Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er avril 2006

Kids, braqueurs et méchants

Plusieurs films ce mois-ci confrontent entre elles des communautés, adolescente, politique et sociale. Regards sur des tensions raciales et sociales contemporaines ou comment fictions et actualités se répondent à la vitesse de l’image.

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Après Kids (1995), Another Day in Paradise (1998), Bully (2001), Ken Park (2002), le réalisateur et photographe Larry Clark poursuit dans Wassup Rockers sa radiographie du monde adolescent. Les kids latino-américains, rockers et skaters, qui donnent au film son énergie, sa musicalité et sa vitesse si particulière, Larry Clark les a rencontrés à Venice, quartier de Los Angeles, alors qu’il faisait des repérages pour une séance photos. Mi-fiction, mi-documentaire, en grande partie improvisé par sa communauté d’acteurs en herbe, Wassup Rockers traque les effets de la brève migration de ces jeunes vivant dans le ghetto de South Central vers le quartier chic de Beverly Hills où les attend un spot de skate hors pair - et des bourgeoises blanches, jeunes ou vieilles, à la libido on ne peut plus éloquente. Bilan côté kids dotés d’un sex-appeal auquel personne ne résiste : un mort, une arrestation. Côté haute société, concupiscente : un photographe « hype » homosexuel offrant chez lui une réception conceptuelle (rose) dégringole de ses escaliers ; une maîtresse de maison alcoolique s’électrocute dans sa baignoire moussante où elle s’amusait avec sa poupée vivante. Il y a une touche pasolinienne (celle de Théorème) relayée par le premier François Ozon dans la saisie de ces dérèglements interclassistes et sexuels.

« Ce qui est intéressant, c’est que ça se passe à Los Angeles. Parce qu’il y a toutes ces enclaves de gens à South Central. C’est cette vaste étendue qui est véritablement isolée, en fait, parce qu’uniquement constituée de Latinos et de Noirs. Il n’y a aucun Blanc à South Central, et les gamins n’en avaient jamais réellement connu », dit le réalisateur. « Wassup Rockers », telle est en effet l’expression prononcée par les Noirs du ghetto dès qu’ils croisent ces Latinos que tout le monde prend pour des Mexicains mais qui aiment à rappeler qu’ils sont Guatémaltèques ou Salvadoriens. L’opposition entre les deux groupes transite ici par les codes vestimentaires, l’attitude des corps : style « baggy », pantalons larges, cheveux courts, pour les Noirs-rappeurs ; style « pop-rock », jeans serrés, cheveux longs, pour les Latinos-Ramones. « Les pressions exercées par l’entourage sont probablement plus fortes au sein du ghetto qu’à Beverly Hills ou dans la banlieue - la pression pour se conformer au style du ghetto, celui de la rue, à savoir les vêtements "baggy". Ces gamins doivent se battre chaque jour pour ce qu’ils sont », analyse Larry Clark. L’une des plus puissantes séquences de Wassup Rockers traque au plus près un rapprochement érotique rendu possible par une circulation de la parole entre Kiko et Nikki, jeune fille friquée de Beverly Hills, qui ne sait pas ce que fait son père, à part être accroché à son portable et jouer au golf. Elle lui demande si les autres skaters sont ses meilleurs amis : « Non, on est pareil, on est différent mais on est pareil », lui répond-il livrant spontanément sa vision de son appartenance à une communauté. La scène hilarante avec le flic, arroseur-arrosé rendu fou par les kids, avait jalonné le terrain, tous s’amusant à décliner leur identité en donnant la même adresse. De même la séquence de skate sur les escaliers créait, à travers les chutes et les échecs répétés, un effet de brouillage entre les corps.

La séquence d’ouverture en split-screen (écran partagé) qui présente Jonathan dans sa chambre sous différents angles suggère au seuil du film une simultanéité bien plus qu’une succession et une entrée du hors-champ dans le cadre. Ce hors-champ incorporé, c’est celui de l’enfance, du sexe médiatisé, de l’érotisme distancié - voir la scène de partouze entre les figurines ; les grosses sucettes vertes et les chewing-gums. « Je voulais faire un film basé sur leur vie. Je voulais que les gens voient ces gamins. On ne les voit pas au cinéma à part s’ils vendent de la drogue ou commettent des crimes. Alors que ceux-là, ce sont des gamins normaux. [...] Certains ont des membres de leur famille impliqués dans des gangs. Il y a des tas de gamins à South Central qui ne veulent pas finir comme ça. » C’est une idée assez similaire qui architecture Frères d’exil, troisième long-métrage ultra-violent de Yilmaz Arslan (après Langer Gang et Yara), réalisateur né en Turquie en 1968, vivant en Allemagne depuis 1975. Azad, jeune Kurde, part rejoindre son frère (proxénète) en Allemagne. Le film cartographie les tensions entre les communautés turque et kurde et l’inéluctabilité de l’engrenage de la vengeance. Dans son foyer d’accueil, Azad fait la connaissance d’Ibo, un orphelin kurde de neuf ans, qui devient vite son petit frère d’élection. A l’image de leurs lits superposés, leurs destins coïncident. Ils font tout pour ne pas finir comme le frère d’Azad, travaillent d’arrache-pied en s’improvisant barbiers dans les toilettes glauques d’un restaurant. Bien plus que dans les scènes violentes assez putassières (voir le viol ou le pitbull), le meilleur du film réside dans ses séquences de travail et dans la métaphore qui en découle autour de « l’odeur » de l’argent. Tout indique d’abord que les deux petits vont vendre de la drogue : Azad se bouche les narines avec un mouchoir : « Ici, ça sent la pisse et certains clients sentent l’alcool. Ça me fait vomir. » « Tu saignes encore du nez ? », demande un client venu se faire raser. Lorsqu’il atteint ces moments de distorsion (autre exemple : Azad fait tomber un billet par terre faisant croire à Ibo qu’il l’a trouvé), Frères d’exil prend une réelle ampleur.

Autre film à ne pas manquer : Inside Man. L’Homme de l’intérieur, de Spike Lee, interprété par Denzel Washington, Clive Owen, Jodie Foster, Christopher Plummer et Chiwetel Ejiofor. Soit l’histoire d’un braquage hors du commun, mêlant la mémoire de l’enrichissement d’un homme pendant le nazisme et les tensions raciales et sociales contemporaines. New York, Manhattan Trust Bank, 20 Exchange Place, quatre braqueurs déguisés en peintres prennent le personnel et les clients de la banque en otage. La gestion policière et médiatique de l’événement se complique quand le patron de la banque mandate sur les lieux une énigmatique négociatrice. La singularité de ce film, dont la construction temporelle (et spatiale) s’avère vite géniale, tient dans le face-à-face entre l’opposition sociale des personnages (le flic et la négociatrice notamment), la confrontation électrique des mondes auxquels ils appartiennent, et le brouillage des identités à l’intérieur de la banque. Otages et braqueurs, hommes et femmes, employés et clients, revêtent en effet la même tenue. Les bad guys ne sont pas forcément ceux que l’on croit...

A voir :

"Wassup Rockers" de Larry Clark, sortie le 5 avril

Frères d’exil de Yilmaz Arslan, sortie le 12 avril

/Juliette Cerf./

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