Accueil > actu | Par Arnaud Spire | 1er janvier 2000

L’infini du communisme

L’histoire du communisme se perd dans la nuit des temps. Un panorama succinct des différents concepts du communisme déjà présents chez Marx et de leurs prolongements actuels.

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L’histoire du communisme n’a pas plus commencé au vingtième siècle qu’à partir de Marx. L’origine du courant de pensée qui valorise la mise en commun des biens matériels par les hommes se perd dans la nuit des temps. Dans l’Antiquité gréco-romaine, les récits d’Hésiode faisaient référence, dès le huitième siècle avant notre ère, à un âge d’or durant lequel les hommes, du fait de l’abondance des biens offerts par la nature, ne connaissaient ni le travail ni la guerre. Sans doute est-ce en référence à cette époque que fut construite la notion de "communisme primitif" pour désigner une très ancienne forme de société ? qui aurait ignoré l’exploitation, sur la base d’un très faible développement de ses forces productives. L’ethnologue américain Lewis-Henry Morgan en fit grand cas dans son livre la Société archaïque dont les thèses controversées furent reprises par Friedrich Engels dans l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. Platon, dans la République, propose, au quatrième siècle avant notre ère, la réalisation d’une société égalitaire, quelquefois appelée "communiste" bien qu’elle soit fondée sur l’esclavage. Plusieurs essais ont tenté de concrétiser, au deuxième siècle avant notre ère, ce rêve d’une cité juste, libérant ses esclaves, à Sparte avec Nabis et à Pergame avec Aristonicos. Les liens entre le christianisme primitif et les révoltes d’esclaves ont été explorés dans de nombreuses fictions concernant Spartacus.. On peut aussi identifier plus tard, dans l’Islam primitif, une critique égalitariste de la richesse, comparable à celle prononcée par le Christ lorsqu’il chasse les marchands du temple.

Jusqu’au quinzième siècle, le soufisme développe, au sein du monde musulman, une mystique invitant à instaurer une communauté de biens. On pourrait encore ajouter à cela les idées nées de la révolte, au neuvième siècle, des esclaves de la vallée de l’Euphrate contre les Abbassides, ou bien les croyances taoïstes qui, au cinquième siècle de notre ère, évoquent en Orient un âge d’or où les hommes vivaient en commun, formant une famille et ignorant le prince. On sait également que durant la période de la Révolution française, l’utopie fut confrontée aux faits. Le puissant courant de pensée égalitaire des "Sans-culotte" et des "Enragés" fut mené à son terme par Gracchus Babeuf qui recherchait le bonheur commun par "la communauté des biens et des traditions". Marx qualifia sa "Conspiration des Egaux" de "Premier parti communiste agissant"...

Ce que Marx a dit de neuf à propos du communisme

Ce coup d’oeil rétrospectif sur l’histoire originelle du communisme pose la question de savoir ce que Marx a bien pu dire de neuf à ce propos. Un peu comme Engels pose la question, dans sa préface au Livre II du Capital, de savoir, par rapport à Adam Smith et Ricardo, ce que Marx a bien pu dire de neuf sur la plus-value. On pourrait encore écrire, toujours en s’inspirant de cette préface, que Marx prit à contre-pied direct tous ses prédécesseurs : "Là où ceux-ci avaient vu une solution, il ne vit qu’un problème." On chercherait en vain une définition définitive du communisme sous la plume de Marx. Le terme, chez lui, ne désigne jamais tout à fait la même chose. Et sans doute, à cet égard, l’histoire des différentes occurrences du terme est-elle plus instructive que le commentaire : critique ou non : de telle ou telle formulation. De même que l’on conviendra aujourd’hui que le Parti communiste français ne saurait être propriétaire à lui seul du mot et de la chose communistes, on découvrira que Marx n’a jamais prétendu détenir la vérité vraie sur le communisme. Avant la mise en chantier de l’Idéologie allemande, ce n’est d’ailleurs pas le terme "communisme" qui désigne chez lui la société issue de la révolution sociale, mais celui de "socialisme". Le mot "communisme" oscille entre sa signification héritée des utopistes et le mouvement critique théorique et pratique de la société existante. Ce dernier lui conférant d’ailleurs un risque évident de dérive messianique. La finalité - dans le double sens de but et d’achèvement : telle que la concevait le philosophe allemand Hegel n’a d’ailleurs fait qu’amplifier ce risque.

Le communisme naît du mouvement du monde

Dans une lettre à Arnold Ruge datant de 1843, Marx écrit : "Nous ne nous présentons pas au monde en doctrinaires, avec un principe nouveau : voilà la vérité, à genoux devant elle ! Nous apportons au monde les principes que le monde a lui-même développés dans son sein. Nous ne lui disons pas : laisse-là tes combats, ce sont des fadaises ; nous allons te crier le vrai mot d’ordre du combat. Nous lui montrons seulement pourquoi il combat exactement, et la conscience de lui-même est une chose qu’il devra acquérir, qu’il le veuille ou non." Cette indication stratégique de connaissance et d’action vaut pour la première conception marxienne du communisme. Les principes de ce dernier sont développés au sein même du monde que les hommes et les femmes veulent transformer.

