Pour Bochra Bel Haj Hmida, les femmes tunisiennes doivent rester "vigilantes". Photo: E.R.
Accueil > monde | Entretien par Emmanuel Riondé | 11 mars 2011

"Je ne veux pas que mon pays devienne une copie du Golfe !"

Ancienne présidente (de 1995 à 2001) et toujours "militante de base" de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), Bochra Bel Haj Hmida, nous a reçu chez elle dans le quartier de la Marsa à Tunis, fin février. Elle précise son positionnement de féministe sur le parti islamiste tunisien Ennhada (la renaissance).

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Quelles sont les priorités en matière de statut des femmes dans la nouvelle période historique qui s’ouvre en Tunisie ?

La priorité c’est toujours d’aller vers l’égalité. Pour cela nous souhaitons trois choses : la reconnaissance pleine et entière de l’égalité homme/femme dans la prochaine Constitution ; la levée des réserves émises à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes [1], en accompagnant cette levée de mesures concrêtes et adéquates ; la promulgation d’une loi-cadre concernant les violences à l’égard des femmes, qui sont importantes en Tunisie.

Quelle est la position de l’ATFD par rapport à Ennhada ?

Nous avons souvent eu des débats très intéressants, au sein de notre association, sur l’islam politique. Et même sur le sujet du voile, il y a des nuances importantes dans les approches des unes et des autres. Pour ma part, j’ai toujours défendu avec conviction l’idée que les islamistes avaient le droit d’avoir leur parti. Et je continue de dire très clairement à la fois que ce courant doit exister sous forme d’organisation et que je souhaite - aujourd’hui plus que jamais - le combattre en tant que courant politique.

Car, quelque soit le discours qu’il avance, je considère que l’islamisme est dangereux pour la société civile, les acquis sociaux et qu’il remet en cause les droits des femmes. Il le fait, qui plus est, en utilisant son accès aux mosquées et en bénéficiant de certains financements privilégiés...
La Tunisie est à la fois méditerranéenne et africaine, elle n’est pas seulement, comme ils le souhaitent eux, "arabo-musulmane" ou islamique. Je ne veux pas que mon pays devienne une copie du Golfe !

En Tunisie, Ennhada va être une entrave à l’amélioration du statut des femmes, à l’évolution de la société, à l’épanouissement des libertés individuelles... Et je veux pouvoir formuler cette critique sans être accusée de remettre en cause l’existence du parti car, comme je vous l’ai dit, je pense qu’ils doivent exister sur la scène politique.

Lors de son retour à Tunis, fin janvier, Rachid Ghanouchi, le leader d’Ennhada, a assuré qu’il ne souhaitait pas toucher au code du statut personnel [2]...

Mais cette parole est-elle suffisante quand on connaît toute la littérature qui est produite et dont se nourrissent les islamistes ? Sur ce point, de vrais doutes subsistent. Au delà d’Ennhada, il y a quand même aujourd’hui de nombreux courants extrémistes qui nous insultent, les mêmes que ceux qui veulent fermer les bordels [3]... Et tous les jours des groupes diffusent nos noms sur Facebook. Nous devons donc rester très vigilantes.

Les bons souvenirs de Ben Ali

L’Association tunisienne des femmes démocrates est une association féministe créée en 1989 et issue d’un "club culturel" des années 70. Aujourd’hui présidée par Sana Ben Achour, l’ATFD qui milite "pour l’égalité et la démocratie, l’une n’allant pas sans l’autre" a vécu pendant 21 ans "une coexistence difficile avec le régime Ben Ali", résume Bochra Bel Haj Hmida. "L’Etat était assez ambigü à notre égard, explique-t-elle. Il nous contrôlait mais en même temps avait bien conscience que notre existence même lui fournissait un alibi très important..."
Du coup, aucune des militantes de l’association (qui ne compte que des femmes) n’a jamais été emprisonnée au titre de ses activités au sein de l’ATFD. "Par contre, raconte la militante, en 21 ans, nous n’avons obtenu que deux financements de la Présidence de la République. Nos accès aux lieux publics étaient très restreints et nous étions en proie à une surveillance policière constante. Dès que nous nous rendions devant des sièges d’institutions, nous étions insultées, battues parfois...
En fait, ce régime refusait toute indépendance à la société civile. Il ne considérait pas les associations comme des contre-pouvoir nécessaires mais tout au contraire comme des objets ayant vocation à être des instruments au service du pouvoir !
"

E.R.

Notes

[1la Convention sur 1’élimination de toutes les formes de discrimination à 1’égard des femmes a été adoptée le 18 décembre 1979 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

[2Le code du statut personnel tunisien, adopté en 1956, est un ensemble de texte de lois qui font de ce pays l’un des plus progressiste de la région en terme d’égalité homme/femme.

[3En Tunisie, existent des maisons closes légales. Les femmes qui s’y prostituent ont un statut et bénéficient d’un suivi médical. Ces" bordels" - comme tout le monde les appelle sur place - existent dans toutes les grandes villes du pays. Le 18 février, dans l’après-midi, des militants islamistes ont manifesté dans la médina de Tunis pour demander la fermeture du plus important bordel de la ville. Ils se sont affrontés - parfois violemment - à l’armée qui a fini par disperser ces manifestants dont tout le monde a noté, à Tunis, qu’ils connaissaient visiblement très bien l’adresse de la maison close honnie...

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?