Accueil > idées/culture | Par Sara Millot | 1er février 2007

L’HOMO POLITICUS CATHODICUS

A trois mois de l’élection présidentielle, comment les chaînes de télévision abordent-elles le débat politique ? Vie privée, valeurs et témoignage des candidats, c’est show...

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Par Sara Millot

Aux Etats-Unis, l’émission politique qui remporte le plus de succès auprès des téléspectateurs est le Daily Show, animé par John Stewart sur la chaîne câblée Comedy Central : une discussion d’une demi-heure sur l’actualité de la semaine qui se définit comme une « comédie d’interprétation », malgré le fait qu’elle convie chaque jour une personnalité politique sur le plateau. Mêlant ironie, faux reportages et interviews détournées, le show se démarque des procédés habituels du débat télévisé, déjà profondément modifié par la généralisation du talk-show sur les chaînes américaines.

En quelques années, la structure des émissions politiques a subi de multiples transformations, rompant progressivement avec l’héritage de la radio et de la parole filmée. En France, les premiers débats télévisés sont nés sous l’ORTF, encadrés par une direction de l’information : et de la censure : directement reliée à l’Elysée. Sans se renverser totalement, le rapport de force est aujourd’hui sensiblement différent, inaugurant ce qu’Ignacio Ramonet nommait déjà en 1999 « la tyrannie de la communication » et que Bernard Stiegler qualifie à présent de « télécratie ». La plupart des hommes politiques sont en effet désormais tournés vers le petit écran et scrutent avec attention ses moindres mouvements. Vivant au rythme du baromètre médiatique, ils se pressent dans leur majorité aux émissions de débat et refusent de moins en moins de participer aux programmes de divertissement diffusés en prime time.

Influencées à la fois par les modèles anglo-saxons et les satires politiques latines, les émissions de débat oscillent aujourd’hui globalement entre trois tendances, selon l’agence d’étude des médias The Wit : le show parodique, la télé-réalité et la démocratie participative, délaissant peu à peu la forme plus classique de la discussion autour d’une table. Si ce dispositif n’a pas totalement disparu des écrans, il semble néanmoins se maintenir au sein d’émissions bien insérées dans le paysage audiovisuel, en particulier sur les chaînes du service public, TF1 ayant supprimé les émissions politiques de sa grille de programmes.

Spectacle de la parole

France Europe Express, Ripostes, Mots Croisés ou encore C dans l’air se partagent ainsi un espace consacré à l’échange de points de vue sur un sujet. Proposant une scénographie relativement classique, dont la sobriété semble a priori se démarquer de l’infotainment, ces émissions n’échappent pas pour autant à l’influence des nouveaux régimes de parole. Bien qu’entourés d’experts, de journalistes politiques et de représentants de la société civile, les animateurs de ces émissions se permettent en effet de plus en plus d’incursions en dehors du champ politique en s’intéressant aux ressorts psychologiques et à la vie privée d’une personnalité. Ainsi Yves Calvi s’interrogeait-il récemment sur les sautes d’humeur et les complexes de Nicolas Sarkozy enfant, se faisant l’écho, à quelques semaines d’intervalle, des questions de Serge Moati adressées au président de l’UMP sur les souvenirs qu’il conserve de son grand-père paternel, s’épanchant volontiers sur le citron à l’eau et la tartine de beurre du jeudi après-midi. De l’intérêt d’Arlette Chabot sur France 2 pour les soldats de plomb du candidat à celui de Laurence Ferrari sur Canal + pour l’absence de maternité de Michèle Alliot-Marie, les exemples de la personnalisation du pouvoir à la télévision ne manquent pas et accélèrent de fait le glissement progressif vers le talk-show.

