Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 14 juin 2012

L’amour à l’Est

Avec Barbara, le cinéaste allemand Christian Petzold
offre une subtile variation sur l’amour, dans le contexte
si particulier de la RDA du début des années 1980. Un
film esthétiquement nécessaire, récompensé par le prix
de la mise en scène au dernier festival de Berlin.

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La première fois que l’on voit Barbara, il paraît absolument
impossible d’en faire l’analyse, tant ce qui se dégage de ce
film annihile avec douceur mais aussi stupeur rétrospective
toute tentative de critique immédiate. Il faut donc le revoir pour
constater que ce pourquoi le regard avait glissé, s’expliquait
par la façon toute particulière qu’avait Christian Petzold de
mettre à l’unisson sa mise en scène avec son sujet, au point
de sembler effacer cette dernière.

Soit Barbara, jeune médecin, mutée dans l’hôpital d’une
campagne éloignée de Berlin pour avoir demandé à sortir
du territoire de la RDA. De la fenêtre, un homme affable en
blouse blanche observe son arrivée. Derrière lui, un autre
type, en costume gris lui dresse le portrait psychologique de
la nouvelle venue. En trois plans et moins de trois minutes,
Christian Petzold réussit le tour de force de mettre en place la
structure de son film. L’intelligence
de la mise en scène consistant ici
à faire en sorte que l’agent de la
Stasi, que l’on aura reconnu dans
son costume gris, soit celui qui n’a
pas besoin de regarder, tant, dans
cette société prétendument socialiste,
c’est l’ensemble de la socialité
qui dénonce, qui rapporte, qui épie.

Le film peut alors dérouler son propos,
à savoir quelle valeur peuvent
avoir les sentiments des individus
dès lors qu’ils se déploient dans
une société où l’intimité même est
surveillée. Ne nous y trompons pas.
Barbara s’affirme comme un film de
la dénonciation du régime est-allemand
à ceci près – qui fait toute sa
distance, sa différence et son irréductibilité
par rapport à La Vie des
Autres
ou Good Bye Lenin – qu’il
ne porte pas son accusation sur le
seul système politique mais qu’il interroge
l’acceptation et la participation
de l’ensemble du corps social à
cet état de fait.

Visuellement, on a le sentiment
d’une épure par rapport aux
exemples sus-cités. Ici, ce qu’on
ne remarque pas au premier coup
d’oeil mais qui participe de ce décalage
radical par rapport à ce que
le cinéma allemand a déjà pu donner à voir, c’est le choix volontaire, à l’image, de l’absence
de toute « déco » kitsch habituellement utilisée pour signifier
l’espace de la République démocratique allemande : drapeaux
rouges, chants révolutionnaires crachés par des hautparleurs
poitrinaires, slogans affichés, bustes de Lénine,
posters d’Honecker…

Et pourtant, Christian Petzold a tenu avec une volonté maniaque
à ce que tous les accessoires, domestiques ou
professionnels, présents dans le film soient exactement,
véritablement, est-allemands.

Plutôt que de citer Fassbinder, référence inévitable dès lors
qu’on évoque pour l’Allemagne un cinéma digne de ce nom,
particulièrement lorsqu’il met en scène des personnages untergesellschaft,
à la lisière de la société, c’est plutôt du côté de
Milan Kundera, le lyrisme contrarié du romancier tchèque en
moins, qu’il faudrait aller voir. Petzold, lui, cite plus volontiers
William Fredkin, particulièrement The French Connection,
pour le point de vue adopté – jamais du côté policier –, ainsi
que le Howard Hawks du Port de l’Angoisse pour l’histoire
d’amour en société surveillée. Pourquoi pas. Ce qui paraît
certain, c’est que le cinéaste réussit à faire surgir un univers
quasi inconnu, d’un réalisme désuet, étonnamment proche, et
pourtant si lointain, comme si le film venait à peine d’être exhumé
après avoir été réellement tourné il y a plus de trente ans.
Question d’image, de rythme, question d’esthétique sonore
aussi tant le travail sur le son révèle le choix de jeu défini avec
les comédiens pour l’ensemble du film : chuchoté.

Sur le fond, c’est-à-dire l’histoire, le scénario, le film comme
toutes les bonnes surprises, dévie régulièrement de sa trajectoire
attendue. Si l’objectif de Barbara est clairement de
quitter la RDA, ses rencontres furtives avec son amant de
l’Ouest sont à chaque fois l’occasion d’un malaise a posteriori,
imputable d’abord à des contingences internes à la société
est-allemande – vélo vandalisé, fouille à domicile –, ensuite à
l’intuition diffuse du risque de passer d’une aliénation à une
autre, de la surveillance politique au mirage de l’injonction
consumériste. L’outil scénaristique du film réside alors dans
le développement de personnages transferts, comme Stella,
adolescente enfermée dans une structure de redressement
par le travail, amenée à l’hôpital pour une méningite bactérienne,
ou Mario, jeune homme admis après une tentative de
suicide par défenestration. Miroirs des pulsions des personnages
principaux, Barbara et André, ils permettent à l’un et
à l’autre de trouver un espace de
liberté émotionnelle, de sincérité
relationnelle.

Si l’amour, les sentiments, sont les
résistances évidentes de la dignité
humaine dans ce film, la musique,
la littérature, la peinture jouent, eux
aussi, leurs partitions sur le registre
de la liberté individuelle. Ainsi,
lorsqu’André évoque son désir personnel
de sortir de RDA, ce n’est pas
tant pour se rendre en RFA qu’au
Rijk Museum d’Amsterdam contempler
l’original d’un tableau de Rembrandt
dans lequel l’artiste a perverti
la commande de ses mécènes,
tous honorables scientifiques et
médecins reconnus, en attirant, par
inversion et exagération des mains
du cadavre disséqué, le regard
de l’observateur vers le vrai sujet,
le véritable héros de son tableau,
celui qui, volontairement ou pas,
a fait don de son corps à la cause
de la science.

Et finalement, cette ironie sacrificielle
semble résumer particulièrement
bien le point de vue de Christian
Petzold sur la situation de ses
personnages ; à la fois critique et
tendre, intransigeant et compatissant.
En choisissant de se pencher
sur le passé d’une société disqualifiée,
Petzold ne fait pas qu’œuvre de
mémoire, il offre un film de cinéma
d’une exigence, d’une sensibilité et
d’une sincérité rares.

Portfolio

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