Accueil > idées/culture | Par Rémi Douat, Simon Doniol | 1er septembre 2007

Journalistes sur la corde raide

Suivre Nicolas Sarkozy aujourd’hui devient une gageure. Connivence, proximité, soumission, peur, les journalistes français font-ils toujours leur métier ? Leur confrères étrangers seraient-ils plus vaillants ? Retour sur un monde sous pression.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

«  Sarkozy envisage de convier plusieurs directeurs de journaux à dîner à la mi-septembre. Giscard l’avait fait au début de son septennat. » C’est un entrefilet du Nouvel Observateur, une information devenue banale au regard de l’actualité médiatique récente : l’éviction d’Alain Génestar de Paris Match exigée par Sarkozy auprès de son ami Lagardère après une couverture déplaisante, la censure autoritaire intervenue au Journal du Dimanche sur le non-vote de Cécilia pour son candidat de mari ou encore les cours de journalisme donnés en direct sur France 3 à une journaliste médusée... Les exemples sont nombreux et inquiétants et les déclarations non moins alarmantes. « Un journaliste qui ne m’aime pas ne me connaît pas » , avait dit en son temps le ministre de l’Intérieur. Quant aux ressources humaines, elles s’organisent en bonne intelligence. Une fois Nicolas Sarkozy élu président de la République, son directeur de campagne adjoint, Laurent Solly, s’est vu offrir un bureau à la direction générale de TF1 tandis que la journaliste politique du Point, Catherine Pegard, entrait comme conseillère à l’Elysée. Pire, la proximité avec les patrons de presse est affichée sans complexe. Dans pareil contexte, qu’est-ce qu’être journaliste ? Les collègues étrangers en poste à Paris s’en donnent à cœur joie. Angélique Chrisaphis, du quotidien anglais The Guardian, a souligné dans un de ses articles une « culture de la déférence » des journalistes politiques français. Björn Erik Rosin, correspondant du quotidien suédois conservateur Svenska Dabladet, précise qu « en Suède, la ligne éditoriale n’influe pas forcément sur le contenu de l’information dans un journal. En France, la une du Figaro est presque un tract du gouvernement ! » Le journaliste suédois estime que ses confrères français usent et abusent de la prudence : « Ils réfléchissent trop avant d’écrire. Ils pensent aux inconvénients professionnels que pourrait leur attirer un papier critique. »

PROXIMITÉ INQUIÉTANTE

La proximité entre Nicolas Sarkozy et les médias peut inquiéter. Pour Henri Maller, coanimateur d’Acrimed (Action-Critique-Médias) il y a là une dangereuse politique de séduction : « Cette politique s’inscrit dans une stratégie de création d’images et d’événements médiatiques. La mise en scène par Sarkozy lui-même des rapports familiers qu’il noue avec les journalistes politiques transforme cette familiarité en question à la mode, au détriment de l’examen de la politique qu’il défend. Un certain journalisme, qu’il soit favorable ou hostile à Sarkozy, est ainsi pris à son propre piège. »

Angoissés pour leur carrière, les journalistes français, et juste prêts à courber l’échine ? Pas forcément aussi simple. « Je pense que les effets de stratégies personnelles, la connivence avec les grands patrons de presse, son influence sur les médias, ce n’est que la face émergée de l’iceberg, explique Cyril Lemieux, sociologue qui a tenu un blog tout au long de la campagne. C’est la partie la plus médiatisée de sa stratégie. Mais l’élément fondamental est au contraire le « laisser-faire ». ll n’y a aucune politique publique dans ce domaine. Dans sa conception, les médias relèvent plus des politiques, les stratégies politiques, que de la policy, la politique. »