Ainsi, le traitement des reportages au sein de l’émission Dimanche + se distingue très nettement de celui des JT : de la musique en continu, un commentaire parodiant les bandes-annonces hollywoodiennes, un montage nerveux qui ralentit ou accélère l’action et une image légèrement surexposée. La forme devient presque publicitaire, " dans l’esprit Canal », tempère la rédactrice en chef Anne Gintzburger qui préfère parler d’habillage et de « couleur reportage » plutôt que d’intervention significative sur le contenu. Pourtant, le recours incessant au rubriquage, aux jingles et au truquage vidéo qui caractérise de plus en plus d’émissions politiques trouve son origine dans les programmes de divertissement et le clip. De manière plus prononcée encore, le style parodique du Château, un feuilleton inspiré du Loft qui ouvre l’émission, n’est pas si éloigné des détournements opérés chez Ruquier où on s’attache en premier lieu aux coulisses de la campagne.

Gouverner, c’est paraître

L’attention portée par ces émissions politiques aux « off de campagne », pour reprendre la terminologie de Dimanche +, se trouve justifiée par la volonté de révéler « le vrai visage des candidats » à l’approche de l’élection présidentielle « en cherchant à saisir des petites confidences dans des moments plus intimes, précise Anne Gintzburger. Avec la caméra embarquée par exemple, on essaye d’avoir toujours une séquence bureau car c’est un lieu qui dit quelque chose de soi : il y a des photos, une bougie, un tableau... » Cette séquence consiste justement à suivre pendant une journée l’invité plateau en ne prêtant attention qu’au hors-champ : un regard devant la glace, le choix de la tenue vestimentaire, l’échange de salutations avant un meeting constituent la trame principale du reportage, qui évince toute référence à une parole politique. Le meeting en question ne subsiste que sous sa forme illustrative, recouvert par la voix off du journaliste. C dans l’air, sur France 5, produit d’ailleurs le même type de sujets, qui diffèrent simplement par une écriture plus journalistique du commentaire. Michèle Alliot-Marie révèle la présence d’un ballon de rugby dans son bureau, François Bayrou accueille une équipe de tournage dans sa cuisine, Olivier Besancenot parle de ses coups durs, mais toutes les personnes en charge de ces émissions se défendent de verser dans la peopolisation et le mélange des genres. « Dans la vraie vie, tout est mélangé ! On fait un métier, mais on a aussi une famille, des amis, rétorque Anne Gintzburger. Les individus sont faits du temps de leur fonction mais aussi de celui de leur personne. Quand on filme François Bayrou dans sa cuisine lorsqu’il prend un café le matin, c’est parce qu’il nous a entrouvert la porte et a décidé d’annoncer sa candidature sur ses terres, dans le Béarn. Mais on ne fait pas pour autant de plans de coupe sur sa femme qui fait la vaisselle ! » L’honneur est donc sauf.

Ces mises en scène de la personnalité qui évitent toujours subtilement d’aborder la discussion sur les programmes seraient néanmoins pour certains une réponse possible face à la rupture des élites politiques avec le peuple. Ainsi pour Arlette Chabot, « qu’on le regrette ou pas, la personnalité du candidat est importante. La manière dont s’est construite une personnalité, par son éducation, sa carrière ou sa vie personnelle, ce n’est pas anodin et ça intéresse tout le monde ». L’élection présidentielle, déjà fortement orientée sur le mode personnel par définition, nécessiterait donc que les candidats se dévoilent, à la manière de cette femme de l’Antiquité grecque, cruelle et assassine, dont la légende raconte qu’elle obtint son acquittement du simple fait d’avoir, en désespoir de cause, ôté sa tunique et montré son corps nu. De manière moins allégorique, les chercheurs Jean-Claude Soulages et Guy Lochard (1) ont montré que la langue politique est passée progressivement du logos au pathos sous l’influence de la télévision : « La vérité ne surgit plus de la confrontation des points de vue, le témoignage semble désormais se suffire à lui-même. Si des conclusions peuvent être tirées, c’est le téléspectateur qui seul le fera. »

