Accueil > écologie | Par Amélie Jeammet | 1er décembre 2006

Kyoto : un protocole sans effets

Le protocole de Kyoto engageait il y a dix ans les pays industrialisés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES). Qu’en est-il aujourd’hui ? Retour sur une « vérité qui dérange », car elle touche aux choix de société.

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En 1895, Svante Arrhenius, un chimiste suédois, émettait pour la première fois l’hypothèse d’un lien entre l’augmentation du taux de CO2 et le renforcement de l’effet de serre. L’idée du risque de bouleversement du climat résultant de la concentration des gaz à effet de serre (GES) ne date pas d’hier, mais la lutte contre ce processus implique des mesures si radicales que la communauté scientifique a mis cent ans à imposer son diagnostic. Jusqu’à l’adoption du « protocole de Kyoto », en 1997, engageant les pays industrialisés à réduire leurs émissions de GES, un long travail de persuasion a fini par convaincre le monde de la réalité et de l’urgence du problème. Pourtant, presque dix ans après Kyoto, force est de constater que les actions engagées restent d’une timidité qui frise la passivité.

Initiatives

Ce n’est pas faute de « coups » médiatiques pour alerter les opinions publiques : lobbying des mouvements écologistes et altermondialistes depuis des années, éloquent avertissement de Jacques Chirac au sommet de Johannesburg en 2002 (« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »), et, plus récemment, mouvements de protestations aux Etats-Unis contre l’administration Bush qui refuse toujours de ratifier le protocole (révolte des chercheurs américains contre les pressions et censures, retentissant film d’Al Gore, signature en septembre dernier d’une loi de réduction des GES dans l’Etat de Californie, lancement de poursuites au civil contre six constructeurs automobiles par le ministre de la Justice californien), et enfin, le mois dernier, approbation internationale du rapport de Nicholas Stern, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, chiffrant à 5 500 milliards d’euros le montant des dégâts si rien n’est entrepris pour lutter contre le réchauffement climatique. Les initiatives ne manquent pas pour secouer les négociations internationales sur le climat, mais le débat n’avance qu’à petits pas. Les crispations politiques dont la conférence de Nairobi a été le théâtre en novembre, la récente décision du Canada de se retirer du protocole de Kyoto d’ici 2012, la réticence des Etats-Unis et des pays émergents à accepter des mesures contraignantes ont de quoi désespérer. Ou encore, plus près de nous, la supercherie de l’inauguration d’une pompe à biocarburant par les ministres français de l’Economie et de l’Agriculture le 9 octobre dernier : vidée de son contenu sitôt les journalistes partis puisqu’il est interdit d’en vendre en France. Sans oublier la faible notoriété de la question environnementale dans les programmes de la présidentielle de 2007, à tel point que, selon un sondage Ifop, Nicolas Hulot serait pour 66 % des Français le candidat qui représenterait le mieux la défense de l’environnement...

Un problème global

La lutte contre le réchauffement climatique dérange parce qu’elle nous contraint à revoir l’ensemble de nos choix de société. Comme le précise Gilles Lemaire, des Verts : « Le problème environnemental est un problème écologique global, pas une question de techniques, mais une question éminemment politique. » George Bush l’a bien compris lorsqu’il assène que « le mode de vie des Américains n’est pas négociable ». Son administration propose en 2002 un « programme alternatif » qui, loin des contraintes imposées aux pays industrialisés par Kyoto, se contente de mesures d’incitations. Ce projet, comme la récente annonce par le Premier ministre de la création de nouvelles taxes sur les énergies fossiles, se cantonne à une vision économique à courte vue : c’est oublier qu’en la matière le fameux calcul coût/avantage des agents est considérablement biaisé, comme le montre le rapport de Nicholas Stern. L’ampleur et l’urgence du problème nécessitent des mesures coercitives bouleversantes pour notre organisation économique et sociale : le développement des énergies renouvelables plutôt que fossiles, par exemple, entraînera indubitablement le déclin d’une part importante du tissu industriel, avec ses lots de licenciements et de reconversion, de recomposition économique des territoires etc. Les mesures nécessaires à une lutte efficace contre le réchauffement climatique doivent donc être volontaristes et planifiées plutôt qu’incitatives et naïvement optimistes.