CONTRAINTES ÉCONOMIQUES

Au delà des cas de censure directe, quand patrons de groupes ou directeurs de publication à la botte manient sans complexe le grand ciseau, le mécanisme est plus insidieux. Les journalistes eux-mêmes ont parfois intégré, par habitude ou lassitude, la conduite à tenir. L’organisation des rédactions et les contraintes économiques ont aussi leur part. « Quand le service de communication de Nicolas Sarkozy propose un sujet à la rédaction, nous ne sommes plus capables de dire que cela ne nous intéresse pas. Cela impliquerait plus de moyens humains. Impossible qu’une équipe parte à neuf heures du matin et revienne à la rédaction sans rien. Avec la multiplication des éditions, une équipe qui part sur le terrain doit ramener un reportage à 99 %. Cela répond à des questions de rentabilité économique. » Jean-François Téaldi, ancien grand reporter et secrétaire général du syndicat CGT de France 3, illustre bien le sentiment de résignation ambiant. Les groupes de presse, dans leur recherche d’externalisation, se nourrissent de pigistes. Ces derniers sont souvent précaires. « La précarité est globale et vise à obtenir l’obéissance. Mais concernant le journaliste, elle est en contradiction avec la nature même du travail qu’il devrait faire » , se désole Arnaud Viviant, ex-chroniqueur à la défunte Bande à Bonnaud sur France Inter, effacée de la grille des programmes en juin dernier pour « indocilité » , selon l’analyse du principal intéressé Frédéric Bonnaud. Pour exercer son discours critique, Arnaud Viviant craint ainsi d’être cantonné au web, qu’on ne peut pas encore voir comme l’Eldorado de la critique et de la liberté d’expression. « Les blogs les plus lus recueillent 25 000 consultations par jour, mais quand on sait que le journal de TF1 réunit tous les soirs plus de 7,5 millions de téléspectateurs, on mesure le décalage » , explique Cyril Lemieux pour ajouter cette formule : « Les blogs s’apparentent plus à des lobbies de communication qu’à des médias de masse. »

FAIBLE RÉSISTANCE

Les mobilisations d’une profession qui se sent menacée n’ont guère d’impact et les sollicitations restent lettre morte. Pour exemple, les initiatives du Forum permanent des sociétés de journalistes qui appelaient une « modernisation législative » en matière de garantie d’indépendance des médias suite aux affaires de la Tribune et des Echos, n’ont pas été entendues : « Nous n’avons reçu aucune réponse de Nicolas Sarkozy. Sa fonction présidentielle lui confère pourtant d’être le garant de la Constitution » , s’exaspère François Malye, journaliste au Point et directeur de ce Forum. « La seule réforme qu’il envisage, c’est celle de l’amélioration de la distribution des journaux. Alors oui, ça peut embellir les finances des organes de presse, mais il n’y aura pas de répercussions sur la question de l’indépendance. » François Malye estime pour autant que les problèmes ne datent pas de Sarkozy et il a pu vérifier qu’au Point, les deux rubriques en proie à la pression sont l’économie et la politique. Même si « la rubrique Monde est en relation avec les instances diplomatiques, Société & Faits divers peut subir une légère pression de la part de la police, et en Culture, c’est souvent une affaire de copinage » .

Dans ce contexte, où peut-on encore trouver l’info ? C’est Rue 89, blog d’information concocté en partie par des anciens de Libération, qui a « sorti » l’affaire de l’autocensure du Journal du Dimanche. Un journaliste de cette rédaction revient sur l’épisode peu glorieux : « L’information tenait sur un tout petit papier intitulé « Cécilia Sarkozy n’est pas allée voter ». Le journaliste avait fait son travail. Mais c’est le coup de téléphone de Lagardère qui a tout changé, je dirais même qu’ils se sont mis tout seuls dans la merde. L’info n’était plus « Cécilia n’a pas voté » mais « la direction du JDD censure un article ». On change de niveau d’information. Si c’était resté dans le journal, ça se serait situé en encadré en bas de page et il y aurait moins eu de remous. » De son côté, l’aura naissante de Rue89, un site réputé « libre » , a contribué à en faire une information de premier ordre, à l’heure où le sentiment d’être ligoté traîne confusément dans les rédactions. Toujours au JDD, rédaction emblématique puisqu’en plus d’avoir été victime d’une brutale censure elle est propriété du « frère » de Nicolas Sarkozy, Arnaud Lagardère, un journaliste estime que plusieurs de ses confrères se sont « libérés » , depuis le 6 mai dernier. L’affaire de la censure a en effet provoqué une véritable insurrection dans la rédaction, et pourquoi pas une sursaut éthique. Un avis partagé par François Malye, du Point, qui croit à un déferlement de nouvelles informations à partir de la rentrée « quand l’état de grâce sera passé » .

S.D. et R.D.

Paru dans Regards n°43, sept. 07

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?