Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er décembre 2005

L’interview des lecteurs : Jeanne Balibar

Avec Jeanne Balibar, on découvre la démarche d’une actrice curieuse et passionnée qui, tout en refusant le star-system, s’impose comme l’une des meilleures de sa génération. Film d’auteur, théâtre, télévision, danse, chant : Jeanne Balibar met au cœur même de la raison d’être là le plaisir de jouer. Parmi ses projets : un nouveau disque et le tournage en janvier de La Duchesse de Langeais , de Rivette, avec Depardieu, Piccoli et Bulle Ogier.

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Frédéric Mercier. Sur les tournages, vous vous intéressez beaucoup à la technique. Est-ce important pour votre jeu d’aller discuter avec les électriciens ?

Jeanne Balibar. Je ne vais pas voir l’électricien ou le machiniste ! Je regarde ce qu’ils font. Le cinéma est à la fois le système social le plus inégalitaire et le plus démocratique qui soit. C’est un art des temps modernes : les individus sont tous les uns à côté des autres. Aucune différence entre les comédiens et les autres acteurs de la prise, qu’il s’agisse du chef opérateur, du pointeur, des électriciens, du machiniste ou du metteur en scène. Du coup, on fabrique l’image ou le plan comme un groupe de musiciens, à part égale. C’est le contraire du théâtre, qui est pourtant censé être un art de la démocratie, mais qui repose en général sur la sacralisation de l’incarnation. Qu’on le veuille ou non, l’acteur est le porte-parole de quelque chose de sacré au théâtre. C’est lié aux origines mêmes de ce mode de représentation. Au cinéma, les acteurs heureux sont ceux qui ont compris qu’un plan se fait à plusieurs. Si j’observe beaucoup le travail des techniciens, c’est parce que ça me permet de cerner les intentions du metteur en scène. Pour saisir ce qu’il attend de moi, j’écoute les indications qu’il donne à l’électricien ou à la caméra. Quand je le vois demander un plan américain, je sais alors que je dois adapter ma manière de jouer. Je suis comme le chanteur qui écoute la partition de la basse ou des violons. Etre acteur de cinéma, c’est vraiment être instrumentiste.

Damien Pottier. Qu’en est-il de l’aspect inégalitaire du système ?

Jeanne Balibar. Je veux parler du star-system. Le fonctionnement inégalitaire est lié au mode de production d’une industrie du divertissement qui est le truc le plus dégueulasse qui soit ! En même temps, c’est assez complexe : si on ne veut pas être complice, il faut faire un autre métier parce que tous les arts du divertissement sont impurs. Qu’on tourne avec Philippe Garrel, Luc Besson ou Josiane Balasko, il y a toujours un côté business. Les chaînes de télé donnent de l’argent pour produire des films avec des acteurs dits greenlightable : lorsque ces acteurs jouent dans un film, le feu vert est donné, les producteurs savent qu’ils peuvent miser dessus. Il ne suffit pas d’avoir beaucoup de films à son actif pour être greenlightable. Ceux qui ont fait du cinéma d’auteur, comme moi, ne sont pas sur la liste. Le star-system a une explication matérielle toute bête. Si on va chercher les comédiens en voiture, si on leur interdit de porter quoi que ce soit, si on leur aménage des loges avec du chauffage, ce n’est pas pour leurs beaux yeux. Un acteur qui n’est pas filmable, c’est une journée de tournage foutue en l’air. Et une journée de tournage, c’est beaucoup d’argent. Un rhume peut coûter très cher à la production ! Toutes ces attentions créent une ambiance étrange, mais il ne faut pas être dupe. Quand les gens sont malins, ils comprennent pourquoi on les traite comme du sucre. Après, il existe des raisons plus psychologiques. Les actrices connues pour arriver très en retard ne le font pas par caprice. Au bout de dix, quinze, vingt ans, elles n’en peuvent réellement plus de la dictature de l’instant propice. Le cinéma est un milieu, au sens biologique du terme, où la tyrannie du temps est terrible : pour des questions de lumière, il faut être prêt à jouer à la seconde où le metteur en scène dit moteur, et cette seconde-là, ce n’est jamais à l’acteur de la déterminer.

Delphine Brual. Ce qui me gêne beaucoup dans le métier de comédienne, ce sont tous les à-côté. Pour trouver du travail, il faut parler de soi, se mettre en avant, arriver à s’affirmer tout en gardant une humilité et une disponibilité. Comment faites-vous ?

