Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 7 octobre 2008

« L’homme de Londres », de Béla Tarr : Trou noir et blanc

Singulière et stupéfiante, la mise en scène du cinéaste hongrois Béla Tarr nous plonge dans le quotidien asphyxiant et torturé de Maloin, un héros noir de Georges Simenon. Entre polar social et réalisme cosmique, L’Homme de Londres brouille toutes les certitudes de l’image-mouvement.

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L’Homme de Londres , de Béla Tarr, en salles depuis le 24 septembre

Je ne supporte plus cette putain d’égalité polie, petite-bourgeoise, qui existe dans le monde. Ce deal entre les pauvres et la société, comment ils sont forcés à accepter cet ordre, et on accepte ce monde de merde, c’est incroyable. Alors non, je dois montrer ce qui se passe vraiment : les gens en ont marre, leurs émotions sont fortes, puissantes. Et la question est : comment ces émotions sont exploitées, contrôlées, avant la grande explosion », a déclaré le cinéaste hongrois Béla Tarr à propos de son dernier film(1). Film damné présenté à Cannes en 2007 :le tournage a été entrecoupé par la mort du producteur, Humbert Balsan :, L’Homme de Londres prend le temps de porter cette colère, de la faire sourdement sourdre, en l’étirant, en la dilatant, en la diffractant dans une série de plans séquences lancinants. Une lente éruption volcanique. Quelques coulées de lave seulement. Quasiment pas de montage. Dès la sidérante ouverture du film caressant la coque d’un gigantesque bateau, la forme très stylisée :amplitude des travellings, densité des plans-séquences, profondeur du noir et blanc, puissance du son :, forme hypnotique, prend, littéralement, possession du spectateur. C’est elle qui est la « grande explosion » appelée de ses vœux par Béla Tarr, auteur notamment de Damnation (1987) et des Harmonies Werckmeister (2000).

FEU D’ARTIFICE

Si ce film, aussi visuel que sonore, était un instrument de musique, il serait un accordéon. Tout en ouvertures et fermetures, tout en plis. Le pli, Maloin l’a pris. Adapté du roman du même nom de Georges Simenon, publié en 1933, L’Homme de Londres décrit le quotidien routinier, implacable, asphyxiant, de cet aiguilleur, travailleur de la nuit. Situé dans un port (le film a été tourné à Bastia, changé pour l’occasion en décor hollywoodien), son poste d’aiguillage, une tour qui lui fait surplomber le monde, le met aux prises avec le ciel, la terre et la mer. Humble héros au ras du sol et dans les airs. « Cette œuvre est à la fois cosmique et réaliste, divine et humaine ; pour moi, elle englobe la totalité de l’homme et de la nature tout comme leur banalité » , confie le cinéaste. A ce propos, une séquence du film a tout de l’apparition d’un ange ; Maloin, réfugié de jour dans sa chambre, se déshabille, enveloppé dans un halo de lumière. Disparaît. Sa femme entre à son tour dans le cadre. Ouvre la fenêtre, qui l’engloutit dans sa lumière. Réapparaît dans le jour quand elle ferme le volet puis la fenêtre. Un angoissant tic-tac, balle de ping-pong ou métronome, rythme la séquence qui rebondira plus tard jusqu’à s’engouffrer dans le fondu au blanc final. Aveuglantes ténèbres. Un trou noir et blanc. Le mouvement a été absorbé dans le temps.

