Accueil > idées/culture | Par Jean-Claude Oliva | 1er juillet 1999

L’intelligence entre OEdipe et neurones

Débat entre Danièle Lévy et Jean-Pol Tassin

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Voir aussi Politiquement QI L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour, écrivait Saint-Exupéry. De manière classique, elle est définie comme la capacité à inventer des solutions, à repérer dans un environnement interne ou externe des itinéraires nouveaux, des tracés originaux, à opérer des synthèses orientées. Mais existe-t-il une unicité de sa définition ? Neurobiologistes et psychanalystes ont investi ce champs d’étude.

Jean-Pol Tassin : Classiquement, l’intelligence se définit comme la faculté de connaître, de comprendre et de s’adapter. En tant que neurobiologiste, je vais partir du fonctionnement du système nerveux central pour tenter d’en déduire ce que pourrait être l’intelligence.Il semble qu’il y ait deux grands modes de fonctionnement dans le système nerveux central. L’un extrêmement rapide, analogique, fonctionne dans des temps inférieurs à 300 millisecondes. Le second, cognitif, est beaucoup plus lent et pour cette raison nous y avons accès, car cela nous permet d’en avoir conscience. Nous avons l’impression que celui-là seul est important. Lorsque nous sommes en état d’éveil, ces deux modes oscillent de façon permanente sous le contrôle d’un ensemble extrêmement restreint de cellules nerveuses qui ne représente que 1 % du système nerveux central lequel compte entre dix et cent milliards de neurones.

À l’état d’éveil, notre cerveau travaille en continu entre l’analogique et le cognitif et c’est le 1 % de neurones qui décide ce qui sera traité en analogique ou en cognitif. Ces neurones sont extrêmement sensibles aux phénomènes affectifs comme l’isolement ou les situations anxiogènes. Un bon traitement cognitif, exige donc un "état affectif" adapté. La stimulation doit être suffisante pour permettre le passage au traitement cognitif mais si la situation est trop anxiogène, on bloque le système cognitif.

À partir de ces notions d’oscillations entre le traitement analogique et le traitement cognitif, on peut en arriver à l’intelligence. Le nouveau-né à la naissance, ne connaît que le traitement analogique. Progressivement, les neurones (le 1 %) se mettent en place, des structures comme le cortex préfrontal se développent et, progressivement, le traitement cognitif apparaît ; cela entraîne une modification du stock analogique. Au fur et à mesure de son développement, en fonction de son expérience, chaque individu fait des acquisitions liées à son traitement cognitif. Il les enverra ensuite dans son stock analogique pour le modifier. Les adultes ont ce stock analogique et le traitement cognitif qui fait faire des aller et retour entre les deux systèmes.

Le processus d’intelligence dépend à la fois du nombre d’événements que l’on peut traiter en analogique et du temps pendant lequel on peut maintenir le traitement cognitif. L’intelligence est la conséquence de ce double processus. A priori, le premier est génétique et dépend du patrimoine héréditaire. Le second est fonction de l’histoire de chaque individu, le traitement cognitif étant très sensible au fonctionnement affectif. Une situation de malaise psychique bloquera ce traitement cognitif, maintiendra le système en fonctionnement analogique et empêchera le développement et la modification du stock analogique par l’intermédiaire du traitement cognitif.

Danièle Lévy : L’exposé de Jean-Pol Tassin évoque, à ma grande surprise, la Psychologie à l’usage des scientifiques que Freud rédigea en 1895 sans jamais la publier. La parenté de conception et de structure me paraît d’autant plus frappante qu’à l’époque on ne savait vraiment pas grand-chose des neurones. Par la suite Freud a renoncé à la référence physiologique. Entre le fonctionnement physiologique et la réalité des comportements humains, une réalité d’un autre type s’impose. Le psychanalyste intervient au nom de cette réalité intermédiaire. A première vue, il n’a donc rien à dire sur l’intelligence. Son objet, c’est le psychisme en tant qu’inconscient : ou encore la dimension inconsciente du psychisme en tant qu’elle interfère dans les paroles et les actes.

S’il est vrai qu’il y a des pensées inconscientes, quelles en sont les conséquences ? ça pense en nous, mais nous n’en savons rien ou pas grand-chose, plus exactement quelque chose en nous ne veut pas le savoir. En revanche, ce que nous savons tous, c’est que "ça" résout très bien les problèmes. Sans nous. On ne s’en sort pas, on s’endort ou on s’en va, et le lendemain matin la solution est trouvée. Du point de vue de l’intelligence, l’inconscient est plutôt moins borné que nous. Pourquoi n’avons-nous pas un accès direct à cette intelligence-là ? Cette limitation ne serait-elle pas liée au contrôle que nous prétendons exercer sur nos pensées comme sur nos actes ?

