Accueil > monde | Reportage par Emmanuel Haddad | 4 juin 2012

L’Espagne en quête de régénération syndicale

Face à des centrales majoritaires jugées bureaucratiques,
syndicats alternatifs et mouvement du 15M multiplient les
rapprochements. Dernier exemple, la grève générale du 29 mars qui
augure un mouvement social alternatif. Reportage.

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« Le gouvernement a deux options
face au succès de la grève générale
 : changer la réforme ou changer
la réforme
 », a déclaré un Cándido
Méndez triomphant au beau
milieu de la grève générale du jeudi 29 mars
que le syndicat qu’il dirige, l’UGT, a convoqué
avec la CC OO, l’autre syndicat majoritaire espagnol.
« Nous ne changerons pas un iota de
la réforme du droit du travail
 », lui a rétorqué
le ministre de l’Économie, Luis de Guindos. Si
une grève générale n’aboutit pas au retrait de la
réforme qu’elle dénonce, comment peut-on en
mesurer le succès ?

Pour la première fois, dans une Espagne qui
vient de vivre sa neuvième grève générale depuis
le retour à la démocratie, la réponse à cette
question ne passe plus par la guerre de chiffres
entre le gouvernement conservateur dirigé par
le Partido Popular (PP) qui minimise la mobilisation
à 800 000 manifestants et les syndicats
majoritaires, selon lesquels 10 400 000 Espagnols
ont répondu présents à l’appel de la rue.
« Il ne paraît pas raisonnable de juger du succès
ou de l’échec d’une grève générale sur la
base exclusive du nombre de salariés qui s’y
sont ralliés. Deux autres facteurs entrent également
en jeu : d’un côté, l’effet déstabilisant
né de l’action de beaucoup de jeunes chômeurs
ou précaires en orbite autour du 15M ;
de l’autre, l’horizon que la grève, en accord
avec les désirs de ces indignés, soit aussi une
grève de consommation
 », estime Carlos Taibo,
professeur de sciences politiques à l’université
autonome de Madrid.

« No nos representan  »

Car l’Espagne de 2012 n’est plus celle de 2002,
année où pour la dernière fois, une grève générale
aboutissait au retrait d’une réforme, celle
du droit du travail initiée par le gouvernement
de José María Aznar (PP). « Jamais auparavant
il n’y a eu au moment de la convocation plus de
chômeurs (5 273 600) que de possibles mobilisés

 », affirmait le magazine El Confidencial à
la veille de la mobilisation du 29M. Chômeurs,
étudiants surdiplômés sans autre débouché
professionnel que l’émigration, mais aussi retraités
solidaires avec cette jeune génération
que l’on dit perdue, tel est le nouveau visage
de l’Espagne touchée par la crise. Une « classe
moyenne déclassée » et indignée qui ne mise pas son destin sur une grève non reconductible
 : « La classe dirigeante comptait déjà
dessus et on ne pense pas qu’elle changera
grand-chose. En Grèce, ils en sont déjà à 27
grèves générales
 », déclare Judith, jeune madrilène
membre de Democracia real ya (DRY), une
des plateformes citoyennes qui composent le 15M.

Depuis le 15 mai 2011, derrière l’étiquette des
« indignés », le mouvement citoyen, né sur les
places publiques espagnoles, déborde de disparités,
mais s’identifie derrière le même cri rassembleur
 : « No nos representan », « ils ne nous
représentent pas », évoquant tant la culture
bicéphale des partis (PP et PSOE) que des
syndicats majoritaires (CC OO et UGT). Alors
plutôt que de répondre à l’appel syndical, ces
nouveaux précaires se sont mobilisés autrement,
en organisant « des grèves de consommation,
de transport, d’énergie… Une grève qui
va au-delà du simple fait de ne pas aller au travail,
pour inclure les chômeurs, et tous ceux qui
ne se sentent pas représentés par les syndicats
majoritaires
 », énumère Judith.

Sous la grève du travail, la grève sociale

Jeudi 29 mars, de nombreux drapeaux du 15M
flottaient donc aux côtés de ceux de la CC OO
ou de l’UGT. La grève sociale alternative a-telle
supplanté la grève du travail ?

À l’heure où le gouvernement conservateur de
Mariano Rajoy justifie les 27,3 milliards d’euros
d’économie sur le budget 2012 en expliquant
qu‘« il n’y a pas d’alternatives », l’objectif du
29M était plutôt de « faire la somme des classes
moyennes déclassées, dont beaucoup sont en
train d’embrasser un discours radical, et des
secteurs résistants du mouvement ouvrier de
toujours
 », selon les mots de Carlos Taibo.
Et pour l’auteur de Rien ne sera plus comme
avant
, portant sur le mouvement 15 m, « le principal
instrument de perméabilisation mutuelle
est sans nul doute la convocation d’une grève
générale
 ». D’accord, mais laquelle ? Car moins
médiatiques que l’UGT et CC OO, les syndicats
galiciens CIGA et basques ELA et LAB
ont convoqué une grève générale avant tout le
monde et ont défilé séparément le 29 mars. Pas
étonnant pour le politologue Carlos Taibo, qui
rappelle que « depuis vingt ans, on constate
une séparation entre, d’un côté, CCOO et
UGT, davantage positionnés du côté du Parti
socialiste que de celui de la rue, et de l’autre, le
syndicalisme alternatif qui préfère la voie de la
contestation à celle de la négociation
 ».