Elles ne peuvent aussi avoir un effet significatif que si elles sont mondiales : à quoi sert de réduire les émissions de GES dans la plupart des pays industrialisés si dans le même temps les Etats-Unis, l’Australie et les grands pays émergents continuent d’aggraver la situation ? Le protocole de Kyoto ne contraint pas encore les pays en développement. Depuis un an, les négociations tentent en partie de convaincre la Chine, l’Inde et le Brésil que les pays industrialisés ne parviendront pas à rétablir la situation seuls. Mais le G77, une coalition de pays en développement dont la Chine, refuse de mettre en péril son développement économique en acceptant des mesures contraignantes, et rejette la responsabilité sur les pays riches. Un récent rapport chinois accuse ainsi les pays développés d’être largement responsables de la pollution en Chine, par leurs délocalisations. Cet argument est aussi celui mobilisé par les détracteurs américains de Kyoto : d’après eux, toute coercition inciterait les entreprises américaines à délocaliser dans les pays émergents. L’efficacité de la lutte contre le réchauffement climatique est donc subordonnée à une réforme des relations internationales, et la partie est encore loin d’être gagnée.

Contrôle citoyen

Enfin, le problème climatique (comme celui des OGM, du nucléaire, etc.) remet radicalement en cause l’idée selon laquelle sciences, techniques et experts œuvrent au bonheur de l’humanité, et pose la question des moyens d’assurer un contrôle de la recherche scientifique et de l’innovation technologique au profit de l’intérêt général. Certaines associations tentent de se saisir du problème en organisant des « conférences citoyennes », réunissant un panel représentatif de citoyens « lambda », pour les former (y compris en leur donnant la possibilité de convoquer qui ils souhaitent entendre), afin qu’ils débattent et rédigent à l’unanimité un rapport présentant un état des lieux du problème et des préconisations. Le climat fut l’objet de la deuxième conférence citoyenne organisée en France, sous la présidence de Jacques Testard, en 2002. Son rapport n’a pas été médiatisé, les médias étant quasiment « tous absents de la conférence de presse qui clôturait l’élaboration citoyenne » comme le déplore Jacques Testard. Il accuse aussi « les industriels, les chercheurs ou les experts, largement intéressés au développement technoscientifique et usant donc de leur influence pour réduire l’impact de propositions qui constitueraient des « freins au progrès » (...), le milieu associatif qui n’a pas toujours admis son exclusion de la procédure en estimant qu’il incarne l’expression citoyenne la plus éclairée [...], et enfin nombre d’élus de la nation [qui] exposent souvent un raisonnement fallacieux sur le risque démagogique qu’il y aurait à remplacer la responsabilité parlementaire par l’opinion de personnes dépourvues de mandat électif ». Pourtant, la lecture de ce rapport (1) montre une compréhension profonde de la question, des rapports de force qu’elle induit et qui résistent à son intégration dans le débat politique. Les préconisations y sont moins frileuses que les mesures mises en œuvre jusqu’ici. Cette initiative fait la preuve que la lutte contre le réchauffement climatique ne peut que gagner à se politiser et à se démocratiser. Amélie Jeammet

1. Que nous recommandons vivement. Il est parfaitement accessible et disponible sur internet : www.citesciences.fr/francais/ala_cite/conferen/climat/word/rapportcitoyen. Doc

Une destruction annoncée

Partenariat Asie-Pacifique contre protocole de Kyoto, impasse des négociations : Etats et industriels semblent ignorer les dangers du changement climatique en cours. Renverser cette logique est vital. Analyse. par clémentine autain

La lutte contre le réchauffement climatique et la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) donne lieu, depuis une quinzaine d’années, à d’intenses négociations entre les Etats et les industriels. Cela révèle, outre une ignorance alarmante des effets dangereux du changement climatique en cours, l’égoïsme des pays développés et une incapacité collective à imaginer les termes d’un développement économique propre et viable.

Enfermés dans une idéologie ultralibérale qui démontre à l’occasion son ignorance des calculs de long terme, les Etats-Unis ont mis en place, depuis juillet 2005, un « partenariat Asie-Pacifique pour un développement propre et le climat », une sorte de plan contre le réchauffement climatique adopté par l’Australie, le Japon, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud. Ce partenariat régional se définit en substance comme cheval de bataille lancé contre le protocole de Kyoto (entré en vigueur en février 2005), et ne comporte en particulier aucun objectif chiffré ou daté contre les émissions de gaz à effet de serre. Le Canada est aujourd’hui fortement tenté de rejoindre son voisin et de donner ainsi satisfaction aux exploitants des sables bitumineux de l’Alberta, en bonne partie responsables de la forte augmentation des émissions canadiennes de GES ces dernières années. La logique des Etats-Unis est simple, voire simpliste : plutôt que la contrainte (des objectifs chiffrés), le volontariat (l’aide à la recherche sur les énergies propres, le charbon « épuré » et la relance du nucléaire) : ce qui ne doit pas gêner beaucoup les industries polluantes : et une pression géopolitique forte en direction des pays en voie de développement pour qu’ils accueillent les délocalisations des productions les plus sales.

