Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er février 2006

Jeune mise en scène

Dans des conditions qui se durcissent quotidiennement, la nouvelle génération de metteurs en scène tente de faire, bon an mal an, son travail.

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Près de 20 000 intermittents ont déjà été exclus du système d’indemnisation chômage, par la vertu du nouveau protocole de juin 2003 (1), signé par trois organisations patronales, dont le Medef, et trois confédérations syndicales minoritaires. Dans un tel contexte, bien naïf qui croirait encore à la défense du droit des artistes par la haute industrie, quand elle promeut, en leur nom, la lutte contre le téléchargement gratuit. La pression des normes industrielles est de plus en plus forte. Pour preuve, certaines pratiques dans le théâtre public.

1. un travers en développement ?

La première partie de la vie des compagnies, c’est-à-dire les premières années du metteur en scène : sans limitation dans le temps : sont dévolues à la recherche d’argent. Tout hameçon à coproduction est donc bienvenu : un grand auteur, un grand texte, un grand comédien, bref quelque chose qui fasse piédestal pour le jeune metteur en scène et le rende visible dans la mer immense de la jeune compagnie. On peut être tenté de lire à la lumière de cette nécessité pécuniaire et publicitaire le développement d’un certain type de spectacle, qui consiste à accrocher à la locomotive d’un nom d’acteur les wagons brinquebalants du metteur en scène en herbe et de ses projets à venir. On aura donc l’équation suivante : acteur-star + jeune metteur en scène = monologue, le monologue ayant l’insigne avantage de pouvoir permettre d’espérer un coût plateau moins élevé, en termes de salaires.

Le rêve d’un homme ridicule, de Dostoïevski, première mise en scène de Siegrid Alnoy, monologue de Carlo Brandt, pourrait être perçu de cette façon. Et l’on pourrait citer, entre autres et à titre d’exemples, dans la même famille : Le Tigre bleu de l’Euphrate (Carlo Brandt, Mohamed Rouabhi, Laurent Gaudé, Le Colombier), Médée Kali (Myriam Boyer, Philippe Calvario, Laurent Gaudé, Théâtre du Rond-Point), jusqu’à La bancale se balance (Marianne Basler, Antonio Arena, Louise Doutreligne, Théâtre du Rond-Point).

On pourrait opposer à cette lecture deux arguments. Tout d’abord, la nature du texte : ce seraient là des « textes à acteurs » peut-être plus qu’à metteurs en scène. Pour autant, sont-ce là vraiment des catégories qui résistent à l’analyse ? Et si Oh les beaux jours était autant un texte d’actrice que de metteur en scène ? Ses récentes représentations, du moins : à l’Odéon, avec Marilù Marini, et au Vieux-Colombier, avec Catherine Samie :, ont montré que la présence d’actrices de haut vol ne suffisait pas à donner à ce texte, à ce dispositif théâtral, toute la mesure de sa puissance (2).

On rétorquera alors dans un second temps que Philippe Calvario, qui a monté un très coûteux et insignifiant Richard III cette année, a suffisamment d’appuis pour n’avoir pas besoin de se faire la main sur des petites formes. On ajoutera que Rouabhi et Arena sont des metteurs en scène qui n’en sont pas à leurs premières expériences. C’est alors encore pire : l’association « monologue-acteur phare », censée offrir un minimum de surface de travail aux metteurs en scène, n’est pas ou n’est plus seulement un tremplin pour les débuts de carrière, mais une issue possible et croissante face aux problèmes de production, une carte à jouer pour tous dans une atmosphère de frilosité générale, et une tendance forte de l’écriture dramatique actuelle. Un travers structurel en somme, certainement loin d’en être à ses derniers dégâts. (One-man-show de théâtre public ? On n’en est pas toujours très loin.) Car cela pourrait ne pas être problématique, sauf que les mobiles du choix de production ne sont pas sans incidence sur la nature du travail qui s’ensuivra. Engager un comédien sur l’effet marchand qu’il promet d’avoir induit nécessairement qu’il sera conduit moins à explorer de nouvelles formes qu’invité tacitement à reproduire ce pour quoi il est attendu, de la part des producteurs comme du public. Les objets pensent, voilà la morale de l’affaire, et la façon dont on les conçoit est prégnante. Aussi ne faut-il pas s’étonner que des acteurs, expérimentés et si singuliers comme Carlo Brandt ou Myriam Boyer, soient dans des performances aussi maigres que celles où on les voit alors. Et comme la nature du spectacle tient par définition à leur seule présence, on est face à des projets qui ont une maturité artistique très fragile. (Passons sur ce qu’impliquent de telles sommes de texte à apprendre pour un seul acteur, les procédés techniques palliatifs employés dans certains cas sont autant de plafonds de verre qui grèvent le jeu.) Que des théâtres comme le Rond-Point, qui, au sein de l’éventail des structures parisiennes, se tient au plus près du fonctionnement du théâtre privé, se laissent prendre à ce type de stratégies, n’étonne pas ; que le Théâtre de la Colline passe à l’acte à son tour rend perplexe. Comment une première mise en scène, étayée d’arguments aussi faibles, peut se trouver coproduite par l’une des scènes françaises les plus prestigieuses ? Question publique.