CC OO et UGT, un duo trop installé ?

Représentant 74 % des travailleurs syndiqués
(seuls 15 % le sont en Espagne), la CC OO et
l’UGT jouent sur leur légitimité historique, ayant
obtenu le vote de la loi sur la liberté syndicale
en 1985 puis celui du statut du travailleur en
1995 sous le gouvernement socialiste (PSOE).
À l’époque, « il est difficile de différencier les
relations intersyndicales des relations de ces
derniers avec les partis politiques
 », écrit Rafael
Serrano del Rosal, dans son essai Transition
et changement du syndicalisme contemporain
,
rappelant que Marcelino Camacho et Nicolás Redondo, secrétaire général de CC OO
et d’UGT, sont respectivement député communiste
et député socialiste. Le lien avec le PSOE
est désormais vu comme une trahison, depuis
que les deux centrales ont accepté sans cligner
le passage de l’âge de la retraite à 67 ans, voté
sous le gouvernement de José Luis Zapatero,
« trois mois à peine après avoir convoqué une
grève générale le 29 septembre
 », rappelle Luis
Blanco, porte-parole de l’Intersyndicale alternative
de Catalogne (IAC). Depuis son bureau
barcelonais, il ne se prive pas de dénoncer le
fait que « CC OO et UGT reçoivent non seulement
des subventions publiques élevées, mais
aussi des fonds privés, de la part d’entreprises
comme Telefónica ou la banque Caixa, ce qui
limite leurs velléités critiques
 ».

Le 29 mars, l’IAC a défilé dans les rues de Barcelone,
mais à distance de CC OO et UGT,
« pour leur montrer que, si jamais ils retournent
à la table des négociations au lendemain de
la grève générale, il existe une alternative
à leurs centrales
 ».

La régénération syndicale passe par l’indignation … et vice versa

Indignés et syndicats alternatifs se retrouvent
donc dans la critique d’un syndicalisme
bicéphale. Pas question pour autant de se tromper
d’adversaire : « Que CC OO et UGT aient
enfin convoqué une grève, nous, on dit bienvenue

 », ironise Diego Cañamero, secrétaire
général du Syndicat andalou des travailleurs
(SAT), qui ne manque pas de préciser qu’ « ils se
sont mobilisés sous la pression de la rue, pour
ne pas rester hors du jeu social
 ». Un jeu où la
frontière entre syndicalisme de terrain et mouvement
indigné s’est depuis longtemps estompée :
« Plusieurs camarades participent au 15M. Il
est important que les syndicats alternatifs participent
au mouvement social, car l’indignation
peut survenir un jour et s’oublier le lendemain.
En ce moment à Séville, nous occupons le
Service andalou de l’emploi avec le 15M
 », précise
María del Carmen, membre de l’exécutif du
SAT, qui avoue que « les jeunes nous ont donné
une leçon de rébellion ces derniers mois
 ».

Au lendemain du 29M, le SAT « a convoqué
toutes les organisations alternatives
en dehors des syndicats officiels à une
mobilisation permanente
 ».

Le mélange fonctionne aussi en Catalogne, où
l’« acampada » des indignés sur la Plaça Catalunya
a donné lieu à un rapprochement avec
l’IAC : « On leur prêtait du matériel, ils nous invitaient
à des conférences et nous demandaient
des conseils d’organisation
 », se rappelle Luis
Blanco. Conscient du rejet de la vieille garde
syndicale affiché par le 15M, qui prône un militantisme
horizontal et une démocratie directe, le
porte-parole de l’IAC précise que « les militants
plus expérimentés n’ont pas à imposer de grille
de lecture
 ». Il avertit tout de même qu’ « il serait
dommage que les indignés veuillent faire table
rase de tout, car les syndicats ont déjà la structure
nécessaire pour engager des actions et
défendre les droits sociaux
 ». Surtout que dans
la pratique, de nombreux militants cumulent
sans problème casque syndical et casquette
indignée : « Il y a bien sûr des personnes qui
sont membres d’un syndicat et qui participent à
DRY. Beaucoup d’affiliés aux syndicats ont besoin
du mouvement indigné pour comprendre
comment et où travailler pour trouver une base
active en dehors de l’usine
 », témoigne Dario,
membre de DRY à Barcelone et syndiqué.

Selon ce jeune activiste, la grève générale du
29 mars a ratifié l’alliance entre syndicats alternatifs
et indignés : « Le 29M marque un défi
pour les mobilisations à venir qui auront lieu
les 12 et 15 mai prochains, pour l’anniversaire
du 15M. Ce sera alors l’occasion de mettre ces
nouvelles alliances à l’épreuve, tant le degré de
maturité acquis dans les luttes que la capacité
à les traduire en un programme unifié.
 »

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