Jeanne Balibar. C’est très compliqué. J’ai tendance à penser qu’on ne saurait jamais trop se méfier de son propre masochisme. Pour avoir la force de continuer, il faut essayer de s’accrocher aux gens qui nous aiment, déjà, avec toute l’énergie vitale dont on dispose. C’est vrai que c’est odieux ! Les journées du Conservatoire ressemblent à un marché aux esclaves. Tous les acteurs se retrouvent dans la situation d’aller à des castings, tous ont connu des expériences épouvantables. Pour compenser, il faut repérer les endroits où l’on se sent vraiment bien. La seule manière de se protéger, c’est d’avoir une certitude amoureuse forte avec certaines personnes.

Damien Pottier. Aujourd’hui, j’enseigne le théâtre à des enfants et des primo-arrivants. Avec eux, j’ai trouvé un endroit dans lequel je me sens bien. Savoir ce qu’on est prêt à accepter, cautionner, c’est quelque chose d’important.

Jeanne Balibar. Et de lent. Chez moi, il a fallu un long cheminement avant que j’arrive à savoir où était ma place. J’ai dû me débarrasser de mon surmoi. Aujourd’hui, je fais des choses qui me rendent heureuse avec des gens qui me rendent heureuse. Je ne me pose plus tellement la question de savoir si c’est là qu’il faut travailler. Je suis beaucoup moins sûre qu’avant que ce que je fais soit bien, mais beaucoup plus que c’est là que j’ai envie d’être.

Damien Pottier. Est-ce que le choix de metteurs en scène qui appartiennent à une même famille, qui ont une idée commune du cinéma, est une manière de trouver votre voie dans ce système que vous qualifiez de dégueulasse ?

Jeanne Balibar. J’ai toujours choisi en fonction de mes goûts de spectatrice. Mais je crois que c’est une erreur. Cette attitude empêche de progresser. J’aurais bien mieux fait d’accepter Jet Set quand on me l’a proposé, même si ce n’est pas ma tasse de thé, parce que comme actrice j’aurais beaucoup avancé. Etre dirigé par une passion : celle de l’argent ou de la drogue : empêche d’exercer son jugement, c’est parfait pour faire des progrès. Les acteurs vraiment avares ou gravement toxicomanes sont plus ouverts. Même chose pour ceux qui sont très amoureux de leur statut. J’ai des copains qui ont une névrose qui les pousse à tout accepter. C’est parfois dangereux mais cela permet aussi de s’améliorer. Seulement, comme je n’ai pas envie d’être toute l’année sur un plateau, je n’ai pas le temps de tout faire. Mes choix de vie entraînent des choix de carrière.

Frédéric Mercier. Je viens de vous revoir dans Va savoir , le film de Rivette. Vous expliquez que vous avez eu beaucoup de mal à déclamer fort les monologues intérieurs. La direction d’acteurs vous a-t-elle surprise ?

Jeanne Balibar. Les monologues m’ont surprise parce qu’au cinéma, on parle parfois tout seul mais on ne projette jamais la voix. Avec la caméra à deux mètres de soi, c’était difficile. Mais la spécificité de Rivette, c’est plutôt qu’il n’écrit pas de scénario. On avait les scènes la veille, parfois le matin en arrivant au maquillage, il fallait les apprendre sur le moment, et ensuite c’était très naturel.

Frédéric Mercier. Est-ce difficile de jouer un personnage quand on ne sait pas du tout ce qui va lui arriver ?

Jeanne Balibar. Je le savais un peu, quand même. J’avais eu entre les mains une dizaine de pages racontant l’histoire et Rivette m’avait demandé de revoir Le Carrosse d’or de Renoir. En fait, je me fiche complètement du scénario. Plus le temps passe, plus je pense que pour bien jouer les rôles, il ne faut pas l’avoir lu. Si on ne sait pas ce qui va arriver ensuite, ni ce qui est arrivé avant, on joue mieux l’instant présent.

Damien Pottier. L’absence de scénario laisse aussi le champ libre à l’improvisation. C’est quelque chose que vous aimez ?

Jeanne Balibar. C’est quelque chose que j’aime beaucoup. Les premiers temps, je n’y arrivais pas du tout. Avant de rentrer au Conservatoire, j’ai passé une audition au Théâtre du Soleil avec Ariane Mnouchkine. Il y avait six cents personnes au départ, toutes les semaines elle en renvoyait, à la fin il n’en restait que huit. Je n’ai pas été choisie. Je n’arrivais pas à faire des improvisations et je n’aimais pas ça. Le goût m’est venu avec les années.