Dans ce contexte, les efforts réalisés par les pays de l’Union européenne : malgré tout insuffisants et hétérogènes : auront de faibles conséquences, puisque l’Europe ne représente que 16 % des émissions de GES. Par comparaison, les Etats-Unis sont responsables d’un quart de ces émissions, et les membres du « partenariat Asie-Pacifique » de près de 50 %... Si le commissaire européen à l’Environnement, le grec Stavros Dimas, a récemment admis que les ex-Quinze pourraient tenir de justesse les engagements chiffrés pris à Kyoto, il reste que le patronat européen, réuni dans l’association Unice, mène un lobbying intense pour décourager l’Union européenne d’avancer sans les Etats-Unis dans la lutte contre le réchauffement climatique. Au motif implicite que la croissance ne saurait se passer d’émission de GES.

Pollution payante ?

Ce même calcul est tenu également par les pays émergents ou en voie de développement. Il n’a pas été prévu pour ces derniers d’objectifs précis dans le protocole de Kyoto. D’abord parce que leurs propres émissions, si elles augmentent fortement, ne peuvent se comparer à celles de leurs voisins fortunés. Ensuite parce qu’ils servent en partie de dépotoir pour les industrie polluantes, permettant aux pays riches de jouer aux bons élèves à peu de frais. Enfin parce qu’il n’existe pas à l’heure actuelle, pour les industriels ou les Etats, de modèle crédible de développement sain : le développement soutenable reste pour beaucoup une utopie, une alternative peu crédible, rien qui puisse justifier un réel changement de paradigme.

Alors que faire ? La parution, en octobre dernier, du rapport Stern (ancien économiste en chef de la Banque mondiale, mandaté par le ministre de l’Economie britannique Gordon Brown) consacré à l’« aspect économique du changement climatique », pourrait servir d’argument massue en faveur des tenants de Kyoto, en tapant au point sensible : le portefeuille. Ce document chiffre pour la première fois le coût potentiel des changements climatiques à l’orée des deux prochains siècles. Bilan : entre 5 et 20 % du produit intérieur brut mondial. Et Nicholas Stern d’avertir : l’impact sur l’économie mondiale serait « comparable aux effets dévastateurs des deux guerres mondiales et de la dépression des années 1930 ». Une comparaison qui pourrait faire mouche aux Etats-Unis. Si experts et politiques considèrent qu’aucune évolution notable de la politique états-unienne n’est réellement envisageable avant la fin du mandat de George W. Bush, le succès rencontré par le film d’Al Gore (Une vérité qui dérange), les conférences de l’ancien vice-président démocrate dans le monde peuvent redonner espoir aux signataires du protocole de Kyoto. Mais il reste très urgent de prendre conscience de l’impossibilité physique pour la planète de suivre un tel modèle de croissance : l’ONU reste l’espace collectif essentiel pour que les Etats travaillent ensemble à une politique alternative de réduction des GES.

A la mi-novembre se tenaient simultanément à Nairobi, au Kenya, les deux conférences internationales annuelles consacrées au débat sur le réchauffement : la convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCC) et la conférence sur le processus de révision du protocole de Kyoto (qui devrait fixer les objectifs de réduction des GES pour la période post-2012). L’occasion de compter les points entre supporteurs de Kyoto et soutiens de la politique américaine.

Reste un élément crucial : comment les pays en voie de développement pourront-ils s’adapter aux changements climatiques ? Un rapport de l’UNFCC rendu public à Nairobi indique que le réchauffement pourrait provoquer la submersion de 30 % des infrastructures côtières d’Afrique et la baisse de 5 %, d’ici à 2080, du rendement de ses cultures céréalières. La lutte contre le réchauffement climatique pourrait devenir un véritable enjeu d’aide au développement économique... C.A.

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