IMAGE-TEMPS

Si, du haut de sa tour et à travers une vitre, Maloin regarde le monde, spectateur solitaire, le monde ne lui renvoie aucune once, onde, de sens. Les enchaînements se dissolvent dans une lenteur suspecte. La modernité mobile que l’aiguilleur a sous les yeux, bateau et train, est figée à quai. Au ralenti. Spectrale. Ses manettes d’aiguilleur n’aiguillent rien, n’aiguillonnent personne. Pour parler le langage du philosophe Gilles Deleuze, disons que les liens sensori-moteurs qui faisaient la trame de l’action ont été remplacés par des situations optiques et sonores pures, symptômes esthétiques d’une réalité lacunaire, dispersée. Ici, la femme de Brown, l’homme de Londres, pleure en silence sous le regard de la caméra ou hurle, off, ses sanglots, enfermée dans une cabane. Vision et bruit des larmes ne coïncident plus. L’image-mouvement a cédé la place à l’image-temps ; l’homme a rompu avec le monde. Maloin, misérable moderne, est le héros de ce film noir donnant à voir et à entendre un monde intolérable : « Pour que les gens se supportent, eux-mêmes et le monde, il faut que la misère ait gagné l’intérieur des consciences, et que le dedans soit comme le dehors » , écrit Deleuze à la fin de L’Image-mouvement . La mise en scène de Béla Tarr est le lieu par excellence du brouillage de cette frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre la mobilité et l’immobilité. Au milieu de L’Image-temps, Deleuze ajoute : « Le fait moderne, c’est que nous ne croyons plus en ce monde. Nous ne croyons même pas aux événements qui nous arrivent, l’amour, la mort, comme s’ils ne nous concernaient qu’à moitié. Ce n’est pas nous qui faisons du cinéma, c’est le monde qui nous apparaît comme un mauvais film. » Ce mauvais film, Maloin l’a sous les yeux. Deux hommes se battent pour une valise remplie de billets qui finit dans les flots marins. Un meurtre est commis. Maloin récupère l’argent. Pauvre devenu riche, l’aiguilleur pourra-t-il changer de voie ?

J.C.

1. Cahiers du Cinéma , septembre 2008.

1er octobre
Afterschool , d’Antonio Campos

Robert, un jeune étudiant américain, filme la mort accidentelle de deux jumelles de son campus. Passionné par les images glanées sur Internet :| « ces petites vidéos de choses qui ont l’air vrai. C’est souvent des trucs marrants ou violents »  ; fous rires d’un bébé, chat jouant du piano, images de guerre, vidéo porno, etc. :, Robert est chargé de superviser un film d’hommage permettant à la communauté de faire son deuil. Du haut de ses 24 ans, le cinéaste Antonio Campos entremêle, dans son film un brin trop programmatique, une réflexion sur le statut de l’image et sur l’anxiété adolescente. Celui qui observe est-il celui qui est observé ?, semble demander le plan final.

8 octobre
Vicky Cristina Barcelona , de Woody Allen

Après une échappée sociale et dostoïevskienne Match Point , en 2005, et Le Rêve de Cassandre , en 2007), Woody Allen renoue avec une veine comique plus légère. Et très glamour, Pénélope Cruz, Scarlett Johansson, Rebecca Hall et Javier Bardem tenant le haut de l’affiche... A Barcelone, deux jeunes Américaines font la connaissance d’un peintre et de sa femme. Ancré dans l’architecture de la ville catalane, ce film-greffe qui dialogue avec l’univers de Pedro Almodovar excelle à manier ses deux langues, anglais et espagnol, réservant nombre de sensuels quiproquos, d’hystéries et de désirs triangulaires.

La Frontière de l’aube , de Philippe Garrel

Nourri d’une nouvelle de Théophile Gautier, Spirite, marqué par la poésie de Jean Cocteau, le nouveau film de Philippe Garrel :interprété par son fils, Louis Garrel, et par Laura Smet jouant respectivement le rôle d’un photographe et d’une actrice :, spectralise une histoire d’amour. Et de mort. D’amour à mort, en noir et blanc. Comme le film de Béla Tarr.

22 octobre
Dernier Maquis , de Rabah Ameur-Zaimeche

Mao (tout un nom) est le patron d’une entreprise de réparation de palettes et d’un garage de poids lourds. Figures esthétiques du film, les palettes rouges et entassées sont-elles des murs hostiles ou des parois ouvertes ? « La palette est la preuve éclatante du côté archaïque de tout système de production » , explique le réalisateur-comédien-patron. Musulman, Mao décide de faire ouvrir une mosquée pour ses ouvriers et nomme lui-même l’imam. Après Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2002) et Bled Number one (2006), Rabah Ameur-Zaimeche interroge la place de l’islam dans l’univers du travail.

Paru dans Regards n°55 octobre 2008

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