière, 2007

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