Séduire et convaincre

Il suffit de prêter attention aux ouvrages rédigés par les différents invités de ces émissions pour s’apercevoir que prédomine l’idée que la politique est une affaire d’« envie » (Daniel Cohn-Bendit) et de « parler vrai » (Jean-François Copé) qui se transmet sur le mode de la « voix off » (Dominique Voynet), de la « conversation » (Bernadette Chirac) ou encore du « témoignage » (Nicolas Sarkozy). Des termes que l’on retrouve d’ailleurs fréquemment dans les questions adressées par les journalistes, qui préfèrent souvent interroger un invité sur ses valeurs plutôt que sur son programme. Un « mot-levier », selon le sociologue Philippe Breton, qui suscite une adhésion par réflexe et qui participe aussi de cette utopie de la connexion directe avec l’homme ou la femme engagé(e) en politique. La scénographie des plateaux télévisés relaye d’ailleurs cette intention en proposant un dispositif jouant sur la transparence des matériaux : panneaux de verre, mobilier en bois, mur d’écrans et lumière bleutée... Tout participe de cette volonté de rendre visible et transparente la relation à l’autre, soulignée par le recours au direct, qui légende chaque image. Comme si l’enjeu d’une émission politique n’était pas de comprendre et d’interroger les idées dans leur mise en œuvre mais de tester la force de conviction d’un candidat.

Le plateau d’Arlette Chabot est en ce sens explicite : une arène rouge et noire schématisant un chronomètre, deux pupitres transparents où se font face, debout, la journaliste et son invité, encadrés par le public siégeant dans des tribunes que surplombe le titre de l’émission : « A vous de juger », qui succède à « 100 minutes pour convaincre ». Les spectateurs font désormais partie du dispositif. En quelques années, le public est ainsi passé du statut de figurant occupant l’arrière-plan de l’image à une participation relative au débat. Micro-trottoirs, SMS, relais de blogs et prise de parole directe parsèment aujourd’hui la plupart des émissions, rendant possible une certaine interaction avec les citoyens. Si l’initiative est louable, elle reste malheureusement cantonnée à des formes courtes et efficaces qui empêchent toute réflexion : l’anonyme peut poser une question mais en aucun cas développer une discussion avec l’invité. Chacun est sommé de s’exprimer le plus simplement et le plus rapidement possible, les hommes politiques étant soumis à la règle en premier lieu. « Aujourd’hui il faut être clair, produire un discours transparent et en chasser les obscurités, ajoute Philippe Breton (2). Or, un discours qui convainc par sa clarté est un discours qui n’a pas convaincu par autre chose, c’est-à-dire les arguments qu’il propose. La manipulation commence quand la clarté n’est plus un simple accompagnement de l’argumentation, mais qu’elle s’y substitue. »

L’audience contre l’opinion

Vie privée, valeurs et témoignage rythment donc les émissions politiques à la télévision, et ce à quelques mois de l’élection présidentielle. L’audimat et les études de marché commanditées par les chaînes semblent légitimer cette orientation, « or l’opinion n’est pas l’audience, mais son contraire, souligne Bernard Stiegler dans son dernier ouvrage consacré au sujet (3). L’opinion a un avis et croit en quelque chose. L’audience, manipulée et désindividuée, n’exerce aucunement sa capacité à énoncer des avis, à juger et à faire des suppositions. Les émissions « interactives »où la parole est donnée aux spectateurs, qui témoignent souvent d’un immense désir de se faire une opinion, ne répondent en rien à cette attente et ne sont la plupart du temps qu’une parodie. »

En matière de télévision, il n’y a en effet pas de demande mais uniquement de l’offre, et celle-ci a peu à peu favorisé les logiques de communication au détriment du débat d’idées, perdant de vue les véritables enjeux que soulève une campagne présidentielle. Comme le rappellent Jean-Claude Soulages et Guy Lochard, « l’imaginaire communicationnel épouse désormais totalement les logiques de fonctionnement d’un média privilégiant le contact et l’empathie », illustrant cette décision récente de nommer le responsable de la communication de TF1 à la direction de l’information, dans une relative indifférence médiatique.