Cette occurrence dit avec beaucoup de clarté que le monde est affecté d’une tendance intrinsèque au communisme, et que l’existence manifeste de cette tendance précède de beaucoup la conscience que l’on peut en prendre... Cette réflexion me semble particulièrement éclairante à une époque comme la nôtre où, tout comme le Bourgeois gentilhomme, de Molière, qui faisait de la prose sans le savoir, on peut se demander s’il n’existe pas des messieurs Jourdain qui font du communisme sans le savoir et qui prendraient la succession des messieurs Jourdain de l’anti-capitalisme. La question valait au moins d’être reposée après le récent échec de la conférence de l’Organisation mondiale du commerce à Seattle.

Le communisme comme négation de l’aliénation

Avant Marx, le mot "communisme" renvoyait essentiellement à la communauté des biens conçue comme une propriété privée générale. A partir des Manuscrits de 1844 , le communisme est pensé comme la première abolition positive de la propriété privée. Tout le communisme qui précède n’est donc qu’une forme sous laquelle apparaît l’ignominie de la propriété qui veut se poser comme l’unique trait commun de la communauté positive. Dès lors, le communisme apparaît comme un mouvement de nature politique, impliquant la suppression de l’Etat, et en même temps inachevé parce qu’il reste sous l’emprise de la propriété privée, c’est-à-dire de l’aliénation de l’homme. Sous ces deux formes, le communisme se connaît déjà comme réintégration de l’homme en lui-même et comme abolition de l’aliénation humaine. Cependant, du fait qu’il n’a pas encore saisi l’essence positive de la propriété, et qu’il a tout aussi peu compris la nature historique du besoin, il ne fait que saisir son concept mais pas encore l’essence du communisme. Le communisme est la solution de dépassement de l’antagonisme entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme ; la vraie solution de lutte entre l’existence et l’essence, entre objectivation et affirmation de soi, entre liberté et nécessité, entre individu et genre. S’il est l’énigme résolue de l’histoire, il lui reste à se connaître comme cette solution.

Le mouvement réel qui abolit l’état actuel

Ce qu’écrivent sur le communisme Marx et Engels dans l’Idéologie allemande complète de façon décisive ce qui précède : "Le communisme n’est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes et doivent être jugés eux-mêmes en fonction de la réalité matérielle. (...) Le communisme (...) ne peut absolument pas se rencontrer autrement qu’en tant qu’existence historique universelle." Cette définition du communisme introduit la double dimension de son existence en tant que mouvement objectif et conviction subjective de celui qui veut révolutionner le monde existant, attaquer et transformer pratiquement l’état de choses qu’il a trouvé. Si l’on considère comme acquise cette configuration de la pensée de Marx sur le communisme en 1846, on note un double déplacement : déplacement de la notion d’engagement puisque être communiste n’est rien d’autre qu’être convaincu de l’objectivité d’un mouvement tendanciel d’émancipation humaine au sein du réel, et déplacement de la catégorie philosophique de communisme comme abstraction issue du dynamisme propre à la production capitaliste.

Le communisme en tant que développement de l’individualité

En 1848, dans le Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels tentent de circonscrire la question du contenu de ce mouvement. Ils se réinscrivent dans leur problématique d’un mouvement intrinsèque de la société vers le communisme : "Les thèses des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte de classe existante, d’un mouvement historique qui s’opère sous nos yeux. L’abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu’ici n’est pas le caractère distinct du communisme." Et de distinguer la propriété "bourgeoise" de l’abolition de la propriété "en général"... Cette différenciation appelle à distinguer le capital comme propriété qui exploite le travail salarié et comme puissance sociale, du travail salarié et des richesses qu’il permet de s’approprier. "Dans la société bourgeoise" le capital en tant que valeur passée domine le travail présent. "Dans le communisme, c’est le présent qui domine le passé." C’est ainsi que se manifeste le trait essentiel du développement communiste de la société : "A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous." La logique sociale du communisme jaillit du mouvement même du capital, sans pour autant en être la conséquence économique spontanée, puisque la condition en est le développement de l’individu. Elle a besoin pour se réaliser de rapports sociaux d’entraide et de coopération entre les hommes. C’est là que résident les principaux obstacles auxquels l’humanité d’aujourd’hui est confrontée...

Du temps de travail au temps disponible

Marx revient sur ce processus dans les années 1860 (tome III du Capital) à travers une métaphore qui oppose le royaume de la liberté à celui de la nécessité : "En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur, il se situe donc, par nature, au delà de la sphère de production matérielle proprement dite. (...) En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail." Faut-il voir dans ce développement la réintroduction d’une finalité que la définition du communisme dans l’Idéologie allemande semblait avoir bannie ? Ne doit-on pas plutôt y voir l’introduction d’une nouvelle problématique abordée dans les Grundrisse (Fondements de la critique de l’économie politique, 1857-1858) ? Dans ce processus qu’est le communisme vient un moment où ce n’est plus le temps de travail mais le temps disponible qui devient la mesure de la richesse humaine...

Retenons de ce panorama succinct combien, sous l’effet des logiques médiatiques, la notoriété de Marx s’accompagne dans nos sociétés modernes d’une certaine méconnaissance. Penser le communisme en l’an 2000 nécessite que soient élaborés de nouveaux concepts qui permettent de concevoir l’innovation dont notre monde est porteur autrement qu’avec les concepts du XIXe siècle. N’est-ce pas là la fonction que devrait remplir ce qui doit prendre la place de ce qu’on a longtemps nommé "la philosophie marxiste" ?

* Philosophe, vient de publier Marx, cet inconnu, Editions Desclée de Brouwer, 95p, 78F.

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