Accueil > Culture | Par Lise Guéhenneux | 1er juin 2000

L’exotisme n’est plus ce qu’il était

Entretien avec Jean-Hubert Martin

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La cinquième Biennale d’art contemporain de Lyon va ouvrir ses portes le 27 juin. Cette année les organisateurs, par ailleurs conservateurs du musée d’art contemporain de Lyon, ont confié à Jean-Hubert Martin le commissariat de l’exposition. Le titre de cette biennale, "Partage d’exotismes", veut considérer l’art dans un contexte spatial et non historique, afin de questionner l’histoire, de la modernité à la post-modernité. Est-il encore possible aujourd’hui de rendre compte de l’art vivant avec les seules normes occidentales ? Avec l’aide d’anthropologues, Jean-Hubert Martin a choisi d’élaborer un parcours initiatique en se basant sur les grandes catégories de cette science.

Pourquoi dans le groupe de réflexion qui a participé à l’élaboration de la Biennale, n’y-a-t-il que des anthropologues issus des instances de légitimation parisiennes ?

Jean-Hubert Martin : Il n’y a que des gens habitant Paris ce qui n’est absolument pas politiquement correct. Le budget et la volonté de garder une certaine souplesse ne m’ont pas permis de travailler avec des collègues étrangers...

Quel chemin avez-vous parcouru depuis l’exposition Les magiciens de la terre (1989) pour concevoir cette Biennale ?

Jean-Hubert Martin : Les magiciens de la terre se voulait une exposition manifeste très radicale partant du postulat : le primitivisme n’est pas mort. Depuis 1989, les choses ont évolué et l’information est beaucoup plus accessible aujourd’hui (sur l’Afrique du Sud au moins, sur la Corée, sur l’Australie) parce que des biennales se sont ouvertes un peu partout dans le monde. C’est un phénomène extrêmement important qui est en train de changer complètement les circuits de l’art contemporain (plus seulement Venise, Kassel et aux Etats-Unis). Malgré tout, je trouve que cela avance trop lentement, surtout dans les grands musées d’art moderne qui restent des bastions de l’art occidental. Mais il y a beaucoup de petites institutions, des centres d’art qui commencent à s’ouvrir à ce qui se passe ailleurs.

Que pensez-vous du débat sur les arts premiers au Louvre et du musée du quai Branly ?

Jean-Hubert Martin : Complètement en dehors maintenant. J’ai quitté Paris en grande partie à cause du tournant politique qu’a pris cette affaire. Tout est piloté à partir de l’Elysée, et à partir d’un réseau de copinage pour ne pas dire plus, avec des gens dont l’honnêteté est également douteuse et qui ont le plus grand mépris des scientifiques et des conservateurs. Tout cela est connu. L’idée, née du copinage de Chirac et Kerchache, est une affaire chiraquienne qui ressemble à la façon dont il gérait la ville de Paris.

Est-ce pour cette raison que le concept arts premiers n’apparaît pas dans les textes annonçant la Biennale ?

Jean-Hubert Martin : Je préfère "art primitif" avec de gros guillemets ou suivi de "sic". Je n’emploie jamais le terme d’arts premiers.

Vous sentez-vous isolé par rapport à la position que vous avez adoptée lorsque vous dirigiez le musée des Arts africains et océaniens après la polémique suscitée par l’exposition Les magiciens de la terre ?

Jean-Hubert Martin : Les choses sont extrêmement complexes parce que l’ICOM (1) et un certain nombre d’organisations internationales se sont lancées dans la défense des pays africains, de leur patrimoine, avec les meilleures intentions du monde, mais en plaquant complètement des situations, des attitudes et des réflexions qui sont les nôtres sur d’autres pays. C’est ce que nous critiquons tous, lorsque l’on fait cela en politique ou en économie. Mais dans le domaine culturel, les gens sont béats devant cela. Vous ne pouvez pas traiter des questions de patrimoine africain comme on traite le patrimoine italien ou un patrimoine européen, parce que vous avez à faire à des pays qui ne sont pas en état de droit. Le Nigeria, tout le monde sait que c’est un des pays les plus corrompus du monde. Ce sont les mêmes qui crient au scandale, qui opèrent les ventes et qui touchent pour tous les objets qui sont pillés dans leur pays. Tous les spécialistes le savent, même si certains à l’ICOM veulent s’aveugler. Je me refuse à prendre des positions angéliques ou à l’emporte pièce. Il ne faut pas oublier qu’on a christianisé ou islamisé ces populations en leur disant détruisez tous vos fétiches. Ceux que vous ne détruisez pas, vous nous les donnez, on les emporte, on les met dans un musée missionnaire afin de montrer votre culture. Ensuite, ils s’aperçoivent que l’on a fait entrer leurs objets dans des réseaux artistiques et que leur prix atteint des millions. Les musées qui fonctionnent en Afrique sont très peu nombreux, suivent le modèle occidental et sont soutenus par des réseaux occidentaux. Il y a très peu de musées en Afrique qui aient un vrai public et un substrat social.

