Accueil > idées/culture | Par Marc Endeweld | 1er février 2007

Journaliste, les risques du métier

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(pouvoir et dépendances)

Nouvel épisode peu glorieux pour notre démocratie : le 12 décembre dernier, dans le cadre de l’affaire Clearstream, le journaliste écrivain Denis Robert a été mis en examen par les juges d’Huy et Pons pour « recel de vol et d’abus de confiance », dans l’indifférence générale. Du moins au niveau des « grands médias ». Mis à part Attac qui a dénoncé « l’acharnement judiciaire » contre le journaliste, et le Syndicat national des journalistes (SNJ) pour qui « le droit à l’information des citoyens est directement mis en cause », peu de personnalités : et encore moins les journalistes : se sont exprimés pour défendre le courageux enquêteur. Preuve qu’il n’est jamais bon de crier seul « au loup ».

Un comité de soutien a été créé (1), une pétition circule, mais on attend toujours une réaction de ceux qui évoquaient au printemps dernier « un Watergate à la française ». Alors que la tempête médiatique est déjà bien loin dans nos esprits, François Hollande préfère désormais évoquer « les informaticiens sans scrupule qui trompent des journalistes sans méfiance ». Il est vrai que, dans cette affaire, on n’est pas à une lâcheté près. Mais pourquoi s’en étonner ? Dans notre pays, il est de bon ton d’aboyer quand tous les autres aboient. Au point de faire diversion. Mais n’est-ce pas là l’effet recherché ?

Car le dossier de la finance internationale n’est pas prêt à être exposé aux yeux du grand public. Les aboyeurs montent la garde. Encore une fois, de cette affaire, les Français retiendront seulement les agitations de leurs élus. Car, malgré les multiples révélations de Denis Robert, le vrai scandale ne sera que très rarement évoqué : c’est-à-dire l’absence totale de contrôle politique sur les « chambres de compensation », tel Clearstream, véritables gares de triage du capitalisme financier. Devant ces faits tenaces, les responsables préfèrent entonner la ritournelle de l’impuissance... L’un des initiateurs de l’appel de Genève, Jean de Maillard, vice-président du tribunal de grande instance d’Orléans, explique sans détours : « Il y a une volonté politique de ne pas contrôler ces chambres de compensation financière alors qu’elles sont au cœur de la mondialisation. Clearstream a son siège à Luxembourg et la justice luxembourgeoise a tout fait pour que les enquêtes n’aboutissent pas. J’ai l’expérience des enquêtes policières et judiciaires et dans ce dossier tout a été fait pour dissimuler la vérité. »

Comme noyer Denis Robert sous les poursuites... Après plusieurs livres et films, le journaliste est devenu un habitué des procédures judiciaires. En janvier de l’année dernière, il était de nouveau inculpé par la justice luxembourgeoise pour injure, calomnie et diffamation. Ironie du sort, quelques mois après, en pleine tempête française « Clearstream 2 », la justice luxembourgeoise prononçait un non-lieu vis-à-vis de l’ancien patron de Clearstream, André Lussi, qui était poursuivi depuis 2001 pour abus de biens sociaux, faux et usage de faux.

Que les puissants se défendent, finalement quoi de plus normal ? Mais que la presse, censée délivrer des informations à partir d’enquêtes rigoureuses, trouve un intérêt : économique et politique : à noyer le poisson à coups de manchettes racoleuses, et le malaise s’installe. Ce mépris pour « l’investigation » avait d’ailleurs poussé Denis Robert à devenir un « écrivain enquêteur » en quittant Libération. D’une manière éclatante, ses mésaventures révèlent le peu de cas que les médias d’aujourd’hui accordent au journalisme d’enquête, par définition trop coûteux. Davantage attachés à présenter l’enquêteur comme un illuminé, peu de journalistes ont travaillé précisément sur les faits apportés. Pas dupe, Denis Robert avait intitulé sa première enquête Révélation$, hommage direct au film de Michael Mann sur l’histoire vraie du journaliste américain Lowell Bergman enquêtant pour « 60 minutes » (CBS) sur l’industrie du tabac. Face aux pressions, Bergman avait lui aussi quitté CBS, et parle aujourd’hui de « la fin du journalisme ». Il faut dire que, selon une étude de 2006, 3 500 postes de reporters et de rédacteurs ont été supprimés depuis cinq ans aux Etats-Unis (soit 7 % du total). Rappelons qu’en France, cet été, à la veille de la campagne présidentielle, le magazine d’investigation « 90 minutes » qui avait diffusé les enquêtes de Denis Robert à la télévision a été supprimé par la direction de Canal +. Dans l’indifférence générale.

(1) http://lesoutien.blogspot.com ou www.france.attac.org/a6803

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