Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 2 octobre 2012

L’Algérie à Vautier

Alors qu’on commémore cette année dans la plus grande discrétion le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, ressort sur les écrans français Avoir 20 ans dans les Aurès, dans une version restaurée numériquement qui fait ressurgir, par delà son propos anti militariste et anti colonial, la vision esthétique et le regard poétique de son auteur, le cinéaste militant René Vautier.

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De ce film, tournée en 1972 à partir des centaines de témoignages d’appelés en Algérie, on aurait tort de ne retenir que l’histoire édifiante de son projet politique, de sa production indépendante et des conditions de tournage, de ses interdictions administratives, de sa dénonciation enfin par tout ce que l’hexagone compte encore de salauds/OAS et que 20 ans dans les Aurès pourrait afficher comme autant de blessures de guerre ou de médailles militantes du cinéma politique, engagé, rebelle. Car à la revoyure il apparaît que ce film, à fois honni et encensé, vaut plus que tous les éloges qui auraient pu finir par l’étouffer complètement.

De fait, à quarante ans de distance, cette fresque algérienne qui met en scène la façon dont l’armée française a pu s’y prendre pour faire tirer sur des paysans autant si ce n’est plus que sur les fellaghas, de jeunes appelés français syndiqués, politisés, pacifistes, force le respect par la modernité de sa réalisation. Par modernité il faut entendre tout ce qui, dans la réalisation appartient à la tentative de résistance au récit fictionnel dominant, c’est à dire la poésie.

Une poésie qui s’exprime de prime abord par l’utilisation que fait Vautier de la chanson populaire, contestataire. Présentes depuis les premières séquences, et revenant tout au long du film comme autant, soit de renforcement, soit de mise à distance de ce qui vient de se jouer, ces chansons expriment mieux que ne le feraient des dialogues l’état d’esprit de ces jeunes gens ensablés dans cette guerre qui ne disait pas son nom et qui n’était pas la leur.

Cette troupe d’appelés, comme on disait avant que le service militaire ne soit abandonné, c’est surtout celle des comédiens, que Vautier chercha groupé. Il les trouva au sein d’une bande de brestois mais aussi dans une troupe de théâtre qui, en ce début seventies, jouaient à Paris une pièce intitulée « les fraises musclées ». L’auteur et metteur en scène n’était autre que Jean Michel « Rond Point » Ribes, d’une sveltesse qui n’avait d’égale que la gouaille qui ne l’a jamais quittée. Il fut commis d’office au rôle de l’aumonier libertaire. Parmi ces « parisiens » on remarque aussi un autre jeune comédien, qui, assez loin de son emploi de pacifiste idéaliste, mettra en scène, quinze ans plus tard, et à des années lumières du projet de Vautier, toute la nostalgie pied-noir au cinéma : Alexandre Arcady ! Ses comédiens Vautier choisît de les mettre en scène de la façon la plus anti-autoritaire qui soit, sans dialogues scénarisés ou écrits. Le réalisateur expliquait la situation et laissait réagir ses comédiens pour ne garder que les prises qui correspondaient aux témoignages des vrais appelés, c’est à dire presque toutes.

Cette liberté, doublée de poésie, c’est aussi au travers des paysages de l’Algérie, des Aurès, ce pays des Chaouis berbérophones, que le réalisateur l’exprime. Devant les panoramas du film on a le sentiment de découvrir, avec lui, une terre millénaire, pacifique, un éden terrestre. A ce titre la scène dans laquelle la troupe, défroquée de l’uniforme kaki de l’armée française, prend un bain dans la rivière qui coule au fond des gorges d’El Kantara prend une valeur toute particulière. Celle d’un paradis trouvé, et puis perdu, iconique, un peu – et pourquoi pas ?- à la façon dont Terence Malick inscrira plus tard ses marines dans la beauté luxuriante de la jungle de The Thin Red Line

En 1972, Vautier n’en était pas à son coup d’essai avec l’Algérie. En 1956 il réalisait dans le maquis de l’ALN, branchée armée du FLN, « Algérie en Flammes ». Tourné dans les Aurès, et monté en RDA, le film défendait si bien la cause algérienne, qu’il était incongru qu’il fût réaliser par un français. Vautier fut alors mis à l’écart et emprisonné vingt cinq mois par ceux là même aux côtés desquels il s’était engagé. Cela ne le fera pas dévier de son combat. En 1962 il créera le Centre Audiovisuel d’Alger dont le projet tenait en quelques mots qu’on aimerait penser toujours actuels « vers le socialisme par le cinéma, en dehors de toute censure. L’utopie en marche ». Trop fort René.

Avoir 20 ans dans les Aurès par René Vautier, 1972. Avec Alexandre Arcady, Hamid Djelloli, Philippe Léotard. Sortie en salles de la version restaurée le 3 octobre : www.avoir20ansdanslesaures.net

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