Accueil > monde | Par Emmanuelle Cosse | 1er mai 2007

L’Etat du Kosovo, une si longue attente

Le Kosovo, lieu tragique de l’histoire récente européenne, reste un vrai sac de nœuds pour les Nations unies : si la création d’un Etat indépendant semble inéluctable, l’organisation de cet Etat multiethnique à forte décentralisation rencontre des obstacles certains. Reportage.

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Les grandes manœuvres ont commencé. L’échec des négociations sur le futur statut du Kosovo ont obligé les Nations unies à trancher la question, théoriquement avant fin mai 2007. Et chacune des parties cherche à convaincre du bien-fondé de sa position : indépendance défendue du côté albanais et soutenue par une bonne partie de la communauté internationale, forte décentralisation sans indépendance du côté serbe. Si cette petite région, peuplée d’environ 2,5 millions d’habitants à 90 % albanophones, appartient encore théoriquement à la Serbie, elle a déjà toutes les apparences d’un Etat : monnaie, langue, institutions politiques, législations relèvent d’un gouvernement albanais, élu démocratiquement mais qui gouverne sous l’administration internationale de la Minuk. L’indépendance apparaît de fait inéluctable, y compris dans le camp serbe. Ce qui explique peut-être pourquoi les discussions tournent plutôt autour de l’emploi, de la sécurité et des droits. Car si le Kosovo fait l’objet de toutes les bonnes intentions à un niveau diplomatique, le constat est là : huit ans de présence internationale n’ont pas permis de résorber ni la pauvreté ni les clivages inter-ethniques. La situation économique reste catastrophique, et beaucoup ne doivent leur survie qu’aux aides reçues depuis l’étranger, envoyées par ceux et celles qui ont émigré. Selon une étude du PNUD, 57 % des jeunes de 15 à 29 ans vivent dans une situation de grande pauvreté, qu’ils soient Albanais, Serbes ou membres des autres minorités. Si Pristina, la capitale, regorge d’une vitalité incroyable, avec des constructions et une extension de la ville incessantes, cela ne suffit pas pour offrir les conditions d’un avenir radieux. La population du Kosovo est très jeune et la plupart envisagent de partir à l’étranger. D’autres reviennent pourtant. Armend Gashi, qui a grandi en Europe avant de vivre en Australie, s’est installé à Pristina en 2005 et a ouvert le dernier salon de coiffure à la mode. « Je suis un peu comme un étranger à la maison » , nous confie ce trentenaire qui résume l’évolution son pays comme « une incompréhension du monde entre Anciens et Modernes » . Il dénonce la place réduite des femmes, les valeurs familiales comme socle de vie et de réussite, la montée : faible mais réelle : d’un islam plus rigoureux. Gresë, étudiante dans une école de mode de Pristina, résume ainsi la situation : « Jusqu’à 25 ans, si tu vis à Pristina, tu peux être célibataire, faire des études, travailler. Ensuite tu dois te marier, avoir des enfants et rentrer dans le rang. Et si tu vis à la campagne, ta place est à la maison. »

SENTIMENT D’ABANDON

Krushe ë Madhë, Krushe ë Vogel, justement. Deux villages voisins, situés dans la municipalité d’Orahovac, à moins de 100 kilomètres de Pristina. Nous sommes dans un village rural, typique du Kosovo. Le lieu n’est pas anodin : à partir du 24 mars 1999, les milices serbes ont tué tous les hommes encore présents, devant femmes et enfants. On compte au moins 119 morts ou disparus. La plupart des corps n’ont toujours pas été retrouvés. Le deuil est loin d’être fait. Les tueries ont changé la donne dans ces campagnes où le patriarcat règne en maître : celles qui ont perdu leur mari, père, frère, vivent seules, sont reconnues comme chef de famille et dirigent leur ferme. Spresa, mère de deux enfants, ne s’attarde pas à nous parler, elle doit aller aux champs. Elle glisse simplement : « Je n’attends rien du Kosovo et je ne crois pas en l’indépendance du pays. Car nous sommes abandonnés. Il n’y a eu aucun jugement sur les massacres, aucun Serbe n’a été poursuivi. Et nous n’avons toujours pas reçu tous les corps. » Dans le reste du village, on retrouve une image plus habituelle : aucune femme ne met le nez dehors, et il faut l’autorisation du chef de famille pour pouvoir s’entretenir avec elles.

Lumturije, 43 ans, est revenue à Krushe ë Madhë en 2003, après s’être installée à Tirana. La seule évocation des massacres lui fait monter les larmes aux yeux. On saura qu’elle a perdu beaucoup de voisins et d’amis. Sa famille vit avec un peu moins de 100 euros par mois et s’inquiète uniquement de sa survie. Ici, l’enthousiasme pour l’indépendance est bien timide.

PARTITION DU PAYS

Autre réalité dérangeante : la partition du pays. Hormis quelques exceptions, le mélange des populations est quasi inexistant. Les Serbes du Kosovo vivent dans des enclaves serbes ou dans la partie nord de la région, les Albanais dans le reste du pays et les autres minorités, particulièrement Rroms et Ashkillis, là où ils peuvent. Mitrovica est ainsi devenue la ville frontière entre le Nord et le Sud avec le fleuve Ibar comme séparation symbolique. Les forces militaires françaises veillent au calme dans la région. Dans les enclaves serbes, on utilise le dinar serbe, les réseaux de téléphone serbe et les programmes scolaires serbes. Belgrade verse toujours les pensions de retraite. A quinze minutes de Pristina, à Ulgare, on vit ainsi comme en Serbie. Mais si les villageois nous narguent en nous disant que Pristina et le Kosovo n’existent pas, eux-mêmes semblent avoir compris qu’ils livrent une bataille perdue d’avance : la partition ne leur offre ni travail ni conditions de vie viables. « Leur faire croire que le Kosovo reviendra dans le giron de Belgrade est criminel. C’est les faire vivre dans un mensonge » , confie un traducteur. « L’indépendance du pays va se faire, ce n’est pas le problème » , estime Vladimir, 28 ans, Serbe du Kosovo. « La question est de savoir si seront assurées notre liberté de circulation et notre sécurité. L’enjeu, c’est de savoir si on est capable de pardonner, des deux côtés de l’Ibar » , poursuit cet enseignant qui a quitté la partie nord de Mitrovica pour la Serbie. Idir, un jeune Albanais qui a laissé sa maison du côté nord pour aller au sud, résume la situation : « Le problème, ce n’est pas l’indépendance, mais le sentiment de vengeance. » E.C.

Paru dans Regards n°40, mai 2007

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