Accueil > Culture | Par Nicolas Kssis | 1er février 2007

Kisses cause trouble, Ras-le-bol de la norme

Lady Satine Capone, Monsieur Loyal, Wendy Baby Bitch, Daisy Connelly, Léon Zerod... : portrait d’une bande de onze joyeux drilles qui attaquent la bienséance esthétique à la hussarde transgenre. Le burlesque pour exposer, explorer et exploser la normalité.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Est-il possible d’imaginer une alternative crédible et divertissante au principal loisir de masse qu’est devenu aujourd’hui la télévision ? Est-il envisageable de se dresser contre l’hégémonie des prescriptions de beauté dont nous assomment la publicité et les magazines féminins ? Bref, peut-on être subversif sans être chiant, en sachant retourner les stéréotypes pour s’en moquer, et bien sûr sans basculer dans une posture élitiste méprisante pour lecteurs de Télérama et le 1 % d’audimat d’Arte ?

Au cœur de Paris, rue Léon Frot, dans le XIe arrondissement, le bar Le Buveur de Lune accueille depuis deux ans et demi, une fois par mois, les représentations de la troupe de « trash burlesk » Kisses cause Trouble. Un aréopage hétéroclite de onze individus atypiques, aux profils professionnels aussi divers (étudiante, prof de fac, intermittent du spectacle, éducateur spécialisé, etc.) qu’aux styles de vie variés. Ici l’entrée est gratuite et vous payez pour ce que vous avez vu. Un public de plus en plus divers, attiré par le bouche à oreille, s’assemble autour de ce rendez-vous mensuel, au point qu’il leur a fallu tripler les séances pour ne plus refuser du monde. La troupe, au fort turn-over, se professionnalise donc forcément (le noyau dur composé de Delphine, Nadège et Vincent organise même désormais des auditions), tout en conservant un fonctionnement bénévole et en autoproduction. Ils se décident ensuite au « feeling » pour les collaborations, et leurs exigences financières, quand ils se déplacent sur d’autres lieux, sont corrélées aux ressources de leurs hôtes (le festival Queer d’Emmetrop à Bourges, une convention tatoo à Rennes, etc.).

Décrire l’univers de la troupe relève de la gageure, surtout pour un show qui s’appuie essentiellement sur le visuel et la réaction qu’il provoque. Pour résumer, il s’agit d’un étrange mixte entre le glam rock, le punk fétichiste version The Cramps (cuir et porte-jarretelles), le cabaret des années trente et les grandes divas vulgaires de la culture queer (les homos qui n’ont pas honte d’être des tapettes) à la Divine. Chacun y apporte ensuite ses propres référents. « Des filles à poil, des paillettes, des boas à plumes, des mecs à poil un peu aussi, du vomi, des zombis, voilà en gros ce que tu verras si tu viens. Nous ne nous foutons pas de la gueule des gens. On les bouscule. Nous assénons au burlesque le traitement que Russ Meyer a fait subir à la pornographie. »

Alter ego

Le spectacle se construit autour d’un thème spécifique que chaque membre de la troupe illustre en solo ou à plusieurs, en mettant en scène son personnage. Car tous possèdent leur alter ego, clairement défini, avec un patronyme ésotérique et un caractère bien trempé. Un alias virtuel qui s’incarne le temps d’un sketch, avec son histoire propre qui se sédimente au fil des performances et de ce que son interprète lui insuffle, au travers de ses préoccupations personnelles. Ainsi se côtoient dans ce monde parallèle où le loufoque a le rimmel qui coule, Lady Satine Capone, Monsieur Loyal, Wendy Baby Bitch, Daisy Connelly, Léon Zerod, etc. Bref, un musée Grévin revisité par The rocky horror picture show.

« Chacun des personnages est assez typé et vient contrecarrer une norme. Pour ma part, explique Nadège, je campe Miss S Purple, une catho bourgeoise coincée. Avec un côté religieux poussé à l’extrême, mais qui pète le plomb. Elle est dévorée par un feu mystique intérieur très brûlant, avec beaucoup de plaisir caché. Par exemple, elle va sexuer des peluches complètement anodines. En fait, elle a une vision très masturbatoire de la vie. » Wendy Baby Bitch prolonge : « Les personnages sont inspirés de nos interrogations. Le mien est une blonde un peu nymphomane et mythomane. Cela me renvoie un peu à ce que j’étais au lycée. J’ai pas mal de choses à raconter sur l’image de la jolie blonde un peu pétasse. Surjouer cette féminité avec tous les aspects négatifs que l’on y accole en général, offre de rentrer dans le grotesque. Il est alors possible de mettre en exergue l’image de certaines femmes. Tu peux monter sur scène et te déshabiller dans un strip-tease qui n’aura plus rien d’érotique et dire ainsi quelque chose sur la société. »

Travail du corps

Car l’objet principal du spectacle consiste toujours à travailler le corps, d’en exposer, explorer et exploser la normalité, de la triturer, de la malaxer aussi bien dans sa présentation que dans sa représentation. Les numéros sont ainsi généralement muets et se terminent souvent par des effeuillages grand-guignolesques. Delphine, un des membres fondateurs et leader charismatique, précise le sens profond de ce parti pris : « On défend un concept antinormatif, que ce soit au niveau du corps, de l’esthétique ou de la sexualité, de la vie en général. Nous ne voulons pas être des moutons. On veut s’assumer, car la société nous l’interdit avec ce matraquage publicitaire, etc. Tout cela en riant, évidemment. Nous ne cherchons pas à imposer un discours. Nous n’avons pas de leçons à donner. Nous préférons faire passer notre message par l’humour, ouvrir une brèche. Aller manifester avec des pancartes pour moi aura moins d’impact que d’amener l’affaire par le rire et le spectacle. » Monsieur Loyal, avec un sens certain du résumé, parce que l’heure de la répétition approche, condense le propos : « Nous sommes fétichistes dans le costume mais comiques dans l’attitude, en recourant aux clichés pour transmettre des messages. Dont le principal : ras-le-bol de la norme. »

Delphine en rajoute une couche : « On montre des corps mais pas d’une beauté normée. Des corps qui sont tatoués, pas forcément minces. Y compris ceux d’entre nous qui possèdent des physiques beaux selon les critères habituels vont se strip-teaser d’une manière burlesque. Ce n’est pas : regarde comme je suis jolie. » Wendy l’illustre avec son cas personnel : « Moi, je réalise un strip masochiste sur une chanson où une nana décrit qu’elle aime se faire cogner par son mec. Un moment hyper-déstabilisant, qui exprime des dimensions dérangeantes sur la violence, notamment sur les femmes. »

Pour juger sur pièce, allez les voir, car la beauté ne réside que dans l’œil de ses admirateurs...

www.myspace.com/kissescausetrouble

A (re)lire

  • « Mille et quatre nuits », Regards n°1, janvier 2004
  • « Wittig-la-politique », Regards n°88, mars 2003
Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?