Delphine Brual. La relation avec le metteur en scène compte beaucoup. Est-il possible de prendre assez de distance pour jouer avec plaisir quels que soient les rapports qu’on entretient avec lui ?

Jeanne Balibar. C’est difficile. Parfois le rapport avec le metteur en scène est très dur, mais je ne me suis jamais retrouvée dans une situation où ce soit à ce point difficile que le plaisir de jouer soit complètement anéanti. Ce plaisir que je trouve dans le jeu est plus fort que la relation avec le metteur en scène. La seule chose qui a pu l’entamer, c’est la peur que j’ai ressentie au moment de jouer dans mon premier film et ma première pièce. Ces fois-là, j’ai été tellement humiliée que je me suis juré que je ne laisserais plus jamais la peur me voler ma raison d’être là.

Delphine Brual. Comment faites-vous pour déconnecter au moment de tourner ou d’entrer sur scène ?

Jeanne Balibar. A l’époque, j’ai réussi à me débarrasser de la peur par orgueil. Je trouvais que personne n’avait le droit de me déposséder de ce qui me plaisait. Maintenant, je me contente de dormir juste avant de jouer. Cela permet de se vider la tête complètement et ça ne laisse pas le temps aux mauvaises pensées d’arriver. Et puis j’ai appris à être je-m’en-foutiste, ce qui n’était pas du tout dans ma nature.

Frédéric Mercier. Quelle différence entre un tournage pour la télévision et pour le cinéma ?

Jeanne Balibar. Aucune. La doxa voudrait qu’on tourne plus vite pour le petit écran et que les metteurs en scène donnent moins d’indications. C’est faux. J’ai joué dans plein de films sans budget où le nombre de prises était limité. Et pourtant, c’était vraiment des films de cinéma. La seule différence, c’est celle qui sépare les cinéastes des artisans qui peuvent être très bons mais qui ne sont pas des auteurs. Ils sont nombreux dans le cinéma. Inversement, des tas de films de télévision sont réalisés par des cinéastes, à commencer par Bergman et Pialat.

Damien Pottier. Et quelle différence voyez-vous entre le théâtre et le cinéma ?

Jeanne Balibar. Il n’y en a pas non plus.

Damien Pottier. Le théâtre s’inscrit dans un temps présent vécu par les spectateurs. Cette immédiateté ne lui confère-t-elle pas une autre dimension ?

Jeanne Balibar. A part quelques détails techniques, je ne vois pas de différence. Au cinéma, on s’interrompt tout le temps, on tourne dans le désordre, on vient à des heures différentes suivant les jours. Au théâtre, on est là tous les soirs à la même heure et on connaît le déroulé. En fait, ce que j’aime au théâtre est très proche de ce qui se fait au cinéma. Je déteste tout ce qui gueule.

Damien Pottier. Vous préférez ignorer ce qui précède et ce qui suit pour mieux jouer le moment présent. C’est impossible au théâtre...

Jeanne Balibar. On peut s’y exercer. On a tendance à considérer que le théâtre prépare au cinéma. Je pense que c’est l’inverse. Devant une caméra, on apprend à rompre la continuité du temps, et du coup à oublier la seconde d’avant. Comme disait Louis Jouvet, dès que vous avez joué quelque chose, passez l’éponge. Une chose est sûre, tous les acteurs abolissent la répétition d’un jour sur l’autre. C’est cette impression de faire table rase, cette révolution permanente, qui donne envie d’y retourner.

Frédéric Mercier. Aimez-vous tourner en langue étrangère ?

Jeanne Balibar. J’adore. J’ai commencé très tard à prendre des cours d’art dramatique, à m’avouer à moi-même que j’avais envie d’être actrice. Avant, j’ai beaucoup voyagé et appris certaines langues. J’ai toujours pensé que cela m’avait préparé au théâtre : le principe est le même. A l’intérieur d’une langue qui n’est pas la sienne, il faut réussir à être soi-même. C’est exactement la même chose que de jouer la comédie.

Frédéric Mercier. Pourquoi n’avez-vous pas écrit de textes en français pour votre album (1) ?

Jeanne Balibar. Pour les raisons que j’énonçais tout à l’heure : il est plus facile pour moi d’utiliser le masque de l’anglais quand je veux écrire des choses personnelles. Sur mon prochain album, il y aura une seule chanson en français et moins de textes de moi.

Frédéric Mercier. Vous cumulez plusieurs moyens d’expression : le cinéma, le théâtre, le chant, la danse. Mais vous n’écrivez pas...

