Accueil > Société | Tribune par Christine Gorce | 29 juin 2011

L’inéluctable naufrage du Vaisseau de l’info, journal lycéen

Les élèves d’un lycée classé en ZEP à Marseille refusent un prix qui devait être remis à leur journal demain jeudi 30 juin et annoncent la fin dudit canard. Anecdotique ? Peut-être mais révélateur des difficultés croissantes des services publics à assurer leurs missions. La documentaliste du lycée explique pourquoi Le Vaisseau de l’Info coule. Extraits.

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« Nous, équipe du journal lycéen Le Vaisseau de l’Info, déclarons refuser le prix qui nous a été décerné cette année par l’académie d’Aix-Marseille pour notre 4ème participation au concours de journaux scolaires de la Fondation Varenne. En conséquence de quoi, nous ne participerons pas à la cérémonie de remise des prix organisée le 30 juin au rectorat d’Aix-Marseille. » - Le comité de rédaction.

Le Vaisseau de l’info est né d’un club-presse fondé en 2008 au sein du lycée Victor Hugo de Marseille, établissement classé en ZEP, et il achèvera son existence cette année, après avoir tant bien que mal subsisté pendant quatre ans. En ma qualité de responsable pédagogique du journal, je tiens à faire connaître les raisons de cette décision.

L’éducation aux médias fait partie de nos priorités académiques, elle est prescrite par les textes officiels avec les intentions les plus louables (esprit critique, citoyenneté, transversalité), et se voit soutenue par des acteurs institutionnels et associatifs convaincus. La semaine de la presse et des médias à l’école, les rencontres et les concours, la revue de presse annuelle des médias scolaires sont une manifestation de ce dynamisme... de plus en plus dénutri et entravé. En réalité, l’éducation aux médias ne bénéficie dans les faits d’aucune base concrète, sauf à se surajouter à d’autres programmes eux-mêmes saturés...

Partout chantés, la recherche de l’information, le décryptage de la presse et des médias ne sont assortis d’aucun support horaire pour être enseignés. C’est bien souvent aux professeurs documentalistes -dont je suis- que la tâche incombe, à charge pour elles et eux d’arracher une heure au temps libre des élèves ou de convaincre un collègue de leur ouvrir ses heures de classe. Ces mêmes collègues ayant vu depuis la réforme des lycées leur temps d’enseignement maigrir et leurs groupes classes gonfler (jusqu’à 26 ou 30 en zone d’éducation prioritaire), l’effort est de plus en plus rarement consenti (...).

Ainsi le journal du lycée a-t-il toujours reposé sur la bonne volonté d’une poignée d’élèves qui parvenait à se réunir une demi-heure chaque semaine, à l’heure des repas. Malgré ce fonctionnement bancal, le Vaisseau de l’info a reçu dès 2008 son premier prix académique, il s’est vu gratifié en 2009 du premier prix national pour la catégorie lycées et a reçu depuis diverses mentions spéciales. C’est grâce à cette seule récompense qu’il a pu s’équiper (d’un ordinateur et d’un appareil photo), se déplacer pour aller recevoir son prix et/ou mettre un peu de couleur sur ses Unes.

(...) Ce journal qui avait reçu tous les suffrages a financé ses dernières impressions grâce aux cotisations acquittées par les élèves au Foyer socio-éducatif du lycée, ce qui signifie que nos lycéens, issus des quartiers les plus défavorisés de Marseille, ont payé pour pouvoir l’écrire et le lire.

Trop long, trop beau, trop cher. À de rares exceptions le Vaisseau de l’Info a toujours été tiré à 250 ou 260 exemplaires (pour 1100 à 1250 élèves), si bien que beaucoup dans l’établissement ne l’ont jamais eu entre les mains et n’en connaissaient pas même l’existence tandis que Libé Marseille, LCM (La Chaîne Marseille, télé locale, ndlr), Marseille Hebdo ou Le Marseille Bondy Blog se penchaient sur ses colonnes.

On lui reconnaissait une vertu sans doute, qui était de produire sa propre information plutôt que de recycler celle des autres, avec des méthodes presque professionnelles de collecte, d’enquête et de vérification. Il avait ainsi convaincu une poignée d’ados que les affaires de la cité étaient la leur, qu’ils pouvaient par eux-mêmes découvrir des choses que d’autres ou eux-mêmes ne savaient pas... Ce fameux appétit de savoir que nous peinons à inspirer, tant nos élèves ont appris à s’en remettre à des savoirs balisés, pré-détenus par l’enseignant-e ou par une quelconque autorité.

Comble d’adversité, le CDI (ou Centre d’Information et de Documentation) où se fabriquait ce journal est aujourd’hui un désert. Il comptait récemment encore un poste de documentaliste et demi assorti de deux aides documentalistes, celles-ci ont été remerciées lors de la suppression des contrats aidés, et jamais remplacées. Il est depuis lors devenu impossible d’y réaliser un journal comme celui que l’académie distingue aujourd’hui, sauf à cesser de répondre aux besoins des élèves et des enseignants qui se succèdent en ce lieu du soir au matin.

Faut-il en conclure qu’il n’y a plus de place dans l’Éducation nationale, y compris “prioritaire”, pour ce genre d’entreprise ? Oui, si l’on ajoute que l’Institution n’a pas pensé cela, ou qu’elle ne faisait que compter... C’est la raison pour laquelle, peut-être, elle remet d’une main une distinction symbolique tandis que de l’autre elle retire.

À l’heure où la “culture de l’information” s’annonce comme un enjeu de savoir majeur dans la formation des “digital natives”, l’éducation aux médias, qui en est le corpus tangible, n’est ni un enseignement, ni même une option, ce qui lui laisse très peu de chances face à la logique concurrentielle du “projet” qui permet d’arracher aux collectivités les moyens de réaliser les objectifs de l’État.

Le dernier numéro du Vaisseau de l’info vient ainsi de paraître, entièrement réalisé en dehors du lycée, sur le temps libre des uns et les autres, pour ainsi dire à la rage. L’Institution ne peut logiquement le récompenser car il ne lui appartient plus. Nous vous en adressons la dernière page.

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Durant sa brève existence, le Vaisseau de l’info a connu un succès qui doit tout au travail sérieux et enthousiaste fourni par les élèves et leur encadrement : reportages sur le terrain, recherche d’angles pertinents, écriture travaillée... En mars 2010, quelques uns étaient partis à la rencontre de prostituées marseillaises, livrant à cette occasion un reportage sensible qui n’était pas passé inaperçu. En mars 2010, le Marseille Bondy Blog l’a repris et mis en ligne. Un reportage à lire ici.

Et pour se faire une idée plus globale de ce qu’aura été ce journal, on peut consulter la version pdf de l’ultime numéro (n° 9, daté juin 2011).

Portfolio

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