2. bonnes heures & mauvais temps

Mauvais temps est le nom du dernier spectacle de Frédéric Ferrer, nom programmatique en référence aux récents rapports sur l’évolution du climat, nom de longue mémoire et clin d’œil personnel pour l’ancien géographe qu’il fut, nom enfin générique pour les mauvaises passes de la vie. Trois dimensions qui se retrouvent dans ce beau travail : politique, intime et auto-référentiel, ou comment un conférencier-metteur en scène se trouve aux prises avec les affres de sa propre vie.

Autant l’on pouvait avoir quelques réserves sur le spectacle précédent, Apoplexification à l’aide de la râpe à noix de muscade (3), pour sa tendance un peu trop aisée et décidément galvaudée aujourd’hui à la parodie et au recyclage d’un matériau pourtant intéressant à fins attendues (le délire paranoïaque en conférence foireuse), autant ce Mauvais temps prend des risques de théâtre de façon très honnête, explore ses propres procédés sans triche et construit un objet dont toutes les focales se retrouvent singulièrement ajustées. On appréciera aussi, une fois n’est pas coutume, qu’un spectacle aborde la question politique sous un angle et une forme originaux, sans fustiger une énième fois les mœurs étriquées de la classe moyenne ou la misère du Sud, mais en détaillant scientifiquement la catastrophe écologique annoncée du capitalisme tardif. Le dispositif concentrique se resserre, des déboires de la conférence aux peines de cœur du géographe, jusqu’à l’ultime noyau de la création théâtrale elle-même : la figure omnipotente et dérisoire du metteur en scène, figure du décalage, de l’inadéquation, à la fois relationnelle et temporelle. Comme la bonne conférence est toujours remise à demain, le vrai spectacle est toujours le prochain : on n’en attendra donc la suite qu’avec plus de curiosité.

3. à l’horizon

Pour conclure et mettre en perspective les tribulations des premiers temps, fêtons l’entrée de l’œuvre de Valère Novarina au répertoire de la Comédie-Française, avec sa nouvelle mise en scène de L’Espace furieux, créé en 1991 à partir du roman Je suis. Citons-le, par déférence, faute de lui consacrer une place à la mesure de son importance : « L’Espace furieux raconte, entre autres, plusieurs pendaisons qui ratent. Et notre tendance, sur les planches, à toujours chuter. De tout drame, par le langage l’acteur se relève vivant. Même les objets en fin de compte se relèvent. Car au théâtre, la matière à la fin elle aussi est sauvée. »

/1. Le Monde, 21 janvier 2006./

/2. Mises en scènes respectives de Arthur Nauziciel, en novembre 2003, et de Frederick Wiseman, à l’hiver 2005-2006./

/3. Hôpital psychiatrique de Ville-Evrard et Maison des Métallos, 2004./

/On a vu :/

/Le Rêve d’un homme ridicule, Fedor Dostoïevski/Siegrid Alnoy/Théâtre de la Colline, Paris, jusqu’au 3 février 2006,/

/Théâtre Saint-Gervais, Genève, 8-19 février,/

/(00 41) 22 908 20 00/

/Mauvais temps, Frédéric Ferrer, Confluences, Paris,/

/janvier 2006/

/L’Espace furieux, Valère Novarina, Comédie-Française, Paris,/

/21 janvier-8 mai/

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