Jeanne Balibar. Non. Pendant mes études, l’écrit était moins un moyen d’expression que de colmatage. Je faisais très bien le singe savant ! Je me souviens qu’en première, alors que j’étudiais la Révolution russe, je me suis demandé si je prenais ma carte aux Jeunesses Communistes où si j’apprenais tout mon livre par cœur. Finalement, j’ai appris mon livre par cœur ! Cela dit, j’ai été très exaltée plus tard par le romanesque des études d’histoire. J’ai fait ma maîtrise et mon DEA sur les révolutions anglaises au XVIIe siècle. Après, j’ai arrêté. Ce que je regrette, c’est surtout de ne pas avoir fait d’études scientifiques. J’aurais aimé exercer un métier lié à la santé publique. C’est raté !

Delphine Brual. Vous avez joué au théâtre le rôle de Dona Prouhèze, personnage du Soulier de satin. Avez-vous rencontré une difficulté par rapport à la langue de Claudel ?

Jeanne Balibar. A la fin des représentations, j’en avais ras-le-bol. Claudel écrit trop. Je travaillais sur Tchekhov en même temps et je me disais : « Quel bonheur, cet écrivain dont les personnages disent trois mots ! » On m’a proposé tout de suite après de jouer Le Partage de midi (de Paul Claudel, ndlr) mais je ne pouvais pas retrouver tout de suite cette hémorragie verbale. J’avais une overdose de versets claudéliens.

Damien Pottier. Les personnes exposées ont un pouvoir que les autres n’ont pas. Avez-vous envie de porter la parole sur l’intermittence ou les sans-papiers ?

Jeanne Balibar. Je n’ai pas beaucoup de pouvoir. Les grandes stars populaires, elles, ont un vrai pouvoir. J’admire la manière qu’ont des femmes comme Catherine Deneuve ou Jane Birkin de s’en servir. Je ne me situe pas dans cette catégorie. Il existe aussi des gens qui ont un sens politique, qui savent saisir le moment propice pour rédiger un texte qui parle à tout le monde. Un jour, Arnaud Desplechin et Pascale Ferran ont décidé d’appeler à la désobéissance civile. Ils ont mis six cent mille personnes dans les rues. Ce n’est pas un pouvoir statutaire mais un pouvoir de la pensée. Je n’ai pas non plus cette capacité-là. Quant au militantisme, mon expérience en tant que secrétaire d’un syndicat d’étudiants a été catastrophique. J’aurais mieux fait de m’abstenir, d’autant que j’ai beaucoup de respect pour le mot et la chose militante. J’ai des engagements ponctuels consistant à signer des pétitions et aller à des manifestations qui vont de pair avec l’idée que je me fais d’une République, d’une démocratie, de l’hospitalité, de l’humanité. Comme citoyenne, j’ai manifesté récemment contre les expulsions des familles logées dans les immeubles insalubres. J’ai aussi participé à un disque pour le compte du Gisti. Mais militer vraiment dans un parti politique, un syndicat ou une association, c’est tellement plus de travail et de temps ! Mon discours est sans doute un peu déceptif mais je n’ai pas les capacités visionnaires d’un Vilar ou d’un Vitez. J’essaie de me forger une opinion au coup par coup, et de défendre celle qui me paraît la plus juste.

Propos recueillis par Marion Rousset

1. Paramour, Dernière Bande, 2003.

Paru dans Regards n° 24, décembre 2005

Jeanne Balibar est née en 1968 à Paris. Fille du philosophe Etienne Balibar, diplômée de l’Ecole normale supérieure, elle intègre le cours Florent et le Conservatoire, débute au théâtre et fait ses premiers pas au cinéma en 1992 dans La Sentinelle , d’Arnaud Desplechin, qui la dirigera à nouveau en 1996 dans Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) . Après J’ai horreur de l’amour de Laurence Ferreira Barbosa (1997) elle continue à jouer dans des films d’auteur, sous la direction d’Olivier Assayas ( Fin août, début septembre , 1998 ; Clean , 2004), Benoît Jacquot ( Sade , 2000), Raoul Ruiz ( La Comédie de l’innocence , id.) ou encore Jacques Rivette ( Va savoir , 2001). En novembre, elle était au cinéma dans Clean et à la télé dans la série Les Rois maudits .

Lecteurs :

Delphine Brual, 28 ans, comédienne

Frédéric Mercier, 26 ans, étudiant

Damien Pottier,30 ans, professeur de théâtre

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