Sara Millot

1. Jean-Claude Soulages et Guy Lochard, « La parole politique à la télévision », in « La politique saisie par le divertissement », revue Réseaux n°118, 2003.

2. Philippe Breton, La Parole manipulée, La Découverte/Essais.

3. Bernard Stiegler, La Télécratie contre la démocratie, éditions Flammarion.

INTERVIEW :

Jean-Claude Soulages* « à la télé, le consensus l’emporte toujours »

Jean-Claude soulages est professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université Lyon II, auteur avec Guy Lochard de la parole politique à la télévision : Du logos à l’éthos, revue Réseaux n° 118, 2003.

Quelle est la relation qui unit le journaliste et la personnalité politique sur une émission de débat télévisé ? S’agit-il d’un dialogue ou d’une confrontation ?

Jean-Claude Soulages : Les relations entre le personnel politique et les journalistes de télévision sont faussées dès le départ du fait de l’opacité des liens qu’entretiennent les acteurs politiques et les grandes chaînes en temps normal, c’est-à-dire en dehors des échéances électorales. Le plateau des JT est une annexe du perron de Matignon, les ministres défilant toute l’année pour annoncer leurs mesures et forcer l’agenda des chaînes. L’information télévisée demeure encore le pré carré des politiques, ce qui explique le manque de pugnacité des journalistes qui évitent et redoutent le conflit, et vont dans le sens de ce qu’attend l’acteur politique. Il serait pourtant si simple, à l’aide d’un montage d’archives, de discuter des actes et des déclarations passés d’un candidat. CBS, plutôt pro-démocrate, le faisait même concernant Clinton. Mais à chaque échéance électorale, la télévision fait semblant de retrouver une pseudo-virginité. Godard disait dans un reportage fait par la télévision suisse, « si vous payiez les politiques pour venir à la télévision, peut-être diraient-ils autre chose ».

Est-ce que les transformations récentes des émissions télévisées (en termes de dispositif, d’habillage, d’interaction avec le public...) ont une incidence sur le débat politique ?

J.-C. S : Il me semble que les journalistes autant que les candidats ont fait de la prestation de l’homme politique un show, et donc une performance spectaculaire ponctuelle car soumise à l’audimat, et non pas un espace de révélation pour une parole et un discours. D’autre part, le consensus l’emporte toujours. L’interactivité est purement ornementale, ce sont des bribes d’intervention que le politique démonte très facilement en brouillant ses réponses. La politique est un espace conflictuel qu’il faut accepter en tant que tel, ce que les journalistes politiques ont du mal à concevoir dans la construction même des émissions.

La télévision est-elle devenue aujourd’hui la figure d’autorité du discours politique ?

J.-C. S : En termes de vote, manifestement non, si l’on considère les marges qui font basculer l’élection, c’est-à-dire les 2 à 3 % qui peuvent permettre le passage d’un candidat. Les 5 millions de non-inscrits sur les listes électorales sont par ailleurs sans doute de gros consommateurs de télévision. L’élection de 2002 a démontré que la télévision n’a pas été aussi influente qu’on pouvait le penser,

le « non » au référendum également.

Recueilli par Sara Millot

EUROPE :

Le show politique en Europe

En Espagne, l’émission politique du moment se nomme « 59 secondes » : le temps imparti pour exprimer une réponse. Au-delà d’une minute, le micro qui fait face à l’invité disparaît en effet sous la table. En Italie, la Rai Uno confronte des stars aux hommes politiques et convoque des imitateurs et des comédiens pour parodier l’actualité dans l’émission « Rockpolitik ».La Suède opte de son côté pour une déclinaison de la télé-réalité en provoquant l’immersion d’un élu au sein d’une famille populaire. La Grande-Bretagne propose quant à elle une simulation de la sphère politique qui invite les citoyens à se plonger 24 heures dans la vie de Tony Blair. L’émission s’intitule « Vote for me » et s’achève bien entendu par la sanction des téléspectateurs.

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