Accueil > idées/culture | Par Rémi Douat | 1er janvier 2006

Journalistes c’est la classe !

La presse dominante est blanche, masculine, parisienne et plutôt aisée. L’homogénéité sociale, raciale et culturelle de la profession joue-t-elle dans le traitement de l’information ? Et si on sortait de ce cercle vicieux ?

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Le journaliste français est un homme blanc de 45-50 ans qui vit à Paris. Bon d’accord, ce n’est pas toujours le cas : il arrive que le journaliste soit une femme. Elle est alors femme d’un ministre qui fut, est ou sera en exercice.

Un cliché ? Bien sûr. Qui ne vaut pas plus cher que le portrait en pied du reporter baroudeur dans son gilet multipoches. Pourtant, si l’appellation « journaliste » recouvre des réalités variées, du pigiste précaire à l’homme-tronc du 20 heures, la profession applique tout de même avec constance les mécanismes de reproduction sociale qu’elle repère parfois dans l’œil du voisin.

Comment devient-on journaliste ? La formation n’est guère déterminante : seuls 15 % des titulaires de la carte de presse sont diplômés de l’une des écoles reconnues par la profession. Non, ici, c’est le carnet d’adresses, le vrai sésame. Un réseau de connaissances tissé au cours d’études généralement longues. Des études longues souvent rendues possibles par une famille de la classe moyenne ou supérieure. Une famille qui puise communément ses références dans les valeurs dominantes et la culture classique. Valeurs et culture véhiculées par les médias dont on dit même que c’est le rôle. La boucle est donc bouclée et la roue ne tourne que sur le même sillon.

Tutoyer les grands

Cela nous donne un journaliste à l’insolence pondérée, car il est bien élevé. Serait-il tenté de s’écarter du sillon que les premières années passées à courir les rédactions comme d’autres courent le cachet y mettraient bon ordre. Durant ce passage quasi obligatoire avant de pouvoir espérer un poste stable, le mot d’ordre est « s’adapter » : s’adapter aux styles d’écriture, aux types de sujets traités, aux lignes éditoriales, aux tarifs, bref aux pratiques des différentes rédactions auxquelles on espère vendre un article payé au poids des mots publiés, non en fonction du travail accompli ou du temps passé. Voilà une méthode indubitablement efficace pour obtenir des êtres bien souples et plus soucieux de tirer à la ligne que d’enquêter en profondeur. L’âge et le CDI venant, le journaliste tutoie les grands de son petit monde. D’autant plus facilement qu’il se targue de déterminer qui est grand, qui ne l’est pas. D’autant plus facilement aussi qu’il les a connus à l’école et qu’il fréquente aujourd’hui les mêmes restaurants.

Les journalistes sont à l’image de la société dans laquelle ils vivent et travaillent. Ni plus ni moins. Comme ailleurs, et comme l’explique Laurent Blivet dans Ni quotas, ni indifférence : l’entreprise et l’égalité positive (1), le premier facteur de discrimination est la tendance plus ou moins consciente à recruter ou à coopter quelqu’un qui nous ressemble. De là, l’homogénéité sociale, raciale et culturelle d’une profession qui, pour n’être en soi pas plus scandaleuse qu’ailleurs, choque, étant donné son rôle de miroir au mieux, de censeur au pire.

Le malaise

Une classe sociale homogène implique-t-elle un traitement uniforme de l’information ? Les journalistes sont-ils sujets à un ethnocentrisme de classe ? Comme on l’a vu, les journalistes de la presse que l’on dit grande sont souvent issus des mêmes filières. A l’arrivée, s’ils ont la chance de trouver du boulot, ils sont plutôt nantis. La corporation bénéficie d’un abattement fiscal de 7 620 euros, d’un treizième mois et de vacances plus longues que la moyenne. Les salaires dans les grands médias sont élevés : en presse quotidienne nationale,

2 230 euros pour un rédacteur débutant, 5 000 pour un rédacteur en chef. Du côté des mandarins, le PDG de Libération gagne 11 000 euros, un tout petit salaire comparé aux 37 500 euros (estimation de l’hebdomadaire Marianne) de celui du Monde. A TF1, un reporter expérimenté émarge à 4 000 euros quand PPDA annonce 35 000 euros mensuels.

Le traitement des grèves reflète bien le malaise. Figure imposée du traitement d’un débrayage dans les transports en commun, le micro-trottoir auprès des usagers mécontents. La ritournelle est éternelle, les mots bien rodés. La revendication devient la « grogne », les grévistes des « preneurs d’otages », bref, la France qui bosse contre la « pagaille ». Vous avez dit chienlit ? Le référendum du 29 mai fut aussi l’occasion d’un consensus journalistique en faveur d’une pensée dominante articulée autour de deux théorèmes : « L’évidence et le bon sens appellent à voter « oui » » (2) ; « Le « non »se nourrit de la colère » (3). On ne salue jamais assez les talents de visionnaire du patron de presse Robert Hersant : « Mes journalistes sont à votre disposition. Pendant la campagne, demandez ce que vous voulez, ils le feront. »

Et puis 60 % des journalistes habitent l’Ile-de-France. Presse nationale est d’ailleurs officiellement synonyme de presse parisienne. Même si certains coins de la région, pourtant à portée de RER voire de métro, demeurent résolument exotiques. Quand il y brûle, les rédactions dépêchent de grands reporters. Comme à Bagdad, certains font appel à des « fixeurs ». Dans le jargon, le fixeur est une personne rémunérée, « indigène », capable de guider le journaliste. Précisons que dans le même temps, certains journalistes étrangers prennent le risque insensé de prendre tout seuls le métro pour aller faire leur travail en ces contrées sauvages. Quand l’émeute se calme, caméras et micros rentrent au bercail alors même que tout commence, que le reporter exigeant pourrait commencer à faire son métier sereinement, loin des considérations à l’emporte-pièce et des amalgames.

Le journaliste est un homme blanc, de 45-50 ans qui vote « oui » et qui vit à Paris. Pas en banlieue. Est-ce un cliché ?

1. Note publiée en octobre 2004 par l’Institut Montaigne.
2. Alain Genestar, Paris Match du 24 mars 2005.
3. Christophe Barbier, directeur adjoint de l’Express, 21 mars 2005.

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