Il vous a été reproché, lors des Magiciens de la terre, de ne pas donner la parole aux institutions nées de l’indépendance post-coloniale. Faut-il attendre la fin de ces républiques mises en place après l’effondrement des empires coloniaux et l’ordre mondial instauré par le FMI ou doit-on créer des réseaux de solidarité avec des individus, en l’occurence des artistes ?

Jean-Hubert Martin : Ma stratégie a été vraiment dirigée en fonction de l’art contemporain que je connais bien pour en avoir été un des acteurs. J’ai opéré mes choix non en fonction du monde de l’art, de ses critères : mais l’histoire des critères n’est pas intéressante du tout. Ce qui m’importait, c’était de montrer des oeuvres et des artistes qui pouvaient avoir une chance d’être acceptés dans les réseaux de l’art contemporain que je maîtrise parfaitement. Cet entrisme a assez bien réussi. Il y avait une générosité mais c’était moins naïf que certains l’ont cru. Bruly Bouabré, par exemple, était un artiste complètement méprisé et inconnu ; quelques années après l’exposition Les magiciens de la terre, il avait une exposition à Abidjan inaugurée par le ministre.

Avec du recul, ne trouvez-vous pas que Les magiciens de la terre a surtout marqué les artistes contemporains occidentaux ?

Jean-Hubert Martin : Professionnellement, on travaille toujours par rapport à un groupe de légitimation : j’ai toujours été une sorte de type assez bizarre dans les musées parce que je n’ai jamais considéré que mon groupe de légitimation était celui des conservateurs de musée, sinon, je n’aurai jamais fait ce que j’ai fait. Mon groupe de légitimation ce sont les artistes, c’est là que l’on accompagne vraiment la création.

Durant la polémique sur l’art contemporain certains se sont réclamés de la tradition intellectuelle de Levy -Strauss. Cela ne vous gêne-t-il pas d’avoir utilisé des catégories purement anthropologiques pour ouvrir le discours sur l’art contemporain aux arts non occidentaux, mais aussi à eux-mêmes ?

Jean-Hubert Martin : Les écrits de Lévy Strauss sur l’art et sur l’art moderne sont réactionnaires. Il ne faut pas oublier que son père était un peintre très traditionnel dont il n’a pas dépassé beaucoup la position. Mais on aurait pu très bien prendre Freud.

Concernant l’anthropologie, le malentendu ne vient-il pas du fait que l’analyse structuraliste n’était pas à même de considérer les objets au-delà de leurs fonctions matérielles, tout comme les marxistes ne pouvaient concilier Marx et Freud. La sublimation, le rôle des récits, du chamanisme n’est-ce pas aujourd’hui pris davantage en compte par des disciplines comme l’ethnopsychiatrie ?

Jean-Hubert Martin : Et on accepte enfin de voir nos propres usages comme des rites qui peuvent être comparables à ceux du devin. Marc Augé, par exemple, a cette formidable capacité d’inverser tout, d’ailleurs son ouvrage, Un ethnologue dans le métro, m’avait beaucoup inspiré pour Les magiciens de la terre. Je reproche à beaucoup de mes collègues de ne pas avoir cette capacité de remise en cause des valeurs. n

5e Biennale d’art contemporain de Lyon, "Partage d’exotismes", 27 juin-24 septembre. Lyon, Halle Tony-Garnier, tél. : 04 72 76 85 70.

* Commissaire de la cinquième Biennale d’art contemporain de Lyon

1. International Council of Museums, entité rattachée à l’Unesco. Site Internet : www. icom. org

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  • attention "Lévi-Strauss" et non "Lévy-Strauss"

    Jean Le 20 juin 2015 à 19:03
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