Dans cette conception du psychisme, où se situe l’intelligence ? Nous l’avons vu, certainement pas au niveau conscient. Quant à l’inconscient, il est certes ingénieux mais borné et complètement irréaliste. Entre les deux ? Ce qu’on nomme intelligence se situe certainement au niveau de la tuyauterie, du système de transformation qui élabore et rend présentables les motions inconscientes. Mais comment la définir ? Partons d’une définition classique : la capacité à inventer des solutions, à repérer dans un environnement interne ou externe des itinéraires nouveaux, des tracés originaux, à opérer des synthèses orientées. On ne parle d’intelligence que lorsque cette recherche d’un parcours nouveau dans un environnement donné est orientée. Par quoi ? Par la réalisation d’un désir. Etre intelligent, c’est identifier dans un magma : ou dans un système structuré déjà par un certain désir : les éléments qui permettront de réaliser son propre désir. C’est donc là-dessus que la psychanalyse a quelque chose à dire : l’intelligence me paraît beaucoup plus liée à la capacité à mobiliser les ressources de pensée et d’exploration qui existent en chacun de nous qu’à la mesure de ces ressources elles-mêmes. La psychanalyse ne prétend pas que tout le monde ait une intelligence égale, loin de là, mais il semble que chacun en ait autant qu’il lui en faut. Que les capacités soient mobilisables ou inhibées, que l’usage en soit investi, plus ou moins fortement, ou interdit, c’est une autre question : en fait la question décisive selon nous.

Jean-Pol Tassin : Danièle Lévy vient d’expliquer que l’intelligence n’est sûrement pas dans le conscient. Donc, elle est dans l’inconscient ?

Danièle Lévy : Entre les deux.

Jean-Pol Tassin : Nous sommes d’accord. L’intelligence n’est ni dans le conscient, ni dans l’inconscient.

Danièle Lévy : Le système inconscient fonctionne très vite, par analogie. Il suit probablement les lois de la symbolique. Mais la pensée est-elle par nature inconsciente et en partie préconsciente c’est-à-dire entre inconscient et conscient ? Est-elle entièrement dans l’inconscient ? Dans ce dernier cas, quelle est la nature du système de contrôle ? Freud n’a pas tranché.

Jean-Pol Tassin : L’intelligence, ce n’est pas le temps nécessaire pour trouver une solution. Il se produit un traitement rapide des informations qui dure 300 millisecondes et ensuite il se passe quelque chose. Ce n’est pas de l’intelligence à proprement parler, c’est un mode de fonctionnement. Tout le monde a ces rythmes de 300 millisecondes. Certains parviennent pendant ce laps de temps à stimuler plusieurs bassins attracteurs, d’autres non. C’est évidemment génétique. Pour l’instant, nous n’avons pas d’autres éléments pour pouvoir travailler sur cette question, mais cela dépend du nombre de neurones et de la façon dont ils communiquent entre eux. Certaines personnes paraissent avoir un mode de traitement plus rapide que d’autres, en raison de modifications très faibles des systèmes de canaux qui permettent à chaque cellule de libérer la molécule qui permettra la communication avec le neurone suivant. Ces variations sont très faibles, mais elles sont multipliées par 50 ou par 100 milliards de cellules. Cela se voit avec les enfants. Certains pensent très vite. On leur pose une question et ils répondent rapidement. Cela ne signifie pas dire qu’ils soient très intelligents. Ils ont traité plusieurs informations pendant un temps relativement court. C’est de l’analogie. Nous n’avons pas le moyen de le mesurer.

Le test du QI mesure ce qui sort, la conséquence de ce double traitement (analogique et cognitif). Le QI mesure d’une part les capacités praxiques, c’est-à-dire les capacités à mettre différents cubes les uns avec les autres pour former une image correspondant à celle qui est montrée, et d’autre part la capacité verbale. Des enfants peuvent avoir d’importantes différences entre leur QI praxique et leur QI verbal. Très vraisemblablement, le QI praxique est le QI analogique tandis que d’une certaine façon le QI verbal est le résultat du traitement analogique, cognitif et du retour vers l’analogique. Le QI verbal se modifie beaucoup plus lentement et de façon plus culturelle, en fonction du déblocage éventuel de l’enfant au cours de son développement. En revanche, le QI praxique risque d’être relativement constant. La psychothérapie ou d’autres types de traitements peuvent-ils modifier les aptitudes à l’assemblage ou la vision dans l’espace ? Je l’ignore.

Danièle Lévy : La psychanalyse n’explique pas tout, mais le QI verbal dépend aussi de la façon dont on s’est adressé à l’enfant, c’est-à-dire dont on a utilisé le langage envers lui. Certaines personnes n’utilisent le langage que pour dire des choses gentilles et d’autres que pour rouspéter : ou se plaindre : l’enfant sera alors à la fois le bénéficiaire et la victime du langage. Pour lui, ce sera quelque chose de bien ou de redoutable ; dans ce dernier cas, il n’y touchera pas. De plus il y a toujours des choses dont on parle et d’autres dont on neparle pas, ou mal. Au-delà d’une certaine mesure, l’angoisse rend bête.

Mais l’intelligence n’est pas forcément une chose abstraite. On parle à juste titre de l’intelligence des actes ou d’une intelligence concrète, voire manuelle ; certains auront l’intelligence des relations humaines, d’autres pas... Chacun est jaloux de l’intelligence qu’il n’a pas. Comme pour l’attention, il y a pour chacun des domaines dans lesquels il peut exercer son intelligence et d’autres dans lesquels il se retrouve tout à fait passif, effaré parfois.

La capacité de mobilisation du système est déterminante. Elle dépend de l’investissement ou de l’inhibition du fonctionnement interne de soi. Ce fonctionnement interne se trouvera-t-il valorisé ? Jusqu’à quel point ? Ceux qui sont bons à l’école se montrent rarement "bons" partout. L’histoire de la personne joue aussi un rôle, l’histoire de la façon dont elle a été reçue, traitée, considérée par son entourage, de ce qu’elle a représenté pour les autres et de ce qu’elle est parvenue à réussir elle-même (pas seulement à éprouver, mais à faire). Ces facteurs peuvent entraîner une survalorisation ou une dévalorisation de l’intelligence.

Jean-Pol Tassin : Cela vous choque que l’on puisse mesurer l’intelligence. Je suis d’accord avec vous. Il n’est pas question de la mesurer. Les tests donnent des mesures que certains ont considérées en relation avec l’intelligence. On veut absolument saisir ce qu’est l’intelligence, mais c’est quelque chose de suffisamment vaste et complexe pour que l’on soit parfaitement incapable de la définir complètement et de la mesurer parfaitement. Le test de Binet, ou une autre mesure d’intelligence, ne doit pas être défendu. Il faut éviter de classer les gens en fonction de ce test d’intelligence, en disant : "Il n’a pas la moyenne, il est foutu" ou, "Il est surdoué, il fera quelque chose de super". Avec un QI de 150, on peut se trouver en queue de classe pour des motifs affectifs, en raison précisément d’une perte de motivation.

Les enfants surdoués comprennent plus vite que les autres. Pourtant, il leur arrive de décrocher et alors ils n’apprennent plus rien ; leur traitement de l’information devient désespérant. La seule façon de les "tirer", de les faire fonctionner est de leur donner 5 à 10 fois plus d’informations qu’à ceux qui ne le sont pas. C’est choquant, mais c’est lié à un processus purement génétique. Des associations ont travaillé sur les surdoués avec des tests plus élaborés que celui de Binet. Leurs responsables prétendent que quasiment chaque surdoué a dans sa famille un ascendant qui répond de façon très positive au test. Bref, on ne serait pas surdoué par hasard. On ne l’est pas en raison de son milieu riche ou pauvre mais parce que, génétiquement, on a des parents. Cela ne veut pas dire qu’un surdoué est quelqu’un de très bien et de fantastique. Cela signifie simplement qu’il à la possibilité de traiter un message pendant un temps relativement plus court que les autres.

Danièle Lévy : Je veux mettre un bémol. Même si dans une famille il y a toujours un ascendant qui est lui aussi très intelligent... Cela peut tout aussi bien indiquer que dans cette famille il y a un surinvestissement d’une certaine région du savoir ou de l’activité, qui se transmet. Je ne veux pas nier la dimension génétique, l’idée est trop plaisante, même si elle est plutôt inquiétante. Mais elle ne peut pas être seule en cause.

Jean-Pol Tassin : Il est choquant d’imaginer que les enfants ne sont pas égaux et d’être confronté à cette réalité. Cela ne veut pas dire qu’ils n’auront pas, au final, tous autant de chances.

Danièle Lévy : Ils ne sont pas égaux devant le QI comme devant beaucoup d’autres choses. Comme il existe des familles de luthiers, de boulangers ou de plombiers, il y a aussi des familles de surdoués et des familles de débiles. On reprend d’autres choses de ses parents que le même métier. Existe-t-il une unicité de la définition de l’intelligence ? Si l’on prend en considération la capacité d’analyse pour identifier les éléments, la capacité de synthèse pour les réunir et trouver une façon de les organiser en fonction d’un but, alors il n’y a aucune raison de ne pas appeler l’identification de la piste du gibier par les bushmen, intelligence. Ils suivent la piste en identifiant des signes, des traces. La suivent-t-ils à l’odeur ? On a toujours l’impression que les bushmen sont plus près de l’animalité, et donc d’une performance plus aisée, plus naturelle et moins compliquée, qui passe moins par des détours culturels. Rien n’est moins sûr. n

Cette rencontre, animée par Alain Bascoulergue, a EtE organisée par l’Association Science Technologie Société ( ASTS, 19, place de l’Argonne, 75019 Paris, tel 01 44 89 82 82 ) qui en publiera un compte